Etienne Vaunac entreprend un travail de traduction des ‘Elégies’ du poète latin Tibulle que Poesibao compte accompagner en plusieurs temps

Tibulle, Élégies, livre I (2ème partie)
Au moment d’en venir aux deux élégies suivantes du premier livre du Corpus Tibullianum, il faut poser une question dont la réponse est capitale pour la bonne appréciation des poèmes : qu’est-ce que l’élégie romaine ? Que l’on n’aille pas se méprendre ! Les femmes chantées par les élégiaques latins – les Cynthia, les Corinne, les Délie – ont de nombreux amants (dont le poète), pratiquent pour certaines la nudatio mimarum (l’effeuillage sur scène pendant les Floralies), mènent des vies relativement dévergondées, si ce n’est dissolues. L’élégie romaine n’est pas notre élégie de la plainte envoyée à une noble dame inaccessible et posée sur un piédestal. Comme l’écrit Paul Veyne (L’élégie érotique romaine), elle n’a rien de la « confession d’un poète romantique ». Les Romains ignorent l’amour inquiet et la tyrannie des passions, dans quoi ils voyaient un très grand égarement. Properce ni Tibulle ne chantent la solitude d’un moi délaissé et malheureux (la déliaison), mais l’art d’aimer et l’union charnelle des corps et des âmes. Même si ce n’est pas toujours un long fleuve tranquille…
Tibulle n’est ni Musset ni Pétrarque, non plus que Délie, Laure ou Lucie. Il est essentiel de laisser l’autre pour nous qu’est Tibulle surgir dans notre langue : sa prosodie incantatoire ; ses images impératives et teintées d’archaïsme religieux ; sa trivialité parfois. J’ai choisi de le faire – pour conférer à la traduction une dimension inattendue et inentendue – en important ou en accentuant dans notre grammaire des procédés latins ; en suppléant à l’absence de ponctuation comme je l’ai jugé bon ; en recourant régulièrement à un vocabulaire désuet ou rare ; en distordant la syntaxe française (sans rendre le texte illisible) ; et, tout en m’autorisant d’une grande liberté de versification, en restant fidèle le plus possible, sinon à la lettre de l’invention rythmique et de l’extraordinaire ampleur du mètre tibullien (pas toujours transposable), du moins à son esprit.
Etienne Vaunac
On peut trouver les versions originales sur ce site.
Elégie II
Elégie III
Glossaire de cette deuxième livraison
Champs Élyséens : Lieu des Enfers où séjournent les héros et les êtres vertueux.
Cilicie : Région de l’Anatolie méridionale dans l’actuelle Turquie.
Cerbère : Chien polycéphale gardant la porte. Tibulle le représente avec des « gueules de serpents ».
Danaos : Père des Danaïdes qui, pour avoir exécuté leur mari le soir de leurs noces, furent condamnées à remplir un tonneau sans fond.
Hécate : Déesse de la lune et de la magie.
Isis : Divinité égyptienne adorée à Rome depuis Sylla. Très puissante sur les âmes féminines, elle était une déesse oraculaire tenant à la fois de Vénus, de Junon et de Cérès. Le centre de son culte, interdit aux hommes, était l’île grecque de Pharos.
Ixion : Prince qui prétendit séduire Junon et fut condamné par Jupiter à tourner sans fin sur une roue enflammée.
Junon : Déesse du mariage et protectrice des femmes, sœur et épouse de Jupiter.
Jupiter : Dieu de la terre et du ciel, et roi des autres dieux. Il est associé par Tibulle à l’époque contemporaine des guerres d’Octave.
Léthé : Un des fleuves des Enfers.
Médée : Fille d’Eétès, roi de Colchide, et de l’Océanide Ldvie. Réputée magicienne, son destin n’est qu’une succession d’épisodes sombres et tragiques.
Phéacie : Actuelle île de Corfou.
Saturne : Dieu du temps, inventeur des lois et de l’agriculture, et père de Jupiter, Pluton, Neptune, Junon, Vesta et Cérès. Il est associé par Tibulle à l’âge d’or (bucolique) de l’humanité.
Tantale : Fils de Jupiter qui, pour avoir offensé les dieux en leur donnant à manger son fils Pélops, est condamné à ne pouvoir assouvir ni sa fin ni sa soif.
Tisiphone : Une des Furies, ou divinités persécutrices. Elle est la Furie de la vengeance.
Tityos : Géant condamné à avoir le foie éternellement dévoré par deux vautours.
Dossier et traductions d’Etienne Vaunac