Louise Moaty, « inédits », (III,12, inédits)


Louise Moaty nous propose des extraits inédits de son prochain recueil dont nous avons aimé les métamorphoses permanentes et interrogatives.


 

Tout change sans cesse. Tout bouge. Maintenant il y a ces odeurs, froides ou chaudes, ternes, glorieuses. Elles s’imposent à nous, avec lourdeur, avec délicatesse. Odeurs qu’on appelle, qu’on aspire, odeurs où l’on se perd. Odeurs qui engloutissent. Odeurs qui enveloppent ou qui percent.

 

Les sons, éclats de sons. Beaucoup de sons. Une mer de sons. Reliefs sonores. Harmonieux, effrayants, récurrents. Longs. Certains qu’on reconnaît. D’autres ? Forêt de sons. S’en servir pour dresser des cartes. Oui, toujours : tracer des contours, poser des jalons. Sons pour dessiner l’espace. On avance à tâtons, dans l’épaisseur sensible.

 

Il y a cette certitude. Respiration. Un rythme. Un monde. Qui palpite, qu’on reconnaît dans chaque morceau de nous. Mais cela reste diffus pourtant, confus, brumeux. Peu de conscience nette, peu de cassures, juste quelques piliers dans l’eau brumeuse de canaux, un brouillard, un océan de sensations floues.

 

On nage, on continue de nager. On se laisse flotter aussi parfois. Oui, on sait le faire, flotter. Ne pas sombrer.

 

Des rencontres, parfois. Un contact. Et alors : tout frémit à l’objet contigu. Toucher. Continu parfois. Parfois, agréable. Si, par chance. Toujours choisir. Rester souple ou figé, emmuré, calfeutré. Absent tout entier. Se sentir ou pas concerné. Et toutes ces résonances qui rendent les frontières floues.

 

Il faudra apprendre, vite, apprendre beaucoup. Ça se fera tout seul aussi, en flottant, sans qu’on y prenne garde. On comprendra vite, tout laisse des traces – même effaçables, même modifiables. Des empreintes, des traces. Des restes. Tout s’inscrit toujours quelque part, quoi qu’on fasse, ou qu’on ne fasse pas. On avance, inéluctablement. Un rythme. Un monde. Qui respire.

 

Et puis en nous, des actes, des choses. Des rideaux qui se lèvent, d’autres pans qui tombent, qui s’effondrent, déjà. Déjà ? Cela apparaît, cela germe. Des choses étrangères parfois, des choses étranges, mais qui nous appartiennent. Est-ce que ce sont les nôtres ? Automatismes, mouvements innés, volonté, gestes, spasmes. Cela ne veut pas dire que. Simplement on découvre. Laisser faire. Se laisser traverser. Sons inarticulés. Émotions. Observer. Ouvrir, articuler. Cultiver, même.

 

Il faudra rester à l’écoute. Pouvoir parfois réagir, vite. Sursauts, soubresauts, halètements, hoquets. Tout est plus découpé, mesuré. Ordonné. Fonctions utiles : ouvrir, fermer. Accueillir, cueillir, respirer. Repousser. Rêver éveillé. Reconnaître, imiter. Rire. Rêver. Habitudes, déjà ? Mais très vite comprendre qu’on peut étendre les socles, les piliers. Le jeu est ici. Rapide ou lent, peu importe. Un monde qui se fait. Un rythme. Et puis toujours : où est notre désir ?

 

Très vite aussi on comprend, jour ou nuit finalement c’est pareil, même lumière en plein ou en creux, même questionnement – et même les yeux grands ouverts, même la bouche grande ouverte on peut nager on peut flotter. Mains déployées, mains en avant-poste pour tout agripper palper effleurer renifler. Doigts aussi en avant écartés, doigts qui explorent, doigts qui enserrent, qui lâchent et qui lancent, qui retiennent, qui reposent, déposent. Et même les oreilles en avant on dévore, mêmes les cellules assoiffées, accouplées, même les pensées, vive allure, course furieuse électrifiée.


Je vais marcher tout droit

d’accord ?

je sais que je ne verrai rien mais je sais aussi que

vous serez là pour me guider je pense

que je sentirai vos mains sur mes épaules et peut-être aussi

autour de mon visage sur mon crâne et

plus bas peut-être sur

mes hanches, mes jambes ? je

vous fais confiance

 

 

Je vais vous dire

c’est comme ça que je vais leur expliquer

et planter quelques agrafes dans ma chair

ici ou là

pour arranger mon costume

 

Lorsque j’aurai recousu mes lèvres

en fabriquant des petites poupées vivantes

des petites poupées parlantes

je les alignerai les unes

à côté des autres

devant les grandes fenêtres hautes

je poserai mes doigts sur leurs bouches

(mais pour cela il faudra aussi

coudre mes doigts)

et leurs petites lèvres de terre

remueront des paroles

les unes

à côté des autres

 

 

Un des tableaux serait celui d’une nuée d’oiseaux vivants

en mouvement

rythme perpétuel

leur bruit quand ils sont proches

renversements optiques

battements d’ailes les rythmes différents des ailes changements de place du nuage nuée dans l’espace

ses propres rythmes de retour et

d’aller

 

Louise Moaty est poète, traductrice, metteuse en scène et comédienne. Elle a publié chez Décharge.