Anne-Lise Blanchard, « Danser, corps souverain » et « Soliloques pour elles », lus par Murielle Compère-Demarcy, (III, 14, notes de lecture)


Deux recueils d’Anne-Lise Blanchard explorent le corps, l’absence et la parole, entre danse souveraine et voix féminines toujours en quête


Nous proposons ici deux notes à la suite, sur ces deux livres d’Anne-Lise Blanchard

 

Quand le poème devient mouvement du monde


Le dernier recueil d’Anne-Lise Blanchard, Danser, corps souverain (éditions Musimots, 2026), affirme dès son titre la prépondérance du corps. Mais de quel corps s’agit-il ? Certainement pas d’un corps réduit à sa seule matérialité. Danseuse, chorégraphe, thérapeute et poète, Anne-Lise Blanchard explore ici une dimension plus vaste : le corps comme lieu de passage entre l’intime et l’universel, entre le visible et l’invisible, entre l’éphémère et l’éternité.
La quatrième de couverture donne immédiatement le ton :


Être le geste
le mouvement
qui dit l’énergie
la douleur la colère la joie
qui dit le monde
offrande et semence
Être l’instant qui libère
la beauté


Ces quelques vers pourraient constituer à eux seuls l’art poétique du recueil. Le corps y devient langage. Mieux encore : il devient l’une des modalités par lesquelles le monde se dit lui-même.
On pourrait alors se demander si, chez Anne-Lise Blanchard, le corps ne participe pas musculairement à l’écriture du poème. Cette interrogation n’est pas sans rappeler André Spire et son célèbre essai Plaisir poétique et plaisir musculaire, dans lequel le poète soulignait déjà la dimension physique de l’expérience poétique. Chez Anne-Lise Blanchard, le poème ne semble jamais séparé du souffle qui l’engendre ni du mouvement qui le porte. La poésie n’est pas seulement écrite : elle est dansée.
Cette présence du corps apparaît d’autant plus naturellement que toute l’œuvre de la poète semble traversée par son expérience de la danse. Mais la danse dont il est ici question excède largement la technique chorégraphique. Elle devient principe de connaissance.
Ainsi écrit-elle :


Depuis son centre
le geste modèle le corps
nourrit le feu
la respiration réalise
l’unité de l’intime et l’hors-de-soi


La respiration devient ici médiation entre le dedans et le dehors, entre la conscience individuelle et la grande circulation du vivant. Nous retrouvons ce que Paul Claudel appelait le « grand mouvement » du monde. Le corps ne danse plus dans l’univers : il danse avec lui.
Cette dimension cosmique traverse tout le recueil. La nature n’y apparaît jamais comme un décor. Le vent, le feu, l’eau, les pierres, les arbres participent d’une même communauté d’existence. Le sujet poétique ne domine pas le monde ; il s’y inscrit.
Le poème devient alors un lieu d’empathie profonde avec les êtres et les choses.
Plus encore, Anne-Lise Blanchard introduit une notion particulièrement fascinante lorsqu’elle évoque une « uchronie du corps éparpillé ». L’expression mérite que l’on s’y arrête. Le corps dansant semble suspendre le temps ordinaire. Il s’affranchit de la chronologie, des contraintes horaires, de la succession mécanique des instants. Il crée sa propre temporalité.


Une temporalité intérieure.
Une temporalité du geste.
Une temporalité de présence.
Cette intuition rejoint d’ailleurs l’une des plus belles formulations du recueil :
la vie
tu la retournes
tu es sang et sueur
tu es vague tu es bruissement
tu es lettre oiseau colère
ton souffle prend chair
sous l’étincelle de tes pieds


Ce dernier vers est particulièrement saisissant. Il m’évoque cette phrase de Jacques Darras : « la poésie me traverse comme un éclair, de la tête aux pieds ». Chez Anne-Lise Blanchard, le souffle devient effectivement chair. L’énergie poétique circule dans le corps tout entier et se prolonge jusque dans les pieds du danseur, là où le contact avec la terre demeure encore possible.


La danse devient ainsi écriture.
Le recueil est traversé par cette idée d’une graphie corporelle :
des mots ronds dessinent un alphabet
silencieux


L’alphabet n’est plus seulement celui des lettres mais celui du mouvement lui-même. Le corps écrit dans l’espace. Chaque déplacement devient signe. Chaque geste devient phrase. Cette intuition trouve un écho particulièrement éclairant dans ces mots de Anne-Lise Blanchard : « Danser, corps souverain… quand une grammaire interne décline une langue mutique, la peau radieuse, comme en poésie ». Magnifique formule qui résume peut-être l’ensemble du projet du recueil. La danse y apparaît comme une langue antérieure aux mots, ou située à leur lisière. Une langue « mutique » et pourtant éloquente, dont la peau constituerait le premier alphabet. Le corps devient alors syntaxe, respiration, ponctuation vivante. Une « grammaire interne » organise le mouvement et permet au sujet de dialoguer avec le monde sans passer nécessairement par le discours.


La poésie et la danse se rejoignent précisément en ce point : toutes deux cherchent à rendre perceptible ce qui échappe au langage ordinaire. Toutes deux tentent de donner forme à une expérience intérieure qui ne saurait être entièrement expliquée mais seulement éprouvée. Le geste devient alors l’équivalent du vers ; la chorégraphie, celui du poème.
Cette réflexion atteint sans doute son point culminant dans les vers suivants :


le geste – flèche caresse –
s’abolit
dans la trace
inscription de l’éphémère
dans l’éternité
de l’émerveillement


Cette vision du geste n’est d’ailleurs pas sans évoquer certaines réflexions de la chorégraphe Carolyn Carlson pour qui la danse n’est jamais simple performance mais expérience de présence. Comme chez Carlson, le geste importe moins ici pour son exécution que pour la qualité d’être qu’il engage et la trace sensible qu’il dépose dans l’espace, dans le temps et dans la mémoire. La danse devient ainsi un acte poétique à part entière, une manière d’habiter le monde plutôt qu’une démonstration technique.
Ces lignes constituent probablement l’un des centres spirituels du recueil. Ce n’est pas tant le geste en lui-même, dans sa dimension physique, qui importe mais sa capacité à laisser trace, à s’inscrire dans un espace-temps qui nous dépasse, sans doute parce qu’il implique l’être dans toutes ses dimensions.
Tout est là.
Le geste disparaît au moment même où il advient. Pourtant il demeure. Non dans sa matérialité mais dans la trace qu’il laisse. Cette pensée n’est pas sans rappeler certaines réflexions de Mallarmé sur la disparition de l’acte dans sa résonance poétique. L’essentiel n’est pas le mouvement lui-même mais ce qu’il ouvre.
L’éphémère devient alors accès à l’éternité.


Et cette éternité prend chez Anne-Lise Blanchard un visage singulier : celui de l’émerveillement.
Car l’émerveillement est peut-être la véritable matrice du poème. Depuis les Grecs, l’étonnement est considéré comme l’origine de toute pensée. Anne-Lise Blanchard semble lui confier également l’origine de toute création.
Le verbe « engendrer », présent dans le recueil, n’est pas anodin :


Fatigues répétitives
rituels qui annulent le temps
engendrent la danse
La danse apparaît ainsi comme une naissance perpétuelle.
Une recréation du monde.
Une victoire fragile sur la pesanteur.
On retrouve cette idée dans l’un des plus beaux poèmes du livre :
Bande tes muscles
bande ton arc
bande ta volonté
bande ton désir
l’éternité du geste t’enivre
libre libre libre sans t’étourdir
de la pesanteur délivré
la grâce te soulève
souveraine dans l’heure pure


Ici encore, le mouvement traverse le poème lui-même. Les verbes impulsent une dynamique qui emporte le lecteur dans une véritable chorégraphie intérieure. Le texte danse.
Et c’est peut-être là la plus grande réussite de ce magnifique recueil : faire en sorte que le mouvement ne soit pas seulement son sujet mais sa forme profonde.
Dans Danser, corps souverain, Anne-Lise Blanchard ne décrit pas la danse. Elle l’incarne dans la matière même du langage. Le poème devient souffle, geste, rythme, passage. Il devient cette trace fragile et lumineuse où l’éphémère rencontre l’éternité.
Et où le corps, enfin, devient souverain.


Anne-Lise Blanchard, Danser, corps souverain, dessins Pierrette Burtin Serraille, éditions Musimot, 2026, 16p, 10€





Les voix du féminin ou l’art de l’absence habitée



Anne-Lise Blanchard nous avait déjà habitués à une poésie de l’écoute et de la traversée intérieure. Avec Soliloque pour ELLES, publié aux éditions Unicité, elle poursuit une quête où la parole solitaire se tourne vers une pluralité de présences féminines. Accompagné des estampes numériques de l’artiste Dominique Deboffle, le recueil explore les territoires du manque, du souvenir, de l’attente et du désir de rejoindre l’autre. Le « soliloque » annoncé par le titre ne s’enferme pourtant jamais dans le monologue : il devient un espace de résonances où plusieurs voix semblent se répondre à travers le temps et la mémoire.

Traditionnellement, le soliloque désigne une parole adressée à soi-même. Or ici, cette parole est immédiatement orientée vers « ELLES », dont les majuscules soulignent la présence insistante. Ce paradoxe fécond ouvre tout le livre : parler seul pour rejoindre l’autre, chercher sa propre voix pour entendre celles qui l’habitent.
Ce « ELLES » demeure volontairement ouvert. Femmes réelles, figures aimées, absentes, disparues, souvenirs ou projections intérieures : la poésie entretient l’ambiguïté et transforme le féminin en territoire de résonance.

Ce livre s’inscrit dans le mouvement poétique de la quête, l’un des fils conducteurs du recueil étant sans doute la recherche.
Les poèmes semblent avancer à tâtons vers une présence qui se dérobe. L’écriture ne prétend pas saisir définitivement son objet ; elle en épouse au contraire les contours mouvants. De là naît une poésie de l’approche, du frôlement, de l’écho.


Cette dynamique de la recherche n’est pas sans évoquer, par certains aspects, l’héritage mallarméen. Ce que le poème poursuit ne se laisse jamais pleinement atteindre. L’objet de la quête semble s’effacer au moment même où la parole croit s’en approcher. Ainsi, l’accomplissement de la recherche coïncide paradoxalement avec son anéantissement : ce qui est trouvé se dérobe aussitôt, laissant subsister moins une certitude qu’une vibration, une trace, un pressentiment. Le poème ne conquiert pas son objet ; il révèle plutôt l’espace de son absence. C’est peut-être dans cette tension entre apparition et disparition que réside l’une des forces les plus subtiles du recueil. Ce qui est recherché n’apparaît qu’au fur et à mesure de son retrait. Plus le poème s’avance vers sa révélation, plus celle-ci se dissout dans la lumière même qui la fait naître.


Or, loin de constituer un échec, cette disparition n’est-elle pas l’événement poétique lui-même ? La présence n’est jamais donnée, seulement entrevue dans son effacement. Le manque n’est jamais seulement vécu comme une blessure. Il devient moteur du poème. L’absence appelle la parole et lui donne sa nécessité. Ainsi le texte transforme ce qui manque en espace de création. Cette tension n’appartient d’ailleurs pas seulement à l’univers propre du recueil ; elle touche peut-être à ce qui fonde l’acte poétique lui-même. Car cette quête qui traverse Soliloque pour ELLES dès son seuil n’est-elle pas celle de toute poésie ? Écrire, n’est-ce pas toujours chercher à dire ce qui se dérobe à la parole, poursuivre une présence que le langage ne peut qu’approcher sans jamais l’étreindre ? Le poème avance ainsi vers son objet tout en découvrant l’impossibilité de le saisir pleinement. Il demeure au plus près d’un « vent arraché », selon la belle expression du recueil, au plus près de ce qui demande à être dit tout en excédant les mots qui tentent de l’accueillir. C’est dans cet écart irréductible, dans ce manque qui n’est pas défaut mais condition même de la parole poétique, que s’invente ici la nécessité du poème.

L’écoute des vibrations du monde intérieur s’expérimente chez la poète par une écriture de la délicatesse et de la transfiguration. La langue d’Anne-Lise Blanchard, en effet, se caractérise par sa sobriété apparente. Peu d’effets spectaculaires, mais une concision, une condensation opérée par le poème dont la parole avance aussi par reprises, par ressassement fécond, comme si chercher devenait une manière d’habiter l’absence. Les émotions les plus discrètes trouvent une forme juste, souvent musicale. Les images surgissent avec retenue, comme si le poème préférait suggérer plutôt qu’affirmer.
Cette économie de moyens produit paradoxalement une impression d’élévation. Le quotidien, les souvenirs, les gestes ordinaires semblent traversés par une lumière discrète qui les transfigure. La poésie accomplit ici ce miracle silencieux : faire apparaître l’infini dans les choses les plus modestes.

Les estampes numériques de Dominique Deboffle ne se contentent pas d’illustrer les poèmes. Elles prolongent leur pouvoir d’évocation et ouvrent un second espace de lecture. Comme les textes, elles jouent avec les formes de l’apparition et de l’effacement. Le regard circule ainsi entre l’image et la parole, dans une même recherche de présence.

Le livre devient alors un objet poétique complet où écriture et création visuelle se répondent.

Avec Soliloque pour ELLES, Anne-Lise Blanchard offre un recueil d’une grande délicatesse, traversé par la mémoire, l’absence et le désir de communion. Le soliloque annoncé par le titre se révèle peu à peu une polyphonie intérieure où résonnent les multiples visages du féminin. Une poésie de l’écoute et de la présence fragile, qui rappelle que les êtres continuent parfois de vivre dans les mots qui les cherchent.

J’ajouterai que plus qu’un soliloque, ce livre est peut-être un veilleur de voix. À chaque page, Anne-Lise Blanchard tend l’oreille vers ce qui demeure, lorsque les êtres se sont éloignés : leur trace, leur souffle, leur lumière persistante. C’est là, dans cet espace fragile entre présence et disparition, que la poésie trouve sa plus puissante vibration.
Dès lors, la quête n’est plus un thème du recueil : elle devient la figure même de l’écriture.

Anne-Lise Blanchard, Soliloque pour ELLES, traduction anglaise de Patrick Williamson, estampes numériques de Dominique Deboffe, Éditions Unicité, 74 p., 10€



© Murielle Compère-Demarcy (MCDem.)