À travers Ukyô no Daibu, Christian Désagulier éclaire la poésie waka, ses codes, ses élans amoureux ainsi que ses silences.

Cet ouvrage s’adresse aux lecteurs férus de poésie japonaise et, ce qui est plus rare, amateurs de wakas*, littéralement « poèmes japonais » de 31 syllabes prosodiquement réparties en 5/7/5/7/7, lesquels ici ponctuent le récit de vie, mi journal (niki) mi anthologie biographique de Ukyô no Daibu (1152-1235), femme de Cour qui nous relate ses joies et ses peines d’amour, d’avances à repousser, de jalousie, ses peines de mort, d’exultations maîtrisées et parfois de coups de froid, mais d’amour, surtout d’amour-passion pour un homme, Taira no Sukemori, qui mourut trop tôt au combat.
Mais au-delà, préoccupation inexprimable, effacement de femme oblige, dont la pression talentueuse remplit les pores du poème, une volonté vitale de se faire reconnaître en tant que poète depuis jeune fille jusqu’à la fin de son exceptionnelle longue vie, élixir que cette attente de reconnaissance insatisfaite, c’est-à-dire que nombre de ses poèmes soient enfin retenus dans une anthologie impériale comme le rappelle Michel Vieillard-Baron dans une préface lumineuse. Il lui fallut atteindre l’âge de 80 ans pour qu’on la sollicite et figurer dans une telle Anthologie parue en 1235, l’année de sa mort.
On aura compris que l’intérêt ne réside pas exclusivement dans le livre de ses Mémoires, même si le théâtre de Cour, ses paix et guerres de clans impérialistes entre les îles Honshu et Kiyushu, cet art de tuer le temps de palais en palais, et pour Ukyô no Daibu témoin discrète de tout cela, observations et sentiments exacerbés qui la conduiront souvent à les transmuter en mots.
Avant d’aller plus loin, il faut dire que mouiller ses manches est une expression qualifiée de engo, appartenant à la catégorie des lieux communs dits des mots-associés, auxquels ont recours les poètes rompus à l’art de la suggestion implicite. Mouiller ses manches, qu’on les portait larges et longues, signifiant en première intention, pleurer abondamment de tristesse ou de joie, d’amours heureuses ou malheureuses ; plus subtilement ce topos permet de cultiver une ambiguïté en faisant référence à la pluie, aux vagues de la mer, à la rosée, le contexte du poème en filant ces topos, en suggérant avec précision le véritable sens : tout l’art d’une grande poète comme Ukyô no Daibu. dont les wakas ici offerts à une lecture dont la simplicité décontenance, et commentés juste ce qu’il faut pour permettre de prendre conscience, fut-ce superficiellement, de leur virtuosité.
Les lecteurs de poésie japonaise sont plus familiarisés avec le haiku qui compte 17 syllabes réparties en 5/7/5, mais ce n’est pas ici le lieu de raconter par le menu sa prise d’indépendance tardive du waka (ou tanka), hérité du renga, de ces joutes oratoires traditionnelles hyper-codifiées. Le haiku que n’a pas inventé Bashô (1644-1694) qui écrivait des hokkus par monts et vaux, que les faits de Nature relançaient, des premières parties de wakas, avant que Shiki (1867-1902) nomme haikus ce genre, en lui ôtant l’obligation d’emploi d’un mot-de-saison, dont il existait des dictionnaires, le kigo.
Ainsi les Mémoires de Ukyô no Daibu sont-elles constituées exclusivement de wakas présentés sous la forme possible de 5 alinéas, que des lignes de prose mettent en perspective, contextualisent, de ces poèmes brefs constitué de 5 vers de 31 syllabes comptées à la japonaise ou bien à la grecque, de courte ou longue durée dactylique.
Les traductions de Michel Vieillard-Baron sont les traductions littérales des wakas que cette Dame d’Honneur, en titre et en comportement, éprouva le besoin de compiler à la fin de sa vie.
Chacun des wakas est rattaché à un appareil de notes destinées à comprendre le poème qui procède nécessairement, comme on a commencé de voir, par mots-pivots, mots-oreillers, mots-associés, lieux poétiques… (ikake kotoba, makura kotoba, engo, utamakura ). Encore que l’on puisse regretter que le traducteur ajoute ou remplace parfois certaines expressions originales par de plus explicites selon lui (waka 111. ajout de « paisible » implicite en japonais et remplacement de « les feuilles qui ne tombent jamais » par « éternelles ».) On doit toutefois lui savoir gré de signaler en note ses interventions, et de citer l’ouvrage de Jacqueline Pigeot, Questions de poésie japonaise** à l’appui :
« Comme une dame d’honneur retirée dans sa maison me disait qu’elle souhaitait voir les feuillages rutilants des arbres du Clos aux glycines et que, la saison étant passée, ceux-ci étaient déjà tombés, je confectionnai un rameau avec des feuilles rougies artificielles et le lui envoyai, y joignant ce poème :
111.
Fuku kaze mo
Eda ni nodekeki
Miyo nareba
Chiranu momidji no
Iro wo koso mire
Le règne est paisible
Aussi, même le souffle du vent
Est doux sur les branches :
Admirez donc l’éclat
De ces feuilles éternelles ! »
Ces Mémoires offrent également une opportunité de méditation bouddhique :
« À l’époque où le second conseiller Kanemitsu était membre de la chancellerie privée, il nous envoya, enveloppés, six fruits d’Alaphanante aspera. Comme Harima no Naishi demandait : « Comment devons-nous répondre ? », je composai :
113.
Mutsu no michi wo
Itofu kokoro no
Mukui ni ha
Hotoke no kuni ni
Yukazarame ya ha
Un cœur qui hait
Les six voies des renaissances,
Pourrait-il ne pas aller,
Comme rétribution,
Au pays du Bouddha2 ? »
Waka que le traducteur accompagne d’une note décisive :
2. « La réponse implicite est : Non, bien sûr, un cœur qui hait les six voies entrera directement au paradis de la Terre Pure. Les six voies sont les six conditions dans lesquelles sont répartis les êtres vivants encore entraînés dans la roue des existences et où ils renaissent selon la rétribution de leurs actes… « Un cœur qui hait les six voies » est un cœur qui aspire à la délivrance, à l’affranchissement des passions, qui permet d’échapper définitivement à la roue des existences pour entrer dans le nirvâna, la Terre Pure d’Amida. »
Les wakas sont expliqués si pointilleusement que les notes passionnantes fondent la réussite de ce livre d’un traducteur très au fait comme au faîte des jeux phonétiques que le syllabisme de la langue favorise, là où le poète risque sa créativité en prenant distance, « mesurée », aux sens propre et figuré, avec les lieux communs que sont ces « mots » que la tradition a gravés dans les stèles, j’emploie le mot « risque » à dessein, qu’il nous fait écouter grâce à la citation des poèmes alphabétiquement transcrits en romajis.
En effet, les wakas originaux de Ukyô no Daibu sont écrits dans le syllabaire phonétique hiragana. Ils sont transcrits dans ces Mémoires dans le système phonétique romaji, en alphabet romain, ce qui permet au lecteur occidental de les lire à haute voix, un waka étant essentiellement vocal et de repérer en notes les jeux de langages syllabiques, homophoniques.
L’édition de ces Mémoires d’une dame d’honneur de l’Impératrice Kenreimon-in mérite d’être remarquée, et l’on ne doit pas être déçu que ses wakas ne rivalisent pas avec les chefs-d’œuvre en prose que nous connaissons, qui pour l’essentiel passent l’épreuve de la traduction sans mode d’emploi, le récit permettant de garder l’équilibre comme dans Le dit du Genji de Murasaki Shikibu (973-1025) et Les notes de chevet de Sei Shōnagon (966-1025), strictes contemporaines.
Le Dit de Genji est l’un des tout premiers ouvrages datant de l’an 1000 rédigé en hiraganas, ce syllabaire phonétique inventé par des femmes de Cour pour que toutes puissent lire une langue qui ne s’écrivait alors qu’en kanjis, en idéogrammes chinois, dont le savoir était alors le privilège des Lettrés, c’est-à-dire des hommes de haut rang. Des romans dont les universaux continuent de faire se rétracter notre cœur au moindre toucher phraséologique (Proust, traducteur de Ruskin, aurait pu en lire un extrait paru en anglais.)
Michel Vieillard-Baron est un érudit qui n’hésite pas à citer ses sources et en particulier pour ce qui concerne la botanique japonaise, dont la connaissance est nécessitée par l’abondance des noms de plantes citées dans les wakas, je veux dire le remarquable ouvrage de Claude Peronny, Les plantes du Man.Yô-Shû** *(le Man.Yô-Shû est l’anthologie wakas de référence compilée au VIIIe siècle à l’époque Nara). À cet égard, l’ouvrage de Claude Peronny, qui est également une anthologie de wakas mis en situation, où les noms de plantes japonaises, leurs « mots » participent de notre délectation des wakas de Ukyô no Daibu. On ne s’étonnera pas alors d’identifier des recoins japonais dans notre jardin.
Pour notre satisfaction, à nous qui sommes passionnés de civilisation japonaise, de ce qu’elle fut avant Hiroshima et Nagasaki, des romans de Natsume Sōseki comme de ceux de Nagai Kafu, prophètes de cette transformation irréversible, que le soleil se lève désormais à l’Ouest partout dans le monde, à l’origine métaphorique certaine des changements climatiques sur Terre. Ni Kafu ni Sōseki ne s’étaient trompés, ni Kawabata ni Tanizaki, un bouleversement cosmographique dont Kenzaburō Ōe a pris acte après le geste désespéré de Yukio Mishima.
Ce n’est pas la première fois que Le Bruit du Temps (formule empruntée à Ossip Mandelstam) dont la maquette des livres, irréprochable, est immédiatement identifiable, inscrit à son catalogue des livres d’auteurs japonais : les Notes sans titre de Kamo no Chōmei de grande portée shintô quotidienne auxquelles Jacques Roubaud vouait un culte, ainsi que les Poèmes sinographiques bilingues de Natsume Sōseki (ici, ni waka ni haiku, mais de longs poèmes inspirés de la tradition chinoise), Sōseki l’auteur de nombreux romans autobiographiques poignants dont l’inoubliable Le pauvre cœur des hommes (Kokoro) qui ne fait pas oublier que Je suis un chat…
Le livre de Ukyô no Daibu, Mémoires poétiques d’une dame d’honneur de l’impératrice Kenreimon-in, ne saurait être lu sans les « commentaires » de Michel Vieillard-Baron, le mot est réducteur, il oblitère la part d’initiation qu’ils nous apportent, de reconstitutions mentales qu’ils suggèrent, réjouissantes, en nous livrant les pièces du puzzle de ces mots-pivots ou associés qui, si elles ne s’ajustent pas, ergots comme engo aux mortaises, laissent intact le mystère résiduel de tout poème.
Christian Désagulier
* un scénario, des scénarios, un waka, des wakas, un haiku, des haikus, à moins de réformer l’orthographe en supprimant tous les « s » des mots au pluriel, en délégant la marque au contexte, comme en japonais, (voir L’orthographe, Claire blanche-Benveniste, André Chervel, François Maspero, 1969)
**Jacqueline Pigeot, Questions de poésie japonaise, PUF, 1997
***Claude Peronny, Les plantes du Man.Yô-Shû, Maisonneuve & Larose,1993
Extraits
135. (un prétendant)
Omohiwaku
Kata mo nagisa ni
Yoru nami no
Ito kaku sode wo
Nurasubeshi ya ha
Les vagues s’approchent
Sans même distinguer où
Se trouve le rivage :
Faut-il donc que de la sorte
Mes manches soient baignées de larmes ?
et la réponse de Ukyo No Daibu :
136.
Omohiwakade
Nanito nagisa no
Nami naraba
Nururamu sode no
Yuwe mo araji wo
S’il s’agit de vagues
Qui n’ont même pas distingué
De rivage particulier
Il n’y a sans doute aucune raison
Que vos manches soient baignées de larmes4
4. Dans ce poème virtuose l’auteur emploie deux « mots-pivots » (kake kotoba) : kata signifie à la fois « où/la direction » et « rivage » ; nagisa « le rivage » contient nagi/naki qui signifie « sans ». Les vagues sont la métaphore des larmes du poète… Dans ce poème « rivage », « vagues », « s’approcher », « baigner » sont des « mots-associés » (engo)…
169.
Yamazato ha
Tamamaku kuzu no
Uramiete
Kozasa ga hara ni
Aki no hatsukaze
En ce hameau de montagne,
S’enroulent de jolies puéraires3 :
On voit l’envers de leurs feuilles / ressentiment
Et dans la lande aux bambous nains
Souffle le premier vent d’automne / il s’est lassé de moi4
3. La puéraire est une plante grimpante… ses fleurs papilionacées sont d’un beau rouge purpurin…
4. Dans ce poème, Ukyô no Daibu emploie deux mots-pivots (kake kotoba) : uramiete signifie à la fois « on voit l’envers (des feuilles) » et « j’éprouve du ressentiment (vis-à-vis de Sukemori) » ; aki signifie « automne » et « lassitude ». À travers ce paysage d’automne, Ukyô no Daibu décrit son état mental.
200.
Kinarekeru
Koromo no sode no
Worime made
Tada sono hito wo
Miru kokochi shite
Un simple pli sur
La manche de ce vêtement
Par elle souvent porté
Et voilà qu’il me semble
Que c’est ma mère que je vois
204.
Mata tameshi
Taguhi mo shiranu
Uki koto wo
Mite mo sate aru
Mi zo utomashiki
Combien je me hais
Moi, témoin d’afflictions
Sans équivalents ni
Précédents, car malgré tout
Je continue de vivre !
236.
Waga mi moshi
Haru made araba
Tadzunemimu
Hana mo sono yo no
Koto na wasure so
Si au printemps prochain
Je suis toujours de ce monde
Je reviendrai vous voir
Ô fleurs n’oubliez pas non plus
Quand ensemble nous vous contemplions !
274.
Kowe no aya ha
Oto bakari shite
Hataori no
Tsuyu no nuki wo ya
Hoshi ni kasuramu
Les motifs du chant
Des sauterelles qui tissent
Ne sont que sonores :
Auraient-elles prêté à l’étoile3
La rosée qui leur sert de trame ?
3. … la Tisserande (Véga de la constellation de La Lyre)…
Ukyô no Daibu, Mémoires poétiques d’une dame d’honneur de l’impératrice Kenreimon-in, traduction et commentaires de Michel Vieillard-Baron; éditions Le Bruit du temps, 2026, 256 p. 24€