Pas une critique mais une note dédiée à T., 7 ans, qui m’apprend la vie, le monde et m’étonnera toujours.

J’apprends quelque chose, un nouveau mot sur une chose que j’ignorais, le mot c’est autotune, « c’est le nom d’un logiciel de l’industrie musicale pour corriger les notes qui ne sont pas chantées dans le ton juste lors d’un enregistrement, ou un concert, utilisé aussi pour les nombreux effets de distorsion sonore qu’il permet. » nous dit l’éditeur du livre éponyme comme on dit, d’Olivier Brossard. La chose est donc ce logiciel.
Mon esprit étant fort porté à l’autodérision, je me dis aussitôt que je pourrais alors faire un concert et que mes nombreuses fausses notes, grâce à l’autotune, ne s’entendraient même pas. Ce serait sûrement plus lucratif que faire poète. En revanche l’idée que Johnny fasse une fausse note et qu’il faille le corriger avec l’autotune, ça non, je ne l’envisage pas, surtout dans Diego. L’autotune peut-il produire l’infime cassure d’une voix, cassure si pleine de charme ? Vous pouvez rire, j’assume.
Olivier Brossard a déjà écrit Let, que j’avais beaucoup aimé. Ce ne sont pas des livres « faciles », celui-ci pas plus que le premier.
Il est très très habité, celui-ci, une foule de voix en une seule personne, vous imaginez le nombre de voix en plusieurs personnes sans compter celles des machines, des langues, des typographies, des techniques. Le poète alors assemble et désassemble, s’occupe, bricole, fabrique, à l’aide de tout ce qu’il perçoit mais aussi de tout ce qu’il invente. S’ajoutent aussi les peuplades livresques, ce ne sont pas les moins nombreuses. Et le DJ poète fait fonctionner son autotune à plein tube.
Comme ça m’arrive souvent, je ne comprends pas tout, mais j’aime assez ça même en période de grande fatigue où au fond, le cerveau est plus réceptif qu’on ne croit. Ce qui est intéressant est aussi le son (les tons) que le ton (les tons). Olivier Brossard est un virtuose.
Dans mon entourage il y a un petit garçon de sept ans qui aime les cartes, sait les lire, en fait lui-même. Le même qui hier m’a dit qu’il n’y avait plus beaucoup de poètes, que l’infini était un 8 qui avait pris un coup, ou qu’il ne lui restait plus que 63% pour aller lui-même à la gare (il n’a évidemment pas de téléphone portable mais sait évaluer ses propres forces). Poète de 7 ans, savant de 7 ans et écolier qui a peur du CE1 : « tu cherches du réseau/autant de moi que d’oiseaux » (p. 15)
« la voix rentre dans la ville
s’étonne que la ville n’existe pas
sans elle réplique qu’elle
s’y perd s’y
fabrique une carte. » (p.10)
T. fabrique ses cartes, me demande de l’aide et je fais semblant d’y arriver, évidemment il lève les yeux aux nombreux ciels qui sont les siens quand il voit mes piètres résultats et les corrige derechef. Bon. Ce sont les enfants qui savent.
L’inventivité d’Olivier Brossard qui est sûrement un enfant très doué est immense, à tous égards. J’aime ces poètes contemporains qui me donnent à moi-même de l’audace. Je pense n’être pas du tout sa meilleure lectrice, celle qui comprend tout, plein de choses, de gens m’échappent (déjà c’est comme ça dans la vie). Mais j‘ai toujours choisi de ne pas feinter, et d’essayer quand même de parler de ces livres-là, dès lors que je sens la tentative authentique.
J’ai l’impression qu’il écrit assez vite. En tout cas il sait donner de la vitesse à son écriture. Il y a pas mal d’anglais, ça c’est normal aujourd’hui*. Peut-être ça passera.
Il pense à Claude Royet-Journoud : « je me continue ta lecture » pour « je te continue ma lecture ». Bien d’autres poètes habitent le livre. (« Hélas non je ne suis pas un roubaud » p.167), plein, tout plein cités en fin de volume, plein de roubaud, particulièrement, des hocquard, virgile et encore plus, c’est vertigineux, un tel travail de correspondances, si ingénieusement mêlés à son propre texte.
J’avance :
« tout va bien, on est en sécurité, les provisions sont faites, on dispose d’une maison tranquille
Alors tu joueras au paysage, tu te détaches, spatiale en météo, tu règles le paramètre du jeu. »
Le secret, le noyau, le cœur de livre est peut-être là. Il s’agit d’un game, d’une histoire de cube fermé peut-être, d’un jeu sans qu’on sache qu’on joue, comme dans un film terrifiant vu autrefois. Il y a aussi une forme de carte imaginaire, un peu, juste un peu de vraie nature, pas beaucoup, « une neige fraîche et de vieux bouleaux » (p.99). Une carte du réseau des tubes pneumatiques de Paris de 1888, un petit cercle évaluant la distance entre deux personnages (p.189), seize carrés de nuages dit « capchat » (p.159). On clique, on fait comme un jeu de pol je veux dire de go à l’horizontale (p. 123). « Les cartes exploratoires », ainsi aurait pu s’appeler ce livre.
C’est très cérébral avec parfois ces phrases qui me font boum : « Est-ce qu’on peut lécher un cœur à travers le temps ? » (p.112, une citation), des émojis, des mots cœur, plein, deux pleines pages (p.115, 116), comme j’aime la répétition, cela me va.
Je n’ai pas pu suivre sur tout car il m’aurait fallu des semaines et d’autres livres m’attendent et aussi des enfants. Mais il faut et j’y ai passé du temps.
Déjà c’est la meilleure nouvelle qu’une livre puisse vous demander.
Alors simplement bravo, et merci (mais n’en écrivez pas trop souvent, Olivier, je n’arriverai pas à suivre !).
Isabelle Baladine Howald
Olivier Brossard, autotune, P.O.L., 2026, 221P., 22€
*Olivier Brossard est un grand traducteur de poésie américaine.
Dans cette vidéo, Olivier Brossard parle de son livre.