Tibulle, « Élégies, livre I », (6ème et dernière partie), traductions inédites d’Etienne Vaunac (III, 14, traductions)


Etienne Vaunac termine ce travail de traduction des “Elégies” du poète latin Tibulle que Poesibao a accompagné en plusieurs temps.


 

 

Notes sur la « ligne de vers »


La dernière élégie du seul livre du Corpus Tubillianum écrit et publié par Tibulle, mais première composée, n’est dédiée à personne et met en place une sorte de programme poétique rétrospectif. (Seul le sénateur Gaius Valgius Rufus – successeur de Messalla comme consul suffect – est mentionné au détour d’un vers.) Elle me permet de revenir pour conclure plus en détails sur le propre « programme » de la traduction qu’on a lue ici depuis quelques mois. Pour traduire Tibulle, j’ai opté pour un choix de versification non métrique – ou plutôt polymétrique – que j’ai déjà présenté sous l’expression de ligne de vers (ou double justification) et auquel j’ai également recours dans certains de mes travaux personnels (Ni de furieux chablis).
Tout au long de ma traduction, le lecteur aura remarqué d’abord ceci : voilà de la poésie rendue semblable à de la prose. J’ai expliqué la raison de ce choix dans mon premier texte de présentation : il est temps d’en préciser le procédé. Dans le lexique du traitement de texte, ce que l’on nomme « justification » consiste à aligner un paragraphe de prose à gauche et à droite. C’est ce qui confère au texte mis en page son aspect géométrique de bloc régulier. À partir de là, il existe deux cas de figure, suivant comment l’on opère sur la dernière ligne du paragraphe. Ou bien celle-ci se termine là où elle s’arrête compte tenu de sa longueur et n’est alignée qu’à gauche (on parle alors de justification à gauche – on la rencontre la plupart du temps dans les documents imprimés) ; ou bien cette ligne est elle aussi étirée jusqu’â être alignée sur la droite, quitte à créer des écarts très (trop) importants entre les mots en cas de lettres en nombre insuffisant (c’est la justification à droite : le texte a la forme exacte d’un rectangle ou d’un carré).
La ligne de vers déporte cette problématique dans la versification poétique en considérant chaque vers, et pas seulement le dernier de la strophe ou du poème, comme une dernière ligne. Nihil novi sub sole, dira-t-on : d’une manière générale, le saut de ligne fait que n’importe quel vers est envisageable comme une dernière ligne. Et saut de ligne il y a bel et bien à la fin de chaque vers de cette traduction ; et non pas, d’une ligne à l’autre, enchaînement continu, comme cela se passe dans la rédaction d’un paragraphe de prose. Cette « dernière ligne » peut donc être justifiée à gauche ou à droite. La particularité que j’ai retenue a été d’organiser tous mes vers selon la logique d’une double justification. D’un côté, il y a justification à droite de chaque vers réellement étiré jusqu’au dernier caractère imprimable – compte tenu de tel ou tel choix de mise en page en amont – par une justification forcée. Mais d’un autre côté, chaque vers contient assez de caractères pour que cet étirement ne soit par perçu comme tel par le lecteur, lequel peut aussi se satisfaire de prendre les vers en justification seulement à gauche (comme c’est l’usage dans la poésie alignée à gauche) : le vers vient mourir de lui-même au bout de la ligne. Il y a un forçage exercé sur le vers-chose, pas sur le vers-objet.
Ce qui m’intéresse très concrètement tient à ce que la pratique du traitement de texte distingue la justification à gauche et la justification à droite. On est soit dans l’une, soit dans l’autre. La ligne de vers évolue dans l’indétermination entre les deux. Dans Ni de furieux chablis, recueil tourné vers un monde écologiquement en crise, chaque poème se présente comme un dispositif funéraire en quatrain – une stèle. Tout en haut de la page, on trouve une épitaphe justifiée (sur le principe des inscriptions antiques gravées). En dessous, l’espace blanc s’étend sous la terre où se tient le lecteur humain inhumé. Pour Tibulle, la même forme – la ligne de vers – doit être rapportée à une autre explication : les élégies chantent l’idéal du bonheur. La double justification y agit plutôt comme une double négation en ce qu’elle met en coprésence deux justifications opposées par la contrariété de la gauche et de la droite, et qui devraient s’empêcher l’une par l’autre. De fait, il ne devrait n’y avoir ni justification à gauche ni justification à droite. La logique de la mise en page du texte devrait rendre impossible la justification que la logique du réel pourtant atteste. Si le lecteur a sous les yeux ce qui donne toutes les apparences d’une esthétique du vers justifié, il ne se trouve ici que devant… une poétique du vers centré.
Cette proposition d’un texte en versification centrée – qui n’est pas du tout lue comme telle – est sans doute l’originalité la plus importante de cette traduction.

Nota Bene – L’établissement retenu du texte latin est celui proposé par Max Ponchont dans son édition bilingue du Corpus Tubillianum de 1924 aux éditions des Belles Lettres.
Étienne Vaunac

On peut trouver la version originale du texte sur ce site. 

Élégie, I, 1
Élégies I, 2-3
Élégies I, 4-5
Élégies I, 6-7
Elégies I, 8-9

 

 

 

 

 

Glossaire :
Charon : Nocher du Styx et passeurs des Enfers.
Mars : Dieu de la guerre.
Paix : Abstraction divinisée dans la culture latine.