Julien Starck, « Naviguer sur la Terre », lu par Marc Wetzel (III, 13, notes de lecture)


Alors ici : on nage, on varappe, on aime, on divague, on chaloupe et gravite. Et c’est grave et dansant.


 

 

C’est un petit essai merveilleusement libre et dense, qui prétend « divaguer » sur cinq activités en apparence disparates, mais dans lesquelles l’homme s’exerce à obtenir une pratique fluide, ou plus précisément : une pratique bien terrestre (continentale) où l’importation et l’inspiration d’un modèle de déplacement maritime, d’un art de naviguer (avec ses caractères propres de flottaison, de viscosité, de dérive, d’orientation) rend l’action plus fluide, moins heurtée, la séquence de gestes plus fiable, assurée et féconde. Ainsi de l’art pastoral (de la garde de troupeau), du campement improvisé (du bivouac), de l’escalade (de la grimpette sur rocs), mais aussi – plus surprenant ? – de la prise de parole (du juste placement de sa voix) et de l’élan amoureux, ou simplement respectueux (dans lequel notre attention au monde le concerne et la renouvelle). Il va sans dire que l’auteur (né en 1983) sait chaque fois de quoi il parle : il se trouve qu’il est, dans sa vie, berger, randonneur, alpiniste, rhéteur et amoureux – et se demande justement ce que peuvent bien faire ensemble en lui ces cinq passions, son idée semblant bien que leur commun centre de gravité est un souple et gracieux jeu avec la gravité, et le voilà qui nous instruit et stupéfie en méditant là-dessus.

Ce n’est pas un livre simple ou anodin, c’est un livre tendu (malgré sa sérénité) et exigeant (malgré sa bonhomie), mais admirablement écrit (l’auteur a le phrasé d’un rare talent) et de teneur profonde (tout ce qu’on en comprend soulage des efforts pour y parvenir, et son intelligence requinque aussitôt la nôtre). Julien Starck est un homme que notre puissance devant les choses difficiles intrigue et motive : ses cinq « divagations » (qui ne sont pas du tout délirantes, ni même provocatrices – mais signifient honnêtement que si la vérité demande des digressions, elle les aura !) sont des errances assez contrôlées, et surtout : des écarts justifiés par l’âpreté du sujet, comme des méandres de cours d’eau, hors de toute fantaisie, n’avaient vocation qu’à contourner l’obstacle directement infranchissable. Mais on ne se dérobe ici à l’impossible que pour mieux revenir au difficile, voilà la maxime de conduite de notre marin sur sol. La dernière phrase du livre (p.103) résume ainsi ce quintuple jeu de déplacements rêvés :
 « Le lieu détonnant (le choix de deux « n » au mot indique qu’il s’agit ici de disharmonie ou contraste marqué plutôt que d’explosivité !) de la divagation est celui de l’exercice d’une puissance frivolement vouée à la chose la plus difficile ».

D’abord, donc, la primauté affichée du difficile : c’est que le facile (le faisable sans peine, le volontiers traitable) a son agrément, mais tout de suite ses limites (l’aisé formant routine) et son ambiguïté (le malléable est aussi le facile à duper ou corrompre, et nos addictions sont pentes soyeuses). L’intéressant est plus souvent le difficile (l’énigme captive mieux que la devinette, qui résiste moins), même si le difficile est le plus souvent intraitable. On connaît d’ailleurs les réponses d’une vie aventureuse aux difficultés de ce qui l’intéresse : une grâce virtuose et vaillante devrait suffire et pouvoir régler ou rectifier l’opacité, le mutisme, l’inertie, la négligence, l’indifférence ou l’égarement, même si l’égarement méthodique, justement, peut valoir contre l’errance incontrôlée. Reste bien sûr, dans le « cours difficile » des choses, à garder son sérieux en jouant ses va-tout, limiter les rituels masochistes, se garder de fanatisme ou cruauté dans la provocation d’obstacles.

Car – et voici notre berger – mener (puis contrôler sur place) un troupeau à l’estive est difficile : un troupeau de prédateurs, comme une horde de loups, se mène tout seul, mais comment tout mener d’un troupeau qu’on amène justement là où il devient une meute de proies ?! De même, – voici notre orateur – parler beau et vrai est malaisé, car (ré-écoutons improviser Malraux, Lucchini, Artaud ou même Bobin …) la chair particulière d’une voix ne peut que buter sur la communicabilité formelle qu’on exige d’elle. L’appareillage des voix vivantes, leur contradictoire souci de tenir le cap et de gagner le large, leur embarras de devoir rouler et tanguer à même ce qu’elles suggèrent, le risque d’éperonner ce qu’elles citent ou couler avec ce qu’elles taisent – tout cela montre, dit l’auteur, le risque pris à obtenir le seul silence juste, celui qui donne raison, équilibre les prises de parole en cours, mérite le présent vivant qu’il instaure. Converser, c’est influencer des formes semblables à la nôtre, et formuler mieux les influences qui n’osaient pas advenir : c’est le chaloupement d’affinités de tout échange civil, l’enchantement navigable des relations qu’il induit et tisse. De même – voilà notre bivouaqueur – l’art de faire quelque part son trou de repos, la sorte de paralysie heureuse de l’abri de fortune, évoque (admirable restitution par Starck) une véritable narcolepsie du randonneur – mais de pleine veille et de plein air, là où la conscience fatiguée s’ajuste à son imminente disparition, là où la troupe harassée de muscles suggère à leur cerveau de (voluptueusement) se joindre aux abonnés absents !

« Le bivouac est un abri provisoire dans l’espace cosmique et le temps préhistorique. Il n’y a pas une sensation dans la veillée dehors qui ne soit « archaïque » d’une certaine façon : sensibilité au froid, au vent, à la lumière, au bruit, à la dureté, à son propre corps, gourd ou léger (choisir une pierre pour dossier, s’allonger dans l’herbe ou sur le gravier, en évitant les bosses, les trous, fait sentir les mille mouvements d’ajustement de son centre de gravité). » (p.59)

De même, cette quatrième divagation sur « l’égard comme exercice d’égarement », qui signifie d’abord qu’on ne peut « se mettre à la place » d’un autre sans se démettre de ce qui fait la nôtre. Si l’égard est la considération attentive, et particulièrement la considération de ce qui conditionne, l’intérêt respectueux pour ce qui tient réellement un être (qu’ignorent ingratitude et dédain), s’il n’y a pas égard sans scrupule et sans soin, et s’il n’y a pas scrupule sans trouble, ni soin sans empressement et redirection de la présence propre, alors, oui, l’égard égare : la « cosmopolitesse » dont parle Baptiste Morizot est une gymnastique de la compensation, une élégance du décentrement, une dégravitation négociée de la puissance propre et spontanée.

Enfin, l’ultime divagation du grimpeur ici (on lira l’admirable restitution de son « manège de gravité », p. 93 à 103) achève, dans l’escalade, la manœuvre gracieuse de la pesanteur même qu’elle expose, la danse de prise en prise d’un vol de barycentre, où :

 « il y a cette joie, complète, de filer à la verticale, de « rebondir » sur sa sensation de gravité. Des ballons, je vous dis, des ballons à la place de la tête qui s’est envolée dans plusieurs directions, suivant les gestes du corps, comme le cosmos dans la ronde chaotique d’astres alignés ! » (p.100) 

Si l’on n’est ni berger, ni orateur (!), ni soignant ni varappeur, et n’est, au mieux, bon qu’à bivouaquer peut-être (malgré la crainte et la méfiance dont Starck, lui, semble partout sauf), à s’enfouir dans les sortes de cabanes toutes prêtes du silence naturel, on admirera le chapitre correspondant (p.51-64), avec ce transport des consignes de vie marine sur sol sec (même si celui-ci est doux et sûr) : faire sa place dans les mouvements du vent, de l’herbe, de l’ombre, des insectes, du gravier … c’est savoir se sertir – en y dirigeant son mouvant repos – un creux de vague parfait dans la terre ferme. Oui, magie d’une vague sans eau, où notre bivouaqueur semble retrouver, à sec, le maintien maritime dont parle Alain, « cette existence active, toujours tordue par le flot, et à chaque instant sauvée ».

Mais qu’on me permette d’illustrer l’étonnante justesse de cet essai par un exemple personnel, une pathologie propre : bègue (non corrigé et septuagénaire …), je crois saisir ce qui est conçu ici sur la voix, et la voix poétique en particulier, à savoir qu’elle obtient son sens en le faisant (ou le laissant ?) naviguer sur la terre des sons. Car il s’agit bien (l’échec constant le marque) pour une telle « voix » de saisir (et anticiper, vainement) le « biais » par lequel les mots à prononcer vont pouvoir « passer » dans le relief sonore, par lequel le troupeau des phonèmes s’y formera itinéraire sans heurt : faillite chronique du cerveau « berger » qui ne distingue pas les passages articulables, et malgré chiens rabatteurs et cailloux raboteurs (Démosthène), ne saura pas « fluidifier » son trafic sonore. L’image est vraiment parlante …

 « Ce qu’on appelle le « biais » des brebis, c’est l’itinéraire élémentaire qu’elles inventent au fur et à mesure des reliefs qu’elles rencontrent, un peu comme une voie normale en alpinisme s’efforce de passer au plus simple dans une face » (p.12)

Car l’image de l’escalade (comme navigation aérienne à mains nues) est également pertinente pour le bègue : car il s’agit bien de formuler des « prises » de voix qui spontanément se dérobent, par une expiration maîtrisée, qui force les cordes vocales à s’écarter pour ne pas paralyser l’élan du son requis. C’est ce même courant ascensionnel s’appuyant, ici, dans une gorge, sur sa propre poussée, et qui tente de rattraper sur le son immédiatement suivant l’impraticable prise sonore en cours, qui permet la bonne « exécution vibratoire » et assure de ne pas « retomber » et s’enliser dans l’imprononçable. Cet incessant saute-moutons vertical, visant à lever (aux deux sens du terme) la contraction catastrophique du larynx, joue avec la fluidité d’émission dont elle ne dispose pas. On y navigue à ouïe comme le grimpeur à vue, pour monter constamment d’un cran le défaillant centre de gravité de la danse articulatoire. L’analogie (du « manège de gravité ») est aussi parfaite ici :

« Il y a dans l’escalade un équilibre entre la force et la frivolité. Épreuve de force, parce qu’il faut résister à la gravité (traction, résistance, continuité) ; sensation de légèreté, comme courir à la verticale, voler dans les plis, par sensations de poussées (appuis, mobilité, facultés de repos, de traversée). Le grimpeur apprend à concilier cette alternance entre deux sensations, et pousse la nuance par un rituel de gestes de plus en plus élaborés. L’équilibre est le point d’apesanteur ou de vide autour duquel le grimpeur effectue son manège de gravité » (p.97)

J’ajoute que même l’activité du bivouac est ici significative, car il s’agit bien de se blottir complètement dans la pâte sonore pour user, d’infiniment près, par une sorte de contact par enfouissement, de l’assise rythmique du paysage verbal lui-même (assise dont ne dispose pas notre initiative articulatoire) : comme le bivouac épouse de dos le sol, pour « par une sorte de poussée d’Archimède, nous projeter dans le cosmos et nous exposer à la protection physique du ciel » (p.55), la voix du bègue étreint littéralement les rares créneaux prononçables de sa terre sonore, pour, en en évitant « les bosses et les trous » (p.59), bénéficier du ciel d’idées (« l’immensité de l’espace où s’enfouir ») qu’il suffit, lui, – miracle sans prix pour un bredouilleur-né – de contempler pour s’y fier et de comprendre pour le parler ! « De la pratique discrète et gratuite de jouir d’une confiance cosmique » (p.63), merveilleuse évocation du génial abri de fortune qu’est l’écriture poético-spéculative pour un bègue.

Naviguer sur la Terre est un petit livre puissant, cohérent et gracieux. Le paradoxe du titre n’invitait donc pas à mélanger absurdement les milieux, confondre les densités (ramper sur l’eau, surfer sur lave, entrer avec bouée dans des sables mouvants, ou rêver qu’un naufrage flotte …), mais à faire vivre ce qu’on voit et à faire voir ce qui est. Pour le dire par image, le berger sur une plage ne s’étonnera pas des « moutonnements » de l’onde (ou que l’écume y ait couleur de laine). L’unité (en tout cas, de production) de l’univers l’implique. Et l’univers est sa propre estive, sa suffisante vocation, son exclusif bivouac, son unique amour, son auto-alimentée paroi. Oui, exercice suppose puissance (nul ne s’entraînerait à débander), et puissance assume sa part de « frivolité » : il n’est pas toujours inutile de se savoir (et même de se vouloir) inutile, de passer en tout cas à côté de l’utilité attendue, du bénéfice calculable. L’auteur n’est pas dupe de nos espoirs de perfection (même dans la défonce) et demande de travailler à la formation de nouveaux buts, de changer les « combats intérieurs » dont nous nous sommes faits sentinelles raides, surfaites et dépassées. Commence, pour t’éveiller autrement, à partir dormir ailleurs. Et l’avantage de naviguer sa vie est, comme dit Alain, de n’avoir plus à craindre saccage d’inexistantes moissons. Sur mer « un seul danger à la fois ; et dès que l’on est au port on se moque de Neptune ». Avec Starck, cessons donc la bêtise de naviguer humide.


Marc Wetzel

Julien Starck, Naviguer sur la Terre, Le Cadran ligné, 2026, 110 pages, 15€