Christian Travaux explore ici très attentivement la notion de silence dans ce livre de Michèle Finck, paru aux éditions Arfuyen.
Entre le silence avant la naissance et le silence après la mort : le poème.
(p. 72)
Écrire un livre de poésie de plus de 200 pages, de près de 80 poèmes, dont des poèmes parfois très longs, sur le silence est singulier. Il aurait fallu, penserait-on, se taire peut-être, ne pas parler, laisser le silence s’infiltrer dans les mots, mettre moins de mots, le moins de mots possible, comme dans les 36 morceaux d’Emmanuel Fournier, faits de lignes, sans aucun mot. Ou bien spatialiser les mots, les rares vocables échappés du silence, arrachés au blanc de la page, mutique toujours, comme dans la langue toujours instable, toujours fragile, des poèmes d’André du Bouchet. Garder, juste, ceux qu’on peut sauver d’un effondrement du langage, ou d’un naufrage. Michèle Finck, dans L’Arrière-silence, fait un autre choix pour parler du silence, de ses silences. Elle montre combien le silence est, d’abord, trou noir, ou vortex, traumatisme gardé du passé, abîme ouvert, sombres abysses dévorant tout. Et, dans le même temps, fascinante trouée de langue vers plus haut, vers plus intense, dans la langue lumière, lumière, contre-chant pour que chantent les mots, temps blanc du son. Presque un bloc sonore, semble-t-il, comme un son plein d’un vide immense. Et roc contre quoi se construire, finalement, pierre d’attente, pour qu’enfin la voix poétique trouve sens vers l’existence, et chante, chante.
7 sections. Prologue. Épilogue. L’un intitulé « L’Origine », et l’autre « Pianécrire ». Curieusement, pour dire le silence, c’est un piano qui ouvre le chant et le referme. Un piano d’où naissaient la voix et la musique, avant la voix et la musique de l’écriture poétique. Mais un piano, sexe entrouvert de la grand-mère, déglingué, disloqué, démantibulé, par un amant pris de folie. Tout est là, dans cet instrument symbolique, de la musique, et de ce que peut la poésie, qui le remplace. Michèle Finck n’évoque, certes, pas les sept silences de la musique : la pause, la demi-pause, le soupir, le demi-soupir, le quart de soupir, le huitième de soupir et le seizième de soupir. Mais elle en énumère bien d’autres, qui font entendre, dans le silence, des états, des niveaux, des strates, des épaisseurs, des couches, des plaques différentes et superposables. Chez elle, le silence est, ainsi, piano (p. 26), leçon (p. 28, 140, 155), mur (p. 40), cime (p. 47), tamis (p. 48), placenta (p. 50-51), bande (p. 65, 67), cloître intérieur (p. 66), rumeur scandée (p. 66), femme (p. 69, 133), souffle (p. 71), lance (p. 75), oncle (p. 93), bloc (p. 114), musique (p. 130), cri (p. 137), rencontre (p. 174), et matière (p. 187), rocs (p. 204), et lave encore (p. 204). C’est assez dire combien elle ouvre le silence à tout autre chose, à tout ce qui, en nous, se tait, se refuse à naître au jour, et qui, pourtant, nous constitue.
Nous ne sommes que blocs de silence, que citadelle fermée sur nous, chambre ouverte sur d’autres chambres, couloirs intérieurs, et dédales, ou labyrinthes. Aussi n’est-il pas étonnant que, pour elle, parler du silence, c’est, d’abord, réveiller en soi les traumatismes qu’elle a vécus : le mutisme obsédant du père, le silence forcé de la grand-mère, ou le sarcophage de la nuit, jusqu’à la bonne d’enfant muette, sourde et muette, qui ne disait que jajaja, ou au souffle-silence maternel, entendu pendant le sommeil. Plusieurs de ces scènes traumatiques frappent par leur intensité, par ce qu’elles ne disent qu’en creux, ou qu’en silence : les douleurs, les peurs de l’enfance, et ce sur quoi l’on se construit, tous, les uns et les autres, ce qu’on ne sait pas comment dire, qu’on ne parvient jamais à dire, ni à comprendre, sinon comme le pense Rilke, peut-être, par l’éprouvé de toute vie, dans la solitude du silence.
Plus encore, Michèle Finck dit – dans une scène inaugurale, presque une scène d’accouchement d’un long silence inapaisable – le massacre de sa parole musicale, dans le piano que son amant a dévasté, d’où est venue la poésie. C’est là le silence le plus dense, le plus enfoui, le plus profond, et sur lequel revient le livre dans l’épilogue « pianécrire ». Si jouer du piano n’est possible qu’avec un piano déglingué, démembré, s’il naît qu’un silence de lui, désormais, et si toute vie s’en trouve, alors, sans harmonie, il faut écrire de l’autre main, écrire de la poésie, pour se réaccorder au monde et retrouver sens à sa vie. Le silence, dès lors, sert d’appui, pour que les mots parviennent à être, parviennent à dire. Car Michèle Finck le sait bien : la parole ne trouve jamais résonance que dans le silence. Les mots n’ont jamais plus d’écho que s’ils s’adossent à du silence. Et ils ne résonnent plus juste, plus près de soi, que si la page ouvre sa chambre de silence, ses cavernes creuses.
Dès lors, on comprend que, chez Finck, dans L’Arrière-silence, poésie et silence aillent de pair, comme les deux faces d’une même monnaie. La poésie n’y a de sens que si elle donne place au silence, non à celui de la page blanche (comme on le pense ordinairement), mais aux silences qui ont pu, un jour, tous, nous constituer et sur quoi nous échafaudons, fragiles, nos vies : les non-dits, ou les jamais-dits, parce que, sans doute, trop durs à dire, mais aussi les non-dits des autres, les sans-voix, les morts, les absents, et jusqu’aux choses qui nous fixent, et nous regardent, depuis leur silence perpétuel, et qui se taisent devant nous, riches de leur présence silencieuse. Ainsi des blancs, également, le silence d’entre les mots, qui leur donne sens, existence – puisque, dès lors, ils peuvent enfin être lus silencieusement – et présence au cœur de la page.
« Devant derrière autour à l’intérieur de chaque mot le silence », écrit Michèle Finck (p. 185). Dès qu’on écrit, on fait entendre le silence qui, par cela, existe. Dès qu’on dit, dès qu’on cherche à dire, on tâtonne dans le silence, comme dans une matière sonore, où notre parole empêtrée pourra paraître et naître au jour. Dès qu’on crie, dès le premier cri, au jour même de notre naissance, on fait résonner le silence. « Écrire, alors, dit Michèle Finck, c’est le crayon / de papier […] trempé dans le placenta / du silence » (p. 50-51). Écrire, c’est avec « la mémoire du silence / liquide d’avant la naissance » (p. 178). Et c’est avec, déjà, la mort, le silence de la mort, au bout des doigts, en bout de ligne.
La poésie, dans tout cela, serait, seule dans tous les genres littéraires, à même de changer le silence, de le transmuer, de le faire entendre vivant, dans les mots, et entre les mots, comme une respiration lente, un soupir, un souffle, quelque chose de la vie, qui dit, dans l’écrit, qu’on vit, qu’on est vivant, et qu’on respire sur cette terre. « Poésie : donner à pressentir / le silence », écrit Michèle Finck (p. 182). Et, plus intimement, elle dit que la « poésie / n’a peut-être pas d’autre sens / que de te donner / père / la / parole » (p. 41), « d’écouter [ainsi] le silence âcre sourdre du sablier de l’enfance » (p. 53). Le concept « d’arrière-silence », sur quoi elle clôture le livre, ne dit rien d’autre que cela. Qu’on ne peut écrire l’existence, le fait de vivre, d’être vivant, qu’en poésie, et qu’en articulant les mots sur la matière même du silence, l’arrière-silence, qui donne sens à tout ce qu’on vit.
J’ai, longtemps, été bâillonné. Je n’avais pas droit à la parole, étant enfant. Et, quand les adultes parlaient, je n’avais droit que de me taire. Ma parole, certainement, n’était d’aucune importance. Alors, j’ai écrit, dans le silence, quantité de textes pour dire que j’étais là, j’étais vivant, quelque part sur cette terre, dans cette vie. Aujourd’hui, j’aligne ces mots. Et j’imagine qu’ils seront lus par toi, lecteur. Et que tu sauras y entendre – si tu couches l’oreille sur la page, et fais silence au-dedans toi – le cri qui gît dans mon silence, identique à celui qui gît au fond de toi, ce cri qui hurle, en silence, dans tes entrailles, et que tu n’as jamais pu dire. Laisse venir ces mots muets. Ils disent, comme le dit Michèle Finck, l’arrière-silence qui est le tien, et qui est ta part la plus vraie.
La plus intense de tout ton être.
Christian Travaux
Michèle Finck, l’arrière-silence, Arfuyen, 2026 224 pages, 18€
