Maud Thiria, « des errantes », entretien avec Grégory Rateau (III, 9, entretiens)


Maud Thiria est poétesse et passeuse de langue, attentive aux voix fragiles et aux territoires du silence. Entretien de passion.


 

Parallèlement à son œuvre, elle mène un important travail de transmission auprès de publics en difficultés sociales et scolaires, de migrants, de réfugiés politiques, de détenus, ainsi que dans le cadre de « Poète dans la classe » et d’écoles supérieures. Avec Des errantes (LansKine) elle interroge le corps, l’oralité et la place du poète dans la cité, en faisant de la poésie un espace d’écoute et de partage.

 

Grégory Rateau : – Vous écrivez « je fais de la poésie / sur les ronflements de mon père » : pouvez-vous revenir sur les origines intimes de votre vocation et sur ce moment où le bruit du quotidien devient matière poétique ?

Maud Thiria : – Le bruit du quotidien comme matière poétique, c’est très juste. C’est un « bruit du monde » composé de tous ces petits riens qui forment le quotidien, banal, parfois bancal mais essentiel car en présence. J’ai écrit des errantes à la suite d’une expérience longue de dix mois en hôpital gériatrique et psychogériatrique en résidence. J’y ai trouvé un déplacement de mon quotidien que je recherche et qui va de pair avec un déplacement dans la langue. Nous étions tous en pleine période de COVID où justement se déplacer, aller vers l’autre, le toucher étaient contraints voire défendus. Travailler là auprès de ceux qui me semblaient alors les plus seuls et les plus démunis, diminués souvent, m’a semblé essentiel. Vivre et écrire sont intimement liés pour moi et des errantes représente sans doute le livre où je me suis le plus déplacée, restant moi « parmi et avec » les autres, ce qui rend le texte ouvert à la parole d’autrui que je mets, comme vous l’avez remarqué, en italique pour ne pas la fondre, la confondre avec la mienne, ma voix poétique. Ici à l’hôpital, étrangement, tout pouvait être matière poétique : les mots, les sons, la saturation des sens, alors qu’il y avait paradoxalement une grisaille, une misère humaine non entendue, non exprimée, non montrée.
Pour revenir à ce vers en particulier écrit en italique, c’est drôle que justement vous le mettiez instinctivement du côté de ma vocation car oui c’est bien mon père, non pas par ses ronflements mais par sa délicatesse envers moi qui m’a offert mes premiers livres de poésie quand j’étais enfant. Et dans des errantes je lui rends hommage à travers les mots d’une autre personne qui font étrangement écho à d’autres mots, les miens intimes sur mon père que je cite plus loin : « quand il tombe du lit mon père / se cogne à mes poèmes / ceux accrochés au mur par ma mère / il se cogne à mes mots lesquels ? / il se cogne à la peau de mes mots sur le mur / faut-il se cogner pour toucher le poème ? »
 


GR : – Dans Des errantes, vous notez « les mots avec le temps prennent la poussière ». Comment votre travail auprès de migrants, de réfugiés, de détenus ou d’élèves nourrit-il ce désir de dépoussiérer la langue et de la rendre à nouveau vivante, partagée ?

MT : – Ici c’est véritablement la parole d’une personne âgée, en italique donc, que je reprends. A plusieurs moments, j’ai vraiment été gâtée par ce que j’appellerais des pépites de leur part. Je leur ai posé la question de ce qu’était la poésie pour elles (les personnes âgées) et j’ai eu cette réponse autour des mots comme j’ai eu « où réchauffer les os froids ». Pour elles, la poussière fait partie de la vie, du temps qui passe. Certains artistes (et je suis aussi artiste visuelle) travaillent même avec la poussière, les cheveux, cette matière du quotidien. Ici la poussière fait vraiment partie de la langue. Mais je comprends votre question comme celle de vivifier une langue qui serait celle envahie sous des tas de mots privés de sens, convenus, pris dans des moules. De ce côté-là, oui, je suis pour une langue qui rompt avec ce qui la limite, la dénature, la dévoie. Une langue ouverte qui se déplie et se déploie. Je ne sais pas si mon travail avec les migrants et les réfugiés politiques peut être comparable à celui que je mène auprès de publics scolaires. Avec eux je ne dépoussiérais pas la langue, j’étais formatrice de FLE (français-langues étrangères). Je tentais surtout de leur dépoussiérer le passage pour qu’ils puissent au mieux vivre en France, dépoussiérer aussi leur visage en leur apportant la joie d’apprendre, loin des routes durement traversées pour arriver ici. Avec les jeunes en milieu scolaire c’est forcément différent, même si je suis aussi intervenue en classe de nouveaux arrivants (UPE2A). Le plus possible j’essaie de dépoussiérer un système, des codes, qui empêchent leur imaginaire de se déployer librement. Je tente de leur permettre de s’exprimer autrement que dans le système éducatif qui bride leur créativité le plus souvent. Même si certains professeurs sont remarquables, il y a encore tant à faire pour dépoussiérer ce qui freine. J’ai mis tellement de temps à me sortir du moule, à mon corps défendant, que je leur souhaite de trouver l’énergie de trouver des ressorts en eux et dans la langue pour contrer les empêchements à être et à dire.


GR : Le livre est traversé par des pronoms instables – tu, on, n’importe – comme si l’identité glissait sans cesse. Pourquoi ce choix, et que permet ce flottement du sujet dans le poème ?

MT : – J’aime beaucoup l’emploi des pronoms et cette fluidité de passer de l’un à l’autre, fluidité qui rend libre en brouillant les pistes, en incluant aussi. En général j’écris au « tu », le préférant au « je ». C’est le « tu » d’une adresse mais aussi le tu qui me contient, l’autre en moi, l’autre et moi. Je le préfère au « nous » qui englobe et fusionne trop souvent. Ici le « on » a son importance car il renvoie à la privation d’identité, d’humanité des personnes à l’hôpital. Je crée même un pronom le « toion » qui renvoie justement à cette espèce de neutre vu comme une disparition, une invisibilisation de l’être humain. Lors de mes ateliers de lecture, d’écriture (je recueillais ici plutôt leurs mots comme elles étaient souvent incapables d’écrire), je les appelais toutes par leurs prénoms. Elles sont d’ailleurs toutes remerciées ainsi à la fin du livre. Le prénom c’est ce lien vers le plus intime. Toujours nous avons été appelées ainsi depuis l’enfance et cela ravive intensément la mémoire d’avoir ce rappel au début d’une séance. Pour revenir à votre question, je ne sais pas si l’identité glisse mais elle flotte sans doute comme ces corps errants d’une pièce à une autre, d’un couloir à un autre. Nous sommes toustes dans cette même galère de vivre. Qui parle alors et qui écrit ? Je transmets oui, je traduis, en passeuse de mots mais pas au-dessus et pas ailleurs. Avec et parmi comme je l’ai déjà dit. Comme les pierres errantes déplacées par la fonte des glaciers au quaternaires, nous vivons ici et là tant bien que mal.


GR : « Quand tu ne peux plus / tu danses avec les mots ». D’où vient cette idée d’une danse contrainte, presque vitale, avec la langue ? Est-ce là que le poème commence, dans l’impossibilité même ?

MT : – Dans ma langue comme dans mon autre langage par le tracé, le corps est primordial. Avec la danse il n’y a qu’un pas. Sans doute que le langage du corps est le plus à même de dire, d’exprimer. Par mon expérience intime de violence conjugale qui m’a amenée à écrire le livre Trouée en 2022, j’ai subi une perte totale de voix et de mots pour dire. C’est pour cette raison que j’écris actuellement un texte autour du mythe de Philomèle violée, à la langue arrachée, qui pour raconter son histoire va la tisser de ses mains. Dans cette impossibilité à dire, je me suis heurtée à mon corps et j’ai dû trouver autre voie possible pour exprimer la violence subie. L’art m’a alors sauvée par le dessin, jour après nuit, de grands corps tracés à même les doigts. Des corps par le corps pour dire le corps. Cette gestuelle du dessin a sans doute à voir avec la danse.
Quant au fait que le poème commencerait par une impossibilité, oui. Sans doute à vivre dans le monde tel qu’il s’offre avec son lot de violence, de contraintes. Ecrire comme peindre avec la langue, une langue libérée des moules et de la puissance infligée. Bientôt sortira aussi mon premier récit autour des moules à exploser pour ne plus subir les contraintes de genre et les toxicités familiales.


GR : – Le corps est partout : « ton corps boule de pierre », « ton corps poudingue », « où réchauffer les os froids ». Comment écrivez-vous à partir de cette matière corporelle, minérale, parfois brisée ?

MT : – Mon rapport au corps je l’ai déjà évoqué, mais oui j’ai aussi un rapport très vivant, vivace à la pierre. C’est sans doute le minéral et le paysage marin qui se rapprochent le plus de mon être intime. J’ai développé depuis plusieurs années ce que je nomme le « corps paysage » qui me permet d’aborder en ateliers cette relation entre l’intime et le monde qui nous entoure et nous enveloppe, les paysages traversés et qui nous traversent depuis l’enfance. Je n’écrirais pas pareil si je n’avais pas joué toute mon enfance sur un blockhaus en Lorraine, une région dévastée par les guerres successives et par la misère des crises industrielles. Pour revenir au paysage qui me constitue le plus, celui des pierres et falaises le long du littoral, je l’évoque particulièrement dans mon livre Falaise au ventre paru en 2023 et surtout dans mon projet Naître de partout exposé en Normandie à La Hague en 2023, né d’un travail d’un an avec la photographe Maria Letizia Piantoni, où le rapport au minéral est partout présent. La roche c’est à la fois la mémoire des temps anciens et je citerai Roger Caillois dans Pierres : « Je parle des pierres plus âgées que la vie et qui demeurent après elle sur les planètes refroidies, quand elle eut la fortune d’y éclore. Je parle des pierres qui n’ont même pas à attendre la mort et qui n’ont rien à faire que laisser glisser sur leur surface le sable, l’averse ou le ressac, la tempête, le temps. ». C’est aussi ce qui dure et ce qui se métamorphose. D’avoir côtoyé des roches métamorphiques m’a fortement inspirée. D’avoir pu toucher des roches de plus de 2 milliards d’années dans la Baie d’Ecalgrain aussi. En me penchant sur des essais géologiques, j’ai beaucoup appris sur ce qui nous constitue, ce que nous partageons avec les comètes, les pierres, dans le calcium de nos os. C’est sidérant. Concernant la particularité du poudingue, c’est ce conglomérat de couches de roches différentes qui m’a intéressée. Il n’y a pas fusion mais couches successives « vivant » ensemble, formant le poudingue. Là, cela nous rapproche du vivre ensemble sans fusion, de l’emploi des pronoms dont j’ai parlé auparavant. En fait tout fait sens et se relie si l’on s’y arrête, si l’on s’y tient vraiment. Alors oui je m’accroche aux bruits du quotidien comme à la beauté sidérante du monde, du plus petit au plus grand, des cellules chimériques aux comètes, dans une symphonie du vivant ramifié et multiple.


GR : – À plusieurs reprises apparaît la question de l’oubli : « vous êtes sûre qu’on ne m’a pas oubliée ? ». La poésie peut-elle, selon vous, agir comme une forme de veille sociale face à l’invisibilisation de certains corps et de certaines vies ?

MT : – La question de l’oubli est primordiale comme celle de la perte de sens ou de repères dans un monde où la vitesse nous prend et nous sidère. On parle aujourd’hui d’effet de porte. C’est très à la mode. Une idée en chasse une autre, un fait divers un autre, une image une autre, une guerre une autre. Cela c’est du côté social, sociétal, politique et majeur. Si j’agis dans des lieux clos comme la prison ou même l’hôpital quand on est amené à y rester longtemps, c’est justement pour me tourner vers les oubliés de la société. Ma première impression en intervenant en gériatrie a été de me dire : c’est donc cela que la société met dans le placard. On nous montre ce qu’il faut voir. On nous dit de passer notre chemin et de ne pas trop s’attarder par exemple quand des policiers viennent chasser brutalement des sans-papiers hors des tentes en bas de chez soi. Alors je me sens plus du côté des oubliés, des chassés, des en marge. La poésie doit être ouverte à des voix et des êtres invisibilisés.
Maintenant du côté intime. Longtemps je me suis sentie oubliée. Je vivais enfant renfermée dans ma chambre, assez invisible. Je ne voulais pas déranger ni blesser, j’étais dans un monde adulte déjà fragile, alors je me faisais toute petite le plus souvent et ma consolation ou mon salut, ma survie cela a été d’écrire et lire de la poésie. Alors oui je dis poésie contre l’invisibilité, la perte de sens, contre ce qui nous empêche et nous met dans la marge et, en même temps, tout contre ceux qui sont dans la marge. Oui tout contre. Se réchauffer.


GR : – Dans le livre, « tu fais bloc », « tu tiens en bloc ». Est-ce pour vous une image de résistance ? Comment la poésie peut-elle aider à « faire bloc » quand tout vacille ?

MT : – Le bloc oui. J’écris souvent par blocs sur la page en poésie et j’écris sur le blockhaus, mon blockhaus d’enfance en Lorraine. Dans ce livre éponyme publié en 2020 je parle du bloc d’os, de ce lieu incongru aussi bien dans ma langue maternelle que dans le jardin de mes grands-parents. Ce lieu étranger qui pourtant me sauve. Encore le déplacement, la survie.
Oui il s’agit de faire bloc, résistance à ce qui pourrit de l’intérieur comme à ce qui ronge de l’extérieur. La falaise exprime bien ce double mouvement extérieur de la mer (la mère ?) qui attaque et intérieur des infiltrations qui grignotent. Prise de tous côtés, en effet faire bloc, front. Non pas frontière mais front ensemble vers l’ouvert en tenant. La langue comme la main à tenir oui. Et je pense à ce très beau texte de Laurent Gaudé La Colonne qui évoque cette chaîne humaine migrante, texte découvert grâce à ma fille et son professeur de Première et que j’ai ensuite pris comme modèle en atelier pour écrire avec des lycéens un texte autour des migrations à partir de l’exposition au Musée de l’Homme « Migrations humaines » en lien avec le Muséum d’Histoire naturelle. Une « colonne de murmures et de peines » dont il faudrait se libérer. Et je ne peux qu’en citer un extrait : « Aurons-nous des noms à nouveau, des histoires, des voix ? / Aurons-nous de l’espace autour de nous et un avenir au bout de nos pas / Ou sommes-nous condamnés encore pour longtemps à la cohue des corps / Et à l’haleine partagée ? ». Alors oui faire bloc et tenir ensemble mais pas dans une cohue sans nom et sans visage, sans mémoire et sans histoire. Ensemble et différenciés.


GR : – Vous interrogez directement le poème : « peux-tu encore te cogner dis / aux mots de la poésie ? ». Quelle est aujourd’hui, selon vous, la place du poète dans la société, entre engagement, écoute et fragilité ?

MT : – La place du poète c’est la place que je tente d’occuper comme femme vivant en ce monde parmi et avec, dans l’effritement et faisant bloc. Rester ouverte aux êtres, leurs voix, aux choses leurs noms et leurs secrets, l’émerveillement sous la poussière et même de la poussière. Pour reprendre vos mots certes je suis une poétesse engagée ne serait-ce parce que je suis une femme qui écrit et vit dans ce monde. La poésie et le politique sont donc intrinsèquement liés. Cela peut être par la thématique choisie mais je dirais surtout la forme. La poésie est pour moi cet espace de liberté unique qui m’a été donné à voir, à être et exister. J’en parle dans le livre Ce que les femmes font à la poésie qui vient de paraître aux éditions LansKine autour d’entretiens menés par Fabrice Thumerel auprès de 14 poétesses. Dans Langue torse à paraître en juin, texte particulièrement politique dans la liberté de ton et la place donnée à la langue de femme, langue mutilée, contrainte, empêchée mais langue qui repousse, refuse, invente et désire, je dis : « langage nous engage ».
Dans la vie aussi puisque rien n’est séparable, je m’engage auprès de ceux qui sont muselés d’une manière ou d’une autre. J’ai monté en 2021 après la prise de pouvoir des talibans un spectacle de poésie afghane qui réunissait 18 femmes sur la scène de la Maison de la Poésie, pour faire entendre les voix poétiques des femmes devenues mutiques et enfermées. Un livre de poésie contemporaine afghane est sorti depuis auquel j’ai apporté mon aide à la traduction. Je pense bientôt réagir à la violence du régime en Iran par une autre action poétique.
L’engagement c’est dénoncer mais aussi énoncer. Alors, par le langage tout peut devenir possible. Il n’est pas obligé de parler de guerre pour en être traversé et cela se ressent dans le poème. On peut écrire des poèmes amoureux et c’est une forme d’engagement en ces temps où la haine est forte et envahit tout. On peut aussi écrire la joie quand on nous contraint à la tristesse. Les gens tristes sont vite asservis.
Pour ce qui est de l’écoute et de la fragilité, je pense en avoir déjà parlé plus haut au sujet de l’écoute des bruits du monde, du quotidien, de ce qui ne dure pas mais que les mots tentent de retenir. J’aime assez l’idée de Philippe Jaccottet du « poète veilleur » même si aujourd’hui je me sens plus proche de Pasolini et son idéal de lucioles en constatant amèrement leur disparition en ce monde noir. Tenter de rester debout dans un monde vacillant et chant dans un monde qui s’endort.


GR : – Enfin, vous écrivez : « ça va loin les mots ». Qu’espérez-vous qu’ils déplacent chez celles et ceux qui entrent dans Des errantes – quelle traversée intime leur proposez-vous ?

MT : – Ces mots en italique ne sont donc pas les miens mais comme je les ai repris c’est qu’ils m’intéressent forcément et que je les fais miens en les incluant dans mon livre. Tout comme je parle du déplacement des pierres errantes (appelées aussi blocs erratiques), je parle du déplacement des personnes âgées dans un lieu qui n’est pas le leur, l’hôpital en fin de vie, et dans un espace-temps souvent indéfini, perdues pour beaucoup dans leur tête, leurs souvenirs et leur mémoire.
Je ne sais pas si je propose une traversée à ceux qui me lisent. En fait je les laisse libres d’entendre ma voix et les voix qui ici me traversent et traversent le texte. Je ne pense heureusement pas aux lecteurs quand j’écris. J’ai cette liberté, celle-là même que je laisse au lecteur. Je suis pleinement dans l’acte d’écrire, les mots vivant leur expression au moment où ils sortent et s’enchainent, voire se déchainent. Je tiens beaucoup à cette liberté de dire qui ne serait pas la même si je pensais à un lectorat, un public particulier en écrivant. Cela faisait longtemps que je souhaitais écrire sur les personnes âgées et ce d’autant plus dans un lieu fermé comme l’hôpital. J’aime les lieux clos pour ce qui s’y joue comme j’aime les huis clos au cinéma. Pour moi ici s’est réparé quelque chose de l’intime. J’avais un rapport particulier à l’hôpital car personnellement j’y ai vécu beaucoup de manque. Manque de personnel, manque d’écoute, manque d’attention, manque de moyens, manque de visiteur, manque de vraie prise en considération humaine. Pour avoir accompagné des proches vers la fin ou en urgences psychiatriques, j’ai subi ces manques avec eux. Alors être là pendant une année à proposer des lectures, à écouter leurs mots, tous ces petits riens du quotidien où se niche l’essentiel cela a grandement participé à réparer mes propres blessures de n’avoir pas pu accompagner au mieux les miens à certains moments de ma vie.
Alors oui je souhaite que ce livre parle à tout le monde, pas seulement parce que la vieillesse nous guette à égalité, mais aussi pour que chaque lecteur s’autorise à entrer dans une intimité du monde que l’on ne voit pas ou ne veut pas voir, que la société nous cache pour ne nous montrer que le lisse et la surface des choses. Des errantes invite à se questionner sur cette place ou non place accordée aux plus démunis, donnant voix à ceux qui n’en ont plus. Ce livre invite aussi à être à l’écoute, à être vigilant mais aussi réceptif à la beauté où qu’elle soit, surtout là où on ne l’attend pas.



Deux extraits :
c’est l’heure des basculements
des virages ravages chavirements
ça méandre au côte à côte
des à côté de la plaque
des barrés des barges en marge
l’heure des frottements à épuiser les peaux
souvenirs en lambeaux sur mémoire à barreaux
ça sort sur ton cœur transparent
quand il tombe du lit mon père
se cogne à mes poèmes
ceux accrochés au mur par ma mère
il se cogne à mes mots lesquels ?
il se cogne à la peau de mes mots sur le mur
faut-il se cogner pour toucher le poème ?
sur les murs gris de l’hôpital où
la peau du poème se fane
peux-tu encore te cogner sur ce lit
surplombant le silence et les cris des voisins assoiffés
peux-tu encore te cogner dis
aux mots de la poésie ?

*

tu dis
pour la mer il n’y a pas un ou deux mots mais serrés 
et c’est encore trop beau tes mots pour dire le peu
le plus et le lit vide
le rien et ce qui rôde autour
et c’est encore trop beau pour ce monde
ton monde n’importe
à la voix éraillée
déraillée seule encore à
entendre tendre et t’étendre
tout contre les mots
serrés sans ponctuation
presque sans espace
dans l’indéfini
poésie errante ritournelle
des mots et des corps
où redresser la langue
réchauffer les os froids


Maud Thiria, des errantes, LansKine, 2024, 64p., 14 €
Également chez LansKine, Falaise ouverte, 2023, Trouée, 2022
Ce que les femmes font à la poésie, anthologie, LansKine, 2025