Jacques Prevel, méconnu ou oublié, c’est la langue à vif, parler de ‘ce qu’une œuvre peut faire à une vie’

Il faut revenir à En compagnie de Jacques Prevel : via eras de Caroline Girardin-Chancy. Non parce que le livre appartiendrait à une actualité éditoriale brûlante, sa parution remonte déjà à plusieurs années, mais précisément parce qu’il a circulé dans une discrétion injuste. Certains ouvrages survivent mieux loin des vitrines saisonnières. Celui-ci en fait partie.
Publié aux Éditions de l’Officine, le texte de Girardin-Chancy ne relève jamais de l’exégèse universitaire traditionnelle. Il ne cherche ni la neutralité ni la distance savante. L’autrice écrit à la première personne, s’implique, raconte sa propre découverte de Prevel, ses années de lecture, sa fascination adolescente pour Artaud, ses correspondances avec Rolande Prevel, ses recherches presque obsessionnelles autour de cette constellation de figures oubliées. Très vite, on comprend que ce livre n’est pas seulement consacré à Jacques Prevel : il raconte aussi ce qu’une œuvre peut faire à une vie.
L’autrice n’écrit donc pas « sur » Prevel : elle marche avec lui, dans ses ruines, ses fièvres, ses obsessions. Le livre avance par fragments, rencontres, réminiscences, comme contaminé peu à peu par son sujet.
Et il faut sans doute cette proximité pour approcher Jacques Prevel.
Car Prevel échappe aux élégances littéraires qu’on plaque parfois sur la figure du « poète maudit ». Chez lui, rien de décoratif. Rien d’esthétisant. La langue vient du corps malade, de la faim, de la suffocation. Girardin-Chancy le résume très justement lorsqu’elle évoque des mots « âpres et amers, rugueux, comme fut sa vie. Des mots malades, comme ses pensées. Des mots organiques ».
La comparaison avec Baudelaire, souvent convoquée dès qu’il est question de malédiction poétique, trouve ici sa limite. Là où Baudelaire transforme encore la boue en architecture verbale, Prevel écrit dans l’écorchure immédiate. Girardin-Chancy formule cela avec une belle justesse : chez lui, c’est « le Mal, sans les Fleurs ».
Mais l’autre présence essentielle du livre, c’est évidemment Antonin Artaud. Impossible d’approcher Prevel sans passer par cette ombre immense qui a fini par absorber presque toute sa mémoire publique. Girardin-Chancy raconte d’ailleurs avoir découvert Prevel à travers Artaud, à travers le Journal tenu auprès du poète durant les dernières années de sa vie, publié sous le titre En compagnie d’Antonin Artaud. Toute l’intelligence du livre tient justement dans ce déplacement : il ne s’agit plus cette fois d’accompagner Artaud, mais de revenir vers celui qui resta trop longtemps relégué au rôle de témoin.
Et peu à peu, Prevel sort de l’ombre.
Girardin-Chancy montre très bien ce qui distingue les deux hommes. Artaud demeure une figure de combustion absolue, un génie qui finit par devenir presque inaccessible dans son propre délire. Prevel, lui, reste arrimé au réel, à la pauvreté, à la faim, à la maladie quotidienne. C’est peut-être ce qui le rend plus immédiatement bouleversant.
Le livre montre aussi combien cette « malédiction » n’a rien d’un romantisme de façade. Elle prend racine dans une pauvreté concrète, dans la maladie, dans l’échec éditorial, dans l’impossibilité même d’habiter le monde. Tuberculeux, anarchiste, rejeté par Gallimard et Jean Paulhan, Prevel apparaît comme un homme progressivement rejeté hors des cadres sociaux, familiaux et littéraires.
Cette violence traverse toute son œuvre :
« Je suis un homme à même un monde que je rejette comme il m’a rejeté
Et ma vie est une basculade dans un égorgement de larves
Mais leur sang m’est resté sur les mains
Un sang noir et acide dont je me suis gorgé jusqu’à l’étouffement
Un sang qui me ronge et qui m’obscurcit la vision. »
Chez Prevel, la matière elle-même devient hostile. Les pierres, la falaise, la terre normande, tout semble participer d’un combat physique contre l’existence. Girardin-Chancy insiste avec raison sur cette géographie minérale qui innerve ses textes.
Et certains passages du livre comptent parmi les plus beaux :
« Je ne pense rien je ne comprends rien
Je suis comme une pierre qui retrouverait sa forme primitive
Quand elle fut rejetée sur une plage déserte (…)
Je ne suis rien qu’une pierre
Que l’on a usée jusqu’à lui donner une forme vile et dérisoire
Mais je suis sûr que je n’étais pas cela
Je suis sûr que j’étais un granit avec des saillies comme des couteaux tranchants. »
Ou encore :
« Je me suis battu avec les pierres, j’ai usé ma chair sur les pierres – j’en suis sorti ensanglanté mais les pierres aussi étaient rouges de sang. Qu’est-ce que cela pouvait faire au monde. Mais j’avais traversé la dure paroi, la paroi opaque de la chair et des pierres et cela seul comptait ; et qu’est-ce qui compte d’autre, sinon d’être un homme à même la vie, à même la vraie vie. »
On comprend alors pourquoi Prevel reste si difficile à récupérer aujourd’hui. Sa poésie refuse le confort psychologique. Elle ne guérit rien. Elle n’apaise rien. Elle avance dans une rage nue, parfois presque insoutenable.
L’un des grands mérites de l’essai est aussi de faire entendre les voix périphériques : Rolande Prevel, Colette Wittorski, Maria Chancy. Le livre devient alors moins une biographie qu’une circulation de présences, une mémoire morcelée où chacun détient un fragment du poète disparu.
Les pages consacrées à Bolbec sont particulièrement fortes. La petite ville normande y apparaît comme un territoire d’étouffement, presque une condamnation géographique. Et l’on voit Prevel, déjà consumé par la tuberculose, continuer malgré tout à parler, écrire, vitupérer contre l’Église ou la société avec une énergie d’homme acculé.
Mais le livre sait aussi faire surgir, au milieu de cette noirceur, des moments d’une douceur presque irréelle :
« J’effacerai les traces amères de l’attente
J’effacerai les traces amères de l’oubli
Dans mes deux mains ouvertes je prendrai ton visage
Ton seul visage d’un seul instant mortel
Je te parlerai hors du temps j’écarterai la nuit
Je reprendrai les mots absolus
Pour te les dire enfin avec ma voix pareille la lumière. »
Et puis il y a Jany, la figure aimée, folle et sacrificielle :
« Je lègue à Jany la folle
La joie perdue la joie féroce de vivre
Et de haïr le monde (…) »
Ce qui touche finalement dans En compagnie de Jacques Prevel, c’est l’absence complète de monumentalisation. Girardin-Chancy ne construit jamais un mausolée littéraire. Elle restitue au contraire quelque chose de fragile, de pauvre, de fiévreux. Une présence humaine encore ouverte, encore blessée.
Et c’est peut-être cela, au fond, la réussite du livre : rendre enfin Prevel à lui-même, le sortir du simple statut de compagnon d’Artaud pour le replacer au centre de sa propre brûlure poétique.
Il fallait sans doute cette voix personnelle, cette implication presque intime de l’autrice, pour parvenir à ressaisir ainsi un écrivain qui n’a jamais cessé d’écrire avec sa propre peau.
Grégory Rateau
Caroline Girardin-Chancy, En compagnie de Jacques Prevel, via Eras, Éditions de l’Officine, 2021, 15 euros