Etienne Vaunac a entrepris un travail de traduction des ‘Elégies’ du poète latin Tibulle que Poesibao accompagne en plusieurs temps.

Si Properce et Catulle vouent sérieusement l’aimée ingrate aux gémonies, chez Tibulle tout cela ne cache pas très longtemps le ridicule de la farce. C’est que l’essentiel est ailleurs.
Que l’on me permette dans ces quelques lignes de mettre en avant un point capital mais pas forcément apparent pour le lecteur contemporain. L’élégie tibullienne dissimule un haut dire politique. L’amour s’y accapare volontiers le vocabulaire de la chose publique : la femme aimée est domina (maîtresse) ; l’amour est imperium (commandement). Dans plusieurs élégies, ce dernier s’articule explicitement avec le refus de la gloire militaire présentée comme nuisant à l’épanouissement de la vie heureuse, en tant que celle-ci n’est pas seulement l’affaire d’une morale (les obligations de la vie intérieure) mais d’une politique (les règles de la vie sociale) – l’Antiquité ne séparant pas les deux : la politique ne consiste ni à gouverner des corps ni à gouverner des esprits, mais à gouverner des âmes. Tous nos maux viennent de ce que nous l’oublions.
S’opposent chez Tibulle la campagne, douce et paisible, et les campagnes, armées (techniques) et furieuses – rat des villes et rat des champs. L’éducation de Tibulle dans la région de Pédum eut une influence considérable sur sa poétique. Sous l’imagerie factice que donne apparemment le poète de la ruralité bucolique (venue de Timocrite) se cache – comme chez Virgile – une critique des guerres civiles entre Octave et Marc-Antoine qui ont ruiné de nombreux domaines agricoles ; et l’époque en général ne manquait pas de pessimisme à l’encontre du progrès. Le poète ne souhaite pas se couper du monde parce que le bonheur ne serait accessible que dans l’isolement (lecture « romantique » anachronique), mais il veut contracter de nouvelles alliances : avec les êtres humains, avec les animaux (infra-humains), avec les dieux (supra-humains). C’est cela le politique. Rien, chez Tibulle, n’est réactionnaire : au contraire, combien devrions-nous l’écouter ! L’amour est la pierre de touche de la société idéale où les êtres vivants, quels qu’ils soient, pourraient vivre en harmonie.
Si la passion de Tibulle peut paraître parfois plate ou insipide ; si la personnalité de Délie est (contrairement à la Cynthia de Properce) très peu développée, c’est précisément parce qu’ils sont les « personnages conceptuels » d’un programme pour tout le genre humain.
Étienne Vaunac
On peut trouver la version originale du texte sur ce site.
Élégie, I, 1
Élégies I, 2-3
Élégies I, 4-5
Source de l’image ( Nicolai Abraham Abildgaard (1743–1809))
Glossaire :
Albe : Premier emplacement de Rome.
Bellone : Déesse de la guerre et sœur (ou épouse) de Mars.
Bonne Déesse : Divinité romaine féminine dont le culte est strictement réservé aux femmes ; et à Rome spécialement aux matrones. On crevait les yeux des contrevenants.
Carnutes : Peuple gaulois vivant sur le plateau de la Beauce.
Cydnus : Fleuve de Cilicie.
Memphis : Ville de l’Égypte ancienne. Le bœuf auquel fait référence Tibulle est le dieu Apis.
Mopsos : Devin de Thessalie et un des Argonautes.
Osiris : Dieu égyptien inventeur de l’agriculture et de la religion, souverain de l’au-delà.
Santons : Peuple gaulois de l’Aquitaine.
Sirius : Étoile de la canicule.
Tarbelles : Peuple proto-basque de l’Aquitaine.
Tusculum : Ville du Latium.