Etienne Vaunac a entrepris un travail de traduction des “Elégies” du poète latin Tibulle que Poesibao accompagne en plusieurs temps.

Toutes les élégies tibulliennes du premier livre ne sont pas adressées à Délie. Près de la moitié l’est à d’autres hommes : à Messalla, l’ami fidèle (une élégie) ; à Marathus, l’infidèle amant (trois). Outre que la deuxième de ces trois-là offre l’occasion d’atteindre au comble de l’ironie amoureuse puisque Tibulle en vient à donner des conseils pour que l’adolescent cher à son cœur parvienne à se faire aimer… d’une jeune femme (recommandations – double ironie – tout à fait inefficaces quand il s’agit de Délie) ; outre que nous sommes toujours de plain-pied dans les convention littéraires (l’élégie à Messalla est une ode pour l’anniversaire officiel de son triomphe militaire), ces poèmes sont encore le lieu d’une mise en scène très originale du dire poétique.
Ce n’est pas un hasard si Marathus – a-t-il vraiment existé ou est-il une concession à la tradition pédérastique alexandrine ? – est décrit avec les mêmes mots que Délie et si le premier d’entre eux, tender, évoque non seulement, selon les circonstances, ce qui est « doux » (la tendresse) ou « mou » (la tendreté), mais sert également à parler d’un homme efféminé. Si Marathus est féminisé, c’est avant tout parce qu’il est poétisé. Sa féminisation dans le poème n’a rien à voir avec et ne peut pas être repliée sur son éventuelle nature (empirique) de jeune éromène. Comme l’a écrit Paul Veyne dans L’élégie érotique romaine, il y a un hiatus irréductible entre la poésie des poètes élégiaques et leur vie matérielle : « Tibulle ne chante pas l’amour pour Délie, il chante un rêve de bonheur et de vertu. » Dans les élégies déliennes, on peut aisément être troublé de ne pas souvent reconnaître Délie, qui ne se ressemble pas toujours. Femme, elle n’est déjà jamais la même femme. D’une certaine façon, Messalla c’est encore Délie ; Marathus, c’est encore Délie. C’est-à-dire Délie qui n’est jamais que Délie et seulement Délie. Pour citer Veyne encore, la poésie de Tibulle ne porte pas sur une demi-réalité mais sur une « demi-irréalité ». Délie ou Marathus : autant de noms différents ou faussement identiques pour désigner que vivre ne consiste pas à perdre (ce serait encore la lecture « romantique »), mais à posséder sa perte. Pour Tibulle, qui est un authentique poète, cette caractéristique humaine fondamentale (exister, c’est être désuni d’avec le non-temps de l’origine ; l’homme est l’être qui conquiert sa séparation) n’est accessible que par le langage.
Nerval – le grand successeur moderne de Tibulle – s’en souviendra.
Étienne Vaunac
On peut trouver la version originale du texte sur ce site.
Élégie, I, 1
Élégies I, 2-3
Élégies I, 4-5
Élégies I, 6-7
Source de l’image (Charles Hazelwood Shannon, Tibullus in the house of Delia, 1895, lithographie sur papier Japon)
Glossaire
Campanie : Région de l’Italie à la fertilité proverbiale.
Châtieuse (Poéna) : Personnification du châtiment. Compagne de Némésis (déesse de la vengeance) et de Dicé (déesse de la justice).
Falerne : Territoire de la Campanie réputé pour ses vins.
Lucifer : Étoile du matin.
Vulcain : Dieu du feu, des volcans et de la forge.