Thilo Krause, « Nouvelles de la planète de l’écriture », traductions inédites de Marion Graf. [Les traductions]


Marion Graf propose un large choix de traductions du poète allemand Thilo Krause, « Nouvelles de la planète de l’écriture »



Vom Planeten des Schreibens

And all this science
I don’t understand
It’s just my job five days a week.
Elton John, Rocket Man



Chemins

                                                                      pour Leo

Tu accompagnes notre petit gars
pâle et matinalement frêle sur la colline.

Claire l’école s’ouvre dans la forêt.
Alors tu te retournes et fais signe

ton reflet dans les flaques
ton reflet dans tout

ce que notre garçon sait
et saura.

Sur les hauteurs la neige, les enfants
au chaud, écrivent mot sur mot.

Chacun grandit dans sa couleur
bientôt midi

quand notre garçon rentrera
chargé de pluie et de feuillage

les chaussures lourdes de la boue
de tous les chemins qu’il emprunte :

derrière hangars, murets et palissades
dans l’incertain entre les garages

chaque jour
plus longuement.


Wege

                                                                      für Leo

Bringst unseren Jungen
blass und morgendünn den Hügel hoch.

Hell geht die Schule auf im Wald.
So kehrst du um und winkst

bist gespiegelt in den Pfützen
bist gespiegelt in all jenem

was unser Junge weiß
und wissen wird.

In der Höhe Schnee, die Kinder
warm im Raum, schreiben Wort auf Wort.

Jedes wächst in seiner Farbe
bald dem Mittag zu

wenn unser Junge wiederkommt
mit Regen voll und Laub

die Schuhe stumpf vom Lehm
der Wege, die er nimmt:

hinter Zäunen, Schuppen, Mauerwerk
im Ungefähren zwischen den Garagen

länger
jeden Tag.



Portrait du poète enfant

Il demeurait
dans les buissons, des heures durant

balançait dans le feuillage
entre l’envie

d’être trouvé
et la certitude

d’enfoncer
pour toujours

ici exactement
ses orteils nus dans le limon.

Quand la lumière baissait, les sirènes de bateaux mugissaient
les merles se dispersaient.

Surgissait l’autre, l’enfant sage
aux lèvres tremblantes

qui répétaient les mots :
faim, papa, maman.

Dans la joue, tout au fond,
douce-amère

la langue
bonbon secret.


Porträt des Dichters als Kind

Ausgeharrt hat er
im Gebüsch, Stunden

schwankte er im Laub
zwischen dem Wunsch

gefunden zu werden
und der Gewissheit

genau hier
für immer

die nackten Zehen
in den Lehm zu graben.

Wenn das Licht sank, die Schiffshörner klangen
stoben die Amseln davon.

Hervor trat das andere, das artige Kind
mit bebenden Lippen dabei

Wörter zu wiederholen:
Hunger, Vater, Mutter.

In der Wange ganz hinten
halb bitter, halb süß

Sprache
das heimliche Bonbon.



Où je me conjure avec Zagajewski

Recoin aigu à l’angle
de deux murs bordés de barbelés
un cendrier à la hauteur des hanches
juste à droite
de la porte de métal bleu vissée
à la va-vite à l’arrière la fabrique.
Accès au site industriel
pour gens pressés ou plutôt : point de fuite
pour une pause cigarette
ou quant à moi pour deux poèmes.
Toujours plein, le cendrier
mais je ne vois jamais personne
là-bas
ou ceux qui s’approchent
changent d’idée
après un coup d’œil furtif.
Le monde me miroite
en pleine figure, s’illumine page
après page
pour un moment je n’arrive pas
à remettre sous mes yeux le système
qui soumet toutes les pointeuses de la fabrique
au même battement de cœur.


Wo ich mich mit Zagajewski verschwöre

Spitzwinkliges Eckchen im Schnittpunkt
zweier Mauern, mit Stacheldraht bewehrt
und einem Ascher auf Hüfthöhe
gleich rechter Hand
der blauen Stahltür etwas grob
an die Rückseite der Fabrik geschraubt.
Durchschlupf aufs Werkgelände
für Eilige oder eher: Fluchtpunkt
eine Zigarette lang
d.h. für mich zwei Gedichte.
Der Ascher immer voll
aber wenn ich dort stehe
treffe ich nie jemanden
oder die, die kommen
überlegen es sich
mit einem Seitenblick anders.
Mir spiegelt die Welt
ins Gesicht, leuchtet Seite
um Seite herauf
für eine Weile kann ich mir einfach
das System nicht
vor Augen holen, das alle Stempeluhren
auf dem Gelände zum selben Herzschlag zwingt.



Mars 2015

                                                                      Pour Tomas Tranströmer

Duveteux
les bords des nuages.

Plusieurs jours de tempête
de forsythias.

Mort. Humides pour toujours,
les choses.

Mais je
t’appelle

projette un mot
puis un autre dehors.

Chaque lancer fait chanter
la vieille glace

et l’écho se prolonge
étincelant.


Aus dem März 2015

                                                                      für Tomas Tranströmer

Weich
die Ränder der Wolken.

Tagelanger Sturm
aus Forsythien.

Tod. Für immer nass
bleiben die Dinge.

Aber ich
ruf dir nach

schleudere Wort
um Wort hinaus.

Jeder Wurf bringt
das alte Eis zum Singen

mit einem Echo
lang und glitzernd.



Lettre après beaucoup d’années


C’est dimanche.
Le vent fouille les blés.

Je n’écris plus
aux morts.

Les montagnes restent encombrées de neige
scintillement au-dessus de la plaine.

Je vais léger
sans trace

et romps comme un pain le bord
de la ville c’est mon viatique.

Bluets
dans les craquelures des parkings

poignée de semences
apportées par la pluie

ou par n’importe qui
ainsi subsistent les petits oiseaux

entre nos maisons
dures, bardées de lumière dans le soir.

Ces lignes sont pour toi
dans la couleur de joyeuses nuits brèves

sur des places de jeu, sur de minuscules balançoires
(tu t’en souviens)

nous jaugions notre temps, notre espace
les limites des pins et de la mégalomanie

sans soupçonner la brèche qui s’ouvrait
entre début et commencement.


Brief nach Jahren

Es ist Sonntag.
Der Wind wühlt im Korn.

Ich habe aufgegeben
an die Toten zu schreiben.

Die Berge werden den Schnee nicht los
schimmernd über der Ebene.

Ich geh leicht
und ohne Spur

brech wie Brot den Rand
der Stadt und leb davon.

Kornblumen
aus den Parkplatzritzen

eine Handvoll Samen
vom Regen angeschwemmt

oder wer auch immer es war
dass die kleinen Vögel sich halten

zwischen unseren Häusern
die hart sind, abends mit Licht bewehrt.

Diese Zeilen an dich
in der Farbe heiter durchwachter Nächte

auf Spielplätzen, auf winzigen Schaukeln
(du erinnerst dich)

wo wir unsere Zeit, unseren Raum vermaßen
die Grenzen aus Kiefern und Größenwahn

ohne zu ahnen, wo die Lücke sich auftat
zwischen Anfang und Beginn. 



Je n’aime pas ceux qui sont froids

leurs vers s’égouttent comme de l’étain.
Vite refroidi, ne s’y reflète, terni,
rien de moins que tout. 

Maisons, gens, villages, croqués
dans la lumière grandiose
de la maîtrise et de la distance.

On ne trouve jamais vraiment sa place
dans les anciennes proportions
de la mécanique dorée.

Histoires
qui ne sauvent personne
entortillées, abeilles mortes

après qu’il a encore gelé en mai
sur la terrasse
dans les fissures, les fentes poussiéreuses.


Ich mag die Kühlen nicht,

denen die Verse wie Zinn tropfen.
Schnell erkaltet, spiegelt sich stumpf
nie weniger als alles darin.

Ansichten von Häusern, Menschen, Dörfern
im großartigen Licht
von Beherrschung und Distanz.

Nie gehört man ganz hinein
in die alten Proportionen
goldener Mechanik.

Geschichten
die niemanden retten
eingerollt, tote Bienen

nach Frost noch im Mai
auf der Terrasse
in den Rinnen, den staubigen Ritzen.



Hiddensee

                                                                      Sur une invitation dans la maison de jardin de la villa de Hauptmann

Les enfants
léchant leur glace
dans le jardin de Hauptmann

qui l’année du recrutement
de tous les écoliers dès quinze ans
qui l’année du soulèvement du ghetto de Varsovie

toujours ici paisiblement
cheminait le long des fougères
autour de sa villa

toujours soucieux
de ne pas trop s’exposer à nu
aux questions de son temps.

La mer tout près et à jamais
impassibles les étoiles comme
le sel et le sable

et une vie plus tard
nos cheveux aussi s’ébouriffent
sans cesse.

À présent l’automne
se glisse déjà dans l’été
sentiers de genêts fanés

landes sans arbres
mirages tremblotants
et les enfants épient des bêtes énormes.

Pourtant c’est un autre lointain
que l’on murmure
surtout pour soi:

***

Tu me racontes
en remontant
de Kloster au buisson ardent

comment ta mère, à sept ans,
a survécu
à la guerre dans les collines de Toscane

les Allemands à vélo
en quête de maisons
et de femmes

ta mère, avec sa mère
sans feu, recroquevillées
dans un abri pourri.

Restes de chasse.
Restes de tout
ce qu’on faisait

avant de disparaître
sous des salves, en se cachant
de mur en mur

C’était la guerre
que les enfants ne comprennent pas
leur glace à la main.

*** 

L’Europe
de tous les côtés
de cette mer et de l’autre

cette Europe que nous sommes nous-mêmes
petite sœur, petit frère
et nous parents en plus

confluant l’un dans l’autre
avec les vieilles histoires
nous nous sommes pardonnés

dans la langue
des corps
le seul pays

qui nous aille
est dessiné par le sable
le tracé pâle

qui tombe de nos cheveux et de nos vêtements le soir
quand vieilles et impassibles, se montrent les étoiles
point par point

ici, là-bas, cousant l’obscurité
immense au-dessus des lumières
des bateaux, des maisons.


Hiddensee

                                                                      auf Einladung im Gartenhaus der Hauptmannschen Villa

Die Kinder
Eis schleckend
bei Hauptmann im Garten

der im Jahr der Einberufung
aller Schüler ab fünfzehn
der im Jahr des Aufstands im Warschauer Ghetto

hier noch friedvoll
den Farn
um seine Villa abschritt

immer bedacht
sich in Fragen der Zeit
nicht allzu sehr zu entblößen.

Das Meer nah und ewiglich
die Sterne ungerührt dieselben
wie das Salz und der Sand

dass ein Leben später
auch unser Haar sich kräuselt
immerfort.

Jetzt schon ist der Herbst
in den Sommer geschlüpft
Ginsterpfade, abgeblüht

baumlose Heide
flirrende Fata Morgana
dass die Kinder nach riesigen Tieren spähen.

Doch die Ferne ist eine andere
was man flüstert
mehr zu sich selbst:

***

Mir erzählst du
im Spazieren
von Kloster zum Dornbusch hinauf

wie deine Mutter, siebenjährig
den Krieg
in den Hügeln der Toskana überlebte

die Deutschen mit Rädern
auf der Suche nach Häusern
und Frauen

deine Mutter, mit ihrer Mutter
ohne Feuer, hingeduckt
in einem schimmelnden Verschlag.

Überrest der Jagd.
Überrest aller Dinge
die man tat

bevor sie verschwanden
in Salven, hinterrücks
von Mauer zu Mauer.

Das war der Krieg
den die Kinder nicht verstehen
mit ihrem Eis in der Hand.

***

Europa
zu allen Seiten
dieses und des anderen Meeres

das wir selbst sind
Schwesterchen, Brüderchen
wir Eltern dazu

mit den alten Geschichten
ineinandergeflossen
haben wir uns

in der Sprache
der Körper vergeben
das einzige Land

das uns taugt
ist vom Sand verzeichnet
der blassen Spur

die uns aus Haar und Kleidern fällt, abends
wenn alt und ungerührt die Sterne sich zeigen
Nadelstich um Nadelstich

der hier wie dort das Dunkel zusammenhält
riesig über den Lichtern
von Schiffen, von Häusern.



Quelques maisons plus loin

Je lisais Bobrowski à l’altitude de croisière.
Disparus les villages, les villes.
Les réacteurs brassaient la nuit et les nuages.

Chacun pour soi
un gobelet à la main
et le froid atmosphérique d’une tranche de pain.

En bas l’Europe, l’époque sarmate.
La tête moite de Bobrowski
contre la mienne.

Mon autre voisin, cherchant de tous ses sens
à éviter un geste
qui aurait pu devenir conversation.

Ainsi englouti dans le ciel tonitruant
je ne savais pas dire
ce qu’il y avait devant ce qui restait derrière.

Suspendus à la corde de la tempête
nous étions secoués sur place
même si bientôt on ramassait les déchets.

Le petit chariot sans bruit.
La dame ravissante, sa tresse française
sur l’épaule.

La tête moite de Bobrowski
contre la mienne. Fables de l’ombre.
Lisières, à nouveau en train de croître

sur la crasse des vieux murs
sur le bois mort d’un discours d’autrefois
où moussait le sureau.

Encore du brouillard et ne pas dire
où nous atterrissions
en une secousse dans la blancheur.

Ce n’était que la piste
inventée par l’ordinateur
et bien réelle.

Mon voisin pressé
son porte-documents devant lui
comme une pelle.

Dites, le sureau pourrait bien
en mourir
de votre oubli.


Ein paar Häuser weiter

Ich las Bobrowski auf Reiseflughöhe.
Die Dörfer, die Städte verschwunden.
Die Triebwerke wälzten Nacht um und Wolken.

Jeder für sich
einen Becher in der Hand
und ein Stück atmosphärenkaltes Brot.

Unten Europa, sarmatische Zeit.
Bobrowskis verschwitzter Kopf
gegen meinen.

Mein anderer Nachbar, mit allen Sinnen dabei
jede Geste zu vermeiden
die Gespräch hätte werden können.

So verschwunden im tosenden Himmel
wusste ich nicht zu sagen
was vor uns lag, was hinter uns blieb.

Aufgehängt am Tau des Sturms
rüttelten wir auf der Stelle
auch wenn der Müll bald eingesammelt wurde.

Das Wägelchen lautlos.
Die Dame bildschön, den französischen Zopf
über die eine Schulter gelegt.

Bobrowskis verschwitzter Kopf
gegen meinen. Schattenfabeln.
Säume, wieder am Wachsen

aus dem Dreck der alten Mauern
aus dem Totholz vergangener Rede
wo der Holunder schäumte.

Immer noch Nebel und nicht zu sagen
wo wir landeten
mit einem Ruck aufsetzten im Weiß.

Und war nur die Runway
vom Computer erdacht
und tatsächlich vorhanden.

Mein Nachbar eilig
mit der Mappe vor sich
wie eine Schippe.

Leute, es möcht der Holunder
sterben
an Eurer Vergesslichkeit.

Poèmes extraits de : Thilo Krause, Dass uns findet, wer will (Hanser, 2023), et traduits par Marion Graf


La citation qui termine le dernier poème est extraite de : Johannes Bobrowski, Gesammelte Werke in sechs Bänden, Deutsche Verlags-Anstalt, München 1998.


Thilo Krause est né à Dresde en 1977. Il vit et travaille comme ingénieur à Zurich. De ses quatre recueils poétiques, couronnés par des prix importants en Allemagne, seul le premier a été traduit jusqu’ici : Et c’est tout ce qu’il faut (trad. par Eva Antonnikov, éditions d’en bas, 2015). Un premier récit, Elbwärts, paraît chez Hanser en 2020, salué par le Prix Robert Walser. Traduit par Marion Graf sous le titre Presque étranger pourtant (Zoé 2022), ce roman d’une force poétique précise et lucide évoque les retrouvailles du narrateur, jeune père de famille, avec son pays natal : les flashs rétrospectifs sur une enfance et une adolescence vécues en RDA, non loin de Dresde, alternent avec le malaise de l’adulte qui tente d’élucider et de dénouer un angoissant sentiment d’étrangeté dans ce pays hanté par des nostalgies malsaines. Le cycle proposé ici, « Nouvelles de la planète de l’écriture », est extrait de son dernier recueil, paru chez Hanser en 2023 : Dass uns findet, wer will (titre de travail en français : Qui veut nous trouve).

Marion Graf est traductrice du russe et de l’allemand, et critique littéraire. Parmi les auteurs qu’elle a traduits, de nombreux poètes, en particulier Anna Akhmatova, Erika Burkart, Zsuzsanna Gahse, Klaus Merz et surtout Robert Walser, aux éditions Zoé (Genève). Entre 2010 et 2023, elle a dirigé La Revue de Belles-Lettres, revue genevoise de poésie.