Monika Rinck, traductions inédites, un dossier de Jean-René Lassalle (III, 9, traductions)


Un nouveau dossier de traductions de Jean-René Lassalle. Il est consacré à la poète allemande née en 1969, Monika Rinck


 

Salut à toi, nature interrompue !

Ô fatigué, regarde le feuillage qui ne bouge plus.
Aucune foliole ne frissonne dans l’air, leurs dentelures
entièrement figées. Là où un jour fut la feuille, où l’air s’anima,
une dernière pensée déchiquetée à la transition, aux épines,
à ce qui ne peut plus esquiver, buissons
en paralysie durable, inévitablement à bout, condamnés.

L’air chaud ne fraîchit plus et reste constant.
Comme une résine synthétique il attire et raidit les endroits tendres
dans les artères, dans les poumons, qui bientôt durcis et pétrifiés
se corrigent en coraux. Fragrance, stock d’au-delà, oxygène.
Continument ne remue aucune feuille dans l’assemblée des feuilles,
deux gouttes de pluie et voilà que bouge – rien du tout.

L’arbre engourdi tombe hors du temps, sera abattu
en février. Les saisons glissent hors du temps.
Semer, attendre, arroser, récolter tombent aussi hors du temps.

Pour l’éternité paralysé avec ton cœur envahi de résine
tu écoutes pour savoir s’il est solide, à chaque battement
qui ne bat plus, à chaque vent qui ne souffle plus,
matin, midi, le soir et dans la nuit. Paralysie.

Cependant que murmure dans le trafic de pointe
l’esprit de Joseph Haydn.

 

 

Tu as été                     si horriblement                                  triste,
presque tu es parti                             et parti tu es presque,
laisse-moi                   encore un instant                    t’accompagner.

Source : Monika Rinck : Höllenfahrt & Entenstaat, kookbooks 2024. Traduit de l’allemand par Jean-René Lassalle


Gegrüßet seiest du, angehaltene Natur!

O Müder, schau auf das Laub, das sich gar nicht bewegt.
Kein einziges Blättchen im Wind, das sich regt, Zacken
absolut starr. Wo das Blatt einmal war, die Luft begann,
ein letzter gezackter Gedanke am Übergang, Stacheln,
etwas, das nicht mehr ausweichen kann, Laubbüschel
in anhaltender Starre, unausweichlich am Ende, beendet.

Die warme Luft kühlt nicht mehr ab, sie bleibt konstant.
Wie Kunstharz zieht sie an, härtet aus in weichen Räumen,
in Adern, in den Lungen, die bald schon hart und gut befestigt,
korrekt sind wie Korallen. Wohlgeruch, Jenseitsspeicher, Atemluft.
Es bewegt sich weiters nicht ein Blatt in Bund der Blätter,
zwei Tropfen Regen und auch jetzt bewegt – sich nichts.

Der starre Baum fällt aus der Zeit, er wird gefällt
im Februar. Die Jahreszeiten fallen aus der Zeit.
Säen, warten, wässern, ernten fallen aus der Zeit.

Auf ewig wie erstarrt mit deinem harzdurchdrungenen Herz
horchst du, ob es auch gut befestigt sei, mit jedem Schlag,
der nicht mehr schlägt, mit jedem Wind, der nicht mehr weht,
am Morgen, am Mittag, am Abend und in der Nacht. Starre.


Indes rauscht im Berufsverkehr
der Geist von Joseph Haydn.



Du warst                                so entsetzlich                          traurig gewesen,
fast bist du fort,                                                         so fort bist du fast,
lass mich                                noch ein Weilchen                 dich begleiten.


Source : Monika Rinck : Höllenfahrt & Entenstaat, kookbooks 2024.


***


Haydn

Au ras du calice je flaire la nuance amande. Au fond de la fleur celle-là
hume un futur. Cette fleur apprend les verbes : devenir et disparaître.
La fleur est belle. Beauté reste accroupie au creux de la mezzanine,
cependant qu’attend-elle ? Un il, en fait, jeune comme jasmin (elle est).
Sa gorge à lui conduisant vers l’aurore tel un téléphérique. Qui avait avant traversé
la nuit évidemment, ses passages). Montagnards. Troupeaux richement parés.
Alpenglow terrifiant. Je n’exige rien de ce panorama, suis seulement
bien lasse. Haydn toque à ma porte, pas nécessaire, avec la clé
qu’il possède. Il a des clés pour tout, et partout a des portes. Floraison.
Fleurs disposées en guêpière ensanglantée. Haydn décline. Il déloge
beauté, la décourbe, de la mezzanine, qu’il étire jusqu’au ciel,
redresse sa voute crânienne à elle (ou à lui comme nous l’apprîmes) vers le céleste.
Debout sont tous presque sur néant. Haydn nous enseigna comme c’est beau.

Source : Monika Rinck : Honigprotokolle, kookbooks 2012. Traduit de l’allemand par Jean-René Lassalle.


Haydn

Auf Kelchhöhe wittere ich einen Mandelton. Im Innern der Blüte wittert
die Blüte die Zukunft. Die Blüte lernt die Verben: werden und vergehen.
Die Blüte ist schön. Die Schönheit steht gekrümmt im tiefen Mezzanin,
doch worauf wartet sie? Es ist ein Er, im Übrigen, jung wie Jasmin (ist sie).
Seine Kehle eine Seilbahn in die Morgenröte. (Die führte freilich vorher
durch die Nacht, Passagen.) Bergbewohner. Reich verzierte Herdentiere.
Die Alpen glühten fürchterlich. Ich fordere dieser Szene nichts ab, bin nur
sehr müde. Haydn klopft an meine Tür, was nicht nötig wär, beim Schlüssel,
den er hat. Er hat für alles einen Schlüssel, er hat für alles Türen. Blüten.
Blüten arrangiert in blutverschmiertem Mieder. Haydn lehnt das ab. Er holt
die Schönheit aus dem Mezzanin, entkrümmt sie, reckt ihn himmelwärts,
richtet ihre (oder seine, wie wir lernten) Schädelkrone in den Himmel auf.
Alle stehen wie auf nichts. Haydn hat uns beigebracht, wie schön das ist.

Source : Monika Rinck : Honigprotokolle, kookbooks 2012.


***


Je te salue, ô fatigué

Car tu es bien le fatigué. Presque encore vivant.
jusqu’aux chevilles dans la claire farine par les niveaux
tu te tiendras longtemps, attendras, puis te courberas.

En un infini étage de parking, inerte comme le trafic.
Seul dans un vent cisaillant. Aucun autre participant
n’est aussi fatigué que toi. À l’horizon la mer semble bétonnée.
Une paralysie vous est commune. Même les feuillages l’éprouvent avec toi.

Comme tu es vanné, ô fatigué. Ton âme gît au fond
d’une caverne. Liaison feutrée. Je te secoue.
Elle ne se relève pas, n’accède pas aux marches.
Je l’ai doucement appelée par son nom secret.
Mais elle ne répond à l’appel. Ne répond pas du tout.

Ô fatigué, comme tu es las. Comment pourrais-je t’égayer ?
Puis-je te raconter les amibes ? S’il te plaît ô fatigué
Laisse-moi, laisse-moi te renseigner sur les amibes.
Comment elles rampent, comment elles génèrent des continents, des gestes.
Comment elles sont actives et le furent, dans la phylogenèse.

Les voix, tu les entends, celles qui reposent dans les signes.
Elles te parlent comme à un mur. Et même le mur
parle avec toi, comme si tu étais parent de ce mur.
C’est l’inscription qui le provoque. Tu la déchiffres péniblement : am-i-be.

Alors déraillant un murmure légèrement surchauffé s’enfle
depuis les profondeurs, depuis le vaste fleuve du monde souterrain
ce murmure atteint en serpentant la rive, bouillonne,
fumant, comme effondré puis regonflé.

Mot après mot, ô fatigué, tu le perçois de tes oreilles.
Après le récit des amibes suit celui des méta-amibes,
qui précède la course sauvage aux fonds du monde souterrain
avant qu’au long de jardins enflammés elle ne s’engloutisse inexorablement.


Source : Monika Rinck : Höllenfahrt & Entenstaat, kookbooks 2024. Traduit de l’allemand par Jean-René Lassalle


Ich grüsse dich, Müder

Denn der Müde bist du. Fast noch am Leben.
Knöcheltief im hellen Mehl auf Ebenen
wirst du stehen, lange warten, dich biegen.

Auf einem endlosen Parkdeck, ruhend wie der Verkehr.
Allein im sichelnden Wind. Kein anderer Teilnehmer
ist müder als du. Am Horizont steht die See, wie betoniert.
Ihr teilt eine Starre. Auch das Laub teilt sie mit dir.

Wie müde du bist, Müder. Deine Seele liegt tief
in der Höhle. Ein leiser Verein. Ich rüttele dich.
Sie steigt nicht in die Höhe, tritt nicht über die Stufen.
Ich hab sie leise bei ihrem geheimen Namen gerufen.
Doch kommt sie nicht wie gerufen. Sie kommt gar nicht.

O Müder, wie müde du bist. Wie kann ich dich erheitern?
Darf ich dir von den Amöben berichten? Bitte, Müder,
lass mich, lass mich dir von den Amöben berichten.
Wie sie kriechen, wie sie Kontinente ergeben, Gebärden.
Wie sie wirksam werden und waren, etwa in der Phylogenetik.

Die Stimmen hörst du, die in den Zeichen geborgen sind.
Sie sprechen mir dir, wie mit der Wand. Und auch die Wand
spricht mir dir, als seiest du ganz eng verwandt mit der Wand.
Das macht die Inschrift. Und du entzifferst mühsam: Am-ö-be.

Und aus den Fugen quillt indes ein leicht erhitztes Flüstern,
von tief, tief unten, aus dem breiten Strom der Unterwelt
kommt dieses Flüstern ans Ufer gekrochen, kochend,
dampfend, wie hingefallen und wieder aufgestanden.

Wort für Wort, Müder, o Müder, hörst du dies mit deinen Ohren.
Auf den Bericht der Amöbe folgt der Bericht der Meta-Amöbe,
der der wilden Fahrt in die Tiefe der Unterwelt voransteht,
bevor es entlang brennender Gärten unaufhaltsam hinabgeht.

Source : Monika Rinck : Höllenfahrt & Entenstaat, kookbooks 2024.


***


Intercalaire

Entendez-vous railler les comptes rendus de miel, une ronde éméchée
des propres mots – vrillant dans ta gloire éternelle, ta grâce – je l’ai conduite
songeuse pour toi de longues heures. Mais je te remarque épuisé
avec tes pieds énormes et lourds. Quelque chose à chercher, peut-être une paix,
un semis somnolent, éventuellement, qui arrive à germer ? Ou tes mains nues
qui perdent aiguilles. Maison du sapin. Allons, encore allons dans la forêt de poussière,
qu’elle s’effondre. Un cheveu tien. Un cheveu mien. Endors-toi bien. En rêve à cuire
d’excellents avocats. Assistante je fus pour prostituée expérimentée.
Elle agissait en établissements, dans les corridors et couloirs, les hommes parfois
lui furent exécrables. Avec du carton (d’intercalaires) nous fabriquions
des modèles de vulves enclosant résidus de glu. Sans doute un fétiche mais
pertinent ? se demande ta très chère qui dit bonne nuit.
Nous recommencerons le tout demain. C’est donc qu’il te reste du temps.

Source : Monika Rinck : Honigprotokolle, kookbooks 2012. Traduit de l’allemand par Jean-René Lassalle.


Aktentrenner

Hört ihr das, so höhnen Honigprotokolle, einen beschickerten Reigen
der eigenen Worte – trudelnd zu deiner ewigen Ehre und Anmut – hab ich
ganz sinnverloren dir stundenlang aufgeführt. Doch sehe ich dich ermüdet
mit schweren, sehr großen Füßen. Etwas suchen, wie Frieden vielleicht,
die schläfrige Aussaat, vielleicht, dass sie keimt? Oder deine bloßen Hände,
sie nadeln. Das Tannenhaus. Hinein, immer hinein ins staubige Dickicht,
nieder es bricht. Haar dein. Haar mein. Schlaf ein. Im Traum Avocados
ausgerechnet gekocht. Assistentin einer erfahrenen Prostituierten gewesen.
Sie wirkte in Anstalten, auf Fluren und Gängen, Männer waren manchmal
recht hässlich zu ihr. Wir stellten aus Pappe (Aktentrenner!) Nachbauten
von Vulven her, darin kleistrige Reste. Wahrscheinlich ein Fetisch, aber
ein sinnvoller?, fragt sich… immer die Deinige und sagt: Gute Nacht.
Wir wiederholen das Ganze schon morgen. Heißt, es bleibt dir noch Zeit.

Source : Monika Rinck : Honigprotokolle, kookbooks 2012.


Monika Rinck est une poète allemande née en 1969 qui vit entre Berlin et Cologne. Sa poésie, couverte de prix (dont l’important Peter-Huchel-Preis) et traduite en Angleterre (Barque Press, Shearsman), mêle le lyrique et l’étrange, le magique et le tragique. Afin de nourrir son écriture et sa curiosité langagière, Monika Rinck tient un blog depuis 30 ans, le Begriffsstudio (Studio des concepts) où elle recense minutieusement les expressions bizarres, lapsus étonnants, néologismes involontaires dont les médias nous abreuvent, pour les décortiquer de manière inventive en quelques lignes, créant des sortes de méta-poèmes. Deux exemples au hasard : le numéro 2007 s’intitule « satanisme d’évier », le 2008 « tatouage intime iambique ». On peut s’y abonner et recevoir régulièrement par e-mail un de ses concepts. Monika Rinck a aussi écrit des chansons postmodernes et co-organisé le Rotten-Kinck-Show (avec les poètes Ann Cotten et Sabine Scho). Elle est d’autre part traductrice (de l’américaine Laura Riding Jackson, du slovène Tomaz Salamun), essayiste dans des conférences littéraires originales, enseignante parfois. Immergée dans le chaos du quotidien Monika Rinck cherche des réponses anarchiques, comme dans son recueil Honigprotokolle (Comptes rendus de miel) où presque tous les poèmes commencent par la phrase « Entendez-vous railler les comptes rendus de miel », une voix insistante qui auto-ironique demande l’attention pour une poésie ludique ou furieuse. Dans son dernier livre Höllenfahrt & Entenstaat (qui pourrait se rendre par « Virée vers l’enfer & Nation de canards ») des élégies tentent de consoler la figure du Fatigué sur une planète en décrépitude tandis qu’en arrière-plan des chauffards fous foncent suicidairement sur l’hydre tentaculaire en constante expansion des autoroutes qui enserrent l’Allemagne (avec citations en boucles des dossiers du Ministère des Transports sur la planification des infrastructures). Monika Rinck a plusieurs fois été traduite en français, et c’est heureux, dans la revue La Mer Gelée, par Camille Luscher, par Aurélie Maurin, ou par Tom Nisse. D’ailleurs Rinck est venue en France en janvier 2026 pour une belle lecture, invitée par la Maison de la Poésie de Strasbourg, avec le poète Ulf Stolterfoht. Et elle sera encore traduite dans l’anthologie française prévue fin 2026 aux Editions Vanloo sur Kookbooks. Kookbooks est une maison d’édition basée à Berlin qui a marqué l’écriture germanophone en publiant des poètes de la nouvelle génération qui semblent privilégier le questionnement du réel concret à la théorie linguistique, avec une énergie juvénile, trouvant sans doute un nouveau public pour la poésie ; depuis les années 2000 sa créatrice Daniela Seel y fabrique de beaux livres multicolores avec souvent des formats et designs très différents (conçus par l’artiste-maquettiste Andreas Töpfer) qui les fait ressembler à des tirages limités tout en gardant un prix abordable. La couverture de Honigprotokolle, par exemple, se déplie en affichette pour étaler une ribambelle de petits dessins oniriques inspirés par les poèmes de Monika Rinck.


Bibliographie sélective :
Verzückte Distanzen. Zu Klampen, 2004
zum fernbleiben der umarmung. Kookbooks, 2007.
Helle Verwirrung. Kookbooks, 2009
Honigprotokolle. Kookbooks, 2012
Champagner für die Pferde. Fischer, 2019 (essais et poèmes)
Alle Türen. Kookbooks, 2019
Höllenfahrt & Entenstaat. Kookbooks, 2024


Traduction en français :
Un livret chez l‘éditeur bruxellois Maelström : Supercortemaggiore, 2009

Sitographie :
Vidéo d’une lecture de Monika Rinck avec son éditrice Daniela Seel. Placer le curseur à 3’52’’ pour entendre le poème « Gegrüsst seiest du, angehaltene Natur » traduit ici pour Poesibao.
Article universitaire en français sur Monika Rinck par Ralph Müller de l’université de Fribourg en Suisse
Entretien en allemand avec Monika Rinck