Etienne Vaunac a entrepris un travail de traduction des ‘Elégies’ du poète latin Tibulle que Poesibao accompagne en plusieurs temps.

Livre 1, 3ème partie
Chaque poète élégiaque romain a immortalisé une femme à la fois réelle et imaginaire. S’agissant de Varron, Gallus, Properce et Tibulle, son nom est expressément forgé en référence à Apollon. Derrière Délie (peut-être Plania de son nom civil – dans tous les cas une jeune fille débutant dans le libertinage et dont Tibulle fait l’éducation… à ses dépens) se tient Délos, l’île de naissance du dieu de la poésie et de la beauté plastique. La femme aimée devient l’idéal d’une invention verbale trouvant son origine dans la culture grecque (Callimaque de Cyrène). C’est la raison fondamentale pour laquelle, malgré toutes les tromperies, Tibulle veut conserver de Délie une image parfaite et n’hésite à s’attribuer tous les crimes : il n’y a que des mauvais poètes.
L’élégie antique n’est pas un genre mais une forme poétique. (Cela explique qu’elle ne soit pas nécessairement amoureuse et puisse se parer des attributs de la comédie ou de la bucolique.) Ainsi peut-on douter de la sincérité des poètes latins. Derrière les accents touchants de leurs amours, on repère aisément des codes littéraires rigides et répétitifs empruntés à la source hellène : par exemple la sérénade à la porte close est un exercice de style nommé paraklausithyron. À bien des égards, les élans vécus de la passion cèdent la place à des formules toutes prêtes et des lieux communs (l’assistance des magiciennes, l’évocation des Enfers). Qui le nierait ?
Mais sans doute faut-il prendre les choses un peu autrement. Au moins pour deux raisons. D’abord parce que c’est surtout là « un point de vue légitime pour un commentateur accoutumé à rapprocher des textes et suivre des filiations littéraires » (Pierre Grimal) ; et moins pour un poète. Ensuite, parce qu’écrire, n’est-ce pas toujours déplacer ce qui est vécu sur un autre plan d’expérience que celui de son apparition : un plan justement littéraire ? Certes, Tibulle n’est pas le dernier à faire valoir sa virtuosité à manier la langue et s’affirme comme le poète d’un temps où l’habileté est plus estimée que l’originalité. Mais ce qui se joue dans l’élégie est avant tout le sort de la langue elle-même – dont la femme est le nom, comme plus tard Douve, Lou ou Diotima – en tant qu’il est confié au dire poétique, c’est-à-dire à une certaine manière de se rapporter à la question de l’événement. Et à ce titre, toute licence de traduction ne peut être autorisée qu’à l’horizon du respect le plus strict de ce que le poète a exactement mis en mots. Car ce qui arrive dans le poème n’est pas distinct de la langue qui l’exprime. C’est notamment la raison pour laquelle j’ai choisi de rendre Delia par Délie : pour rappeler – à la suite de Maurice Scève – que cet objet de petite vertu cache « l’objet de plus haute vertu » : le poème.
Étienne Vaunac
On peut trouver la version originale du texte sur ce site.
Image : Lawrence Alma-Tadema : Tibulle dans la maison de Délie
Tibulle-4
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Le glossaire
Bacchus : Dieu de la fécondité, des débordements et des fêtes campagnardes.
Diane : Déesse de la chasse, de la chasteté et de la procréation.
Élide : Région où se trouvait la plaine d’Olympie.
Eurus : Personnification du vent de l’Est.
Minerve : Déesse de la sagesse et de la stratégie militaire.
Nisus : Roi de Mégare et père de Scylla. Un cheveu de pourpre garantit sa vie et son trône.
Notus : Personnification du vent du Sud.
Ops : Femme de Saturne et déesse de la fertilité, confondue avec Cybèle, divinité d’origine phrygienne personnifiant la nature sauvage. Son culte donnait lieu à des manifestations de fureur religieuse.
Pélops : Fils de Tantale et de Dioné, ancêtre des Atrides. Son père l’ayant donné en nourriture aux dieux, ceux-ci le ressuscitèrent et remplacèrent par une épaule d’ivoire la seule partie de son corps mangée (par Déméter).
Phébus (Apollon) : Dieu du soleil, de la beauté masculine, des arts et de la poésie.
Piérides : Les Muses. De la région de Piérie (en Macédoine).
Thétis : Nymphe des mers, fille de Nérée, dieu des abysses marins. Elle est mariée contre son gré à Pelée, roi de Phtiotide, région de l’Hémonie (ancien nom de la Thessalie).
Trivia : Déesse qui hantait les carrefours et les cimetières, liée aux pratiques de la sorcellerie. Elle est généralement assimilée à Diane ou Hécate.