Marco Martella laisse ici revenir la nostalgie des peurs d’enfance et des fragilités d’adultes, en compagnie des fantômes, vieux compagnons.

Histoire de fantômes
J’ai toujours rêvé d’écrire une histoire de fantômes, et je me demande pourquoi plus personne n’en écrit de nos jours. J’éprouve de la nostalgie pour ces vieux récits remplis de frayeurs, d’ambiances crépusculaires, de mystères qui se dissipent immanquablement quand le soleil se lève enfin et que le terrible fantôme se montre pour ce qu’il est en réalité : une âme en peine, touchante plus qu’effrayante.
Il n’y a plus de place, dans le monde, pour des êtres aussi délicats que les fantômes, ne serait-ce que parce que plus personne ne croit à leur existence. Comment auraient-ils pu survivre au triomphe de la « fée électricité », il y a plus d’un siècle ? La lumière des ampoules et des réverbères a chassé les ombres qui parfois hantaient les maisons, quand le soir tombait et qu’on allumait les bougies. L’éclairage artificiel est absolutiste : il ne tolère pas la présence des spectres qui, bien qu’effacés et impalpables, lui feraient de l’ombre.
Néanmoins, à bien y réfléchir, notre situation de modernes est paradoxale : si la lumière bleuâtre des téléviseurs et celle, blafarde, de nos ordinateurs excluent de façon encore plus catégorique toute possibilité d’apparition surnaturelle, c’est nous-mêmes qui, assis devant nos écrans, devenons peu à peu des fantômes.
Mais à quoi bon continuer à parler du grand désenchantement ?
Et voilà que, hier soir, je me suis trouvé à discuter de cela avec mon ami H. (il ne souhaiterait pas que j’écrive son nom), romancier jouissant d’un certain succès, régulièrement invité à chroniquer des livres dans une célèbre émission radiophonique du dimanche. Nous étions sortis d’une salle de cinéma et marchions au milieu de la foule, boulevard Haussmann. Cela faisait des mois que je n’étais pas retourné à Paris et le contraste entre le silence de ma campagne briarde et le bruit de la rue me donnait presque le vertige.
« Pourquoi écrirait-on des histoires de fantômes, des histoires invraisemblables ? a dit mon ami H. sèchement lorsque je lui ai confié mon rêve caché. Comme si la réalité n’était pas assez riche, comme si elle n’offrait pas aux écrivains des sujets fertiles à foison ! »
Face à une question aussi directe, je suis resté muet, sans parler du fait que des mots comme « réalité » m’intimident toujours un peu. Mais ce soir-là, mon ami semblait d’humeur maussade et plus polémique que d’habitude, ce qui me fit regretter d’avoir évoqué le sujet. Mon attirance pour les revenants, proclama-t-il, n’était qu’un enfantillage. « D’ailleurs, qu’est-ce qu’il y a de si intéressant chez les revenants ? »
Je n’avais pas réfléchi à cela. Je finis par bafouiller que c’était peut-être parce que plus personne ne croit à l’existence des fantômes, pas même les enfants, que je les trouvais sympathiques, ou peut-être à cause du mot « revenant », si évocateur pour moi qui ne suis pas français. « En fin de compte, dis-je, la vie d’un spectre se résume à peu de choses : réussir à convaincre les vivants qu’il existe lui aussi, que les bruits étouffés que les gens entendent parfois la nuit, provenant du grenier ou de la chambre vide d’à côté, sont réels. Et que c’est lui, le fantôme, qui les produit, en claquant une porte, en fermant brusquement un tiroir, ou en venant visiter, poussé par la nostalgie, la chambre où il dormait autrefois. Peut-être ont-ils besoin que l’on croie à leur existence pour pouvoir y croire eux aussi… »
Contre toute attente, mon ami trouva cette idée convaincante.
« Ça doit être une grande souffrance, en effet, de ne pas être visible, de ne pas pouvoir s’exprimer… admit-il sur un ton plus conciliant (il pensait peut-être à son travail d’écrivain, à l’émission de radio où il brillait tous les dimanches, ou à quelque chose d’encore plus profond qu’il n’osait avouer). Qu’y a-t-il de pire, pour un auteur, que le silence et l’invisibilité ? »
Nous continuions à marcher, tandis que le soir tombait sur la ville. On était en décembre, une semaine avant Noël. Les rues, comme je le disais, étaient bondées. Les visages étaient souriants, même les clacksons des voitures faisaient des bruits joyeux. Les vitrines des grands magasins regorgeaient de paysages enneigés et de merveilles et sur un énorme écran, placé sur le toit d’un immeuble, des images virtuelles défilaient sans cesse, si bien que le ciel parisien était veiné de violet, de vert, de jaune doré. Que d’étincelles ! pensai-je. Tout ça était bien joli, mais je me surpris à espérer que le moment de prendre le train à la gare de l’Est et de retrouver ma Brie silencieuse arrive vite.
Puis mon ami H. me dit quelque chose, mais tellement bas que je dus me pencher vers lui et lui demander de répéter. « Mon père a la maladie de Charcot, dit-il un peu plus fort, mais à peine. C’est une maladie effroyable… »
Je connaissais la maladie de Charcot, des gens de mon entourage en étaient morts. Je le lui dis et ça parut le soulager, car il n’avait pas besoin de m’expliquer de quelle manière ce cruel syndrome défait un être humain en quelques mois à peine. Nous restions silencieux. Pas par gêne, mais parce qu’il n’y avait plus rien à dire. Le bruit autour de nous paraissait grandir ; décidément, on aurait cru que l’humanité tout entière s’était donné rendez-vous sur ce boulevard parisien, et les lumières étaient presque aveuglantes. Mon ami se tourna vers moi, plein d’un désarroi que le public de son émission à la radio n’entendrait jamais dans sa voix et qu’il n’aurait pu raconter dans ses livres, car il n’y a pas de mots pour dire certaines choses.
Il me regarda. Et maintenant ? Où allons-nous ?
J’étais triste pour lui et j’étais triste pour moi, tous deux perdus dans la foule comme si un voile invisible nous séparait d’elle, comme si nous n’appartenions plus au monde, mais j’entendais au fond de moi une musique très douce, presque une berceuse. Je me sentais soudain tranquille, comme rassuré. Je pensai que, finalement, les fantômes existaient vraiment et qu’il y avait encore des recoins, des interstices où ils pouvaient se faufiler. Y compris en plein Paris, en période de fêtes, sous un ciel rempli de lumières.
Marco Martella
Marco Martella est le directeur de la merveilleuse revue littéraire Jardins, et l’auteur de livres comme Fleurs (Actes Sud, 2021 ou Les fruits du myrobolan (Actes Sud, 2023)