Edward Stachura, « La marche du scorpion », entretien avec Laurent Pinon, par Isabelle Baladine Howald (III, 16, entretiens)


Découverte récente en France d’un écrivain polonais, Edward Stachura, attachant poète et prosateur à l’expression unique, très contemporaine, souvent bouleversante.


 

 

Edward Stachura (1937-1979), poète et romancier, est encore trop peu connu en France. Arfuyen a publié un recueil de récits, La marche du Scorpion, traduit par Liliana Orlowska et Laurent Pinon. Tous deux avaient déjà fait paraître un précédent recueil, Près d’Annopol, aux éditions Alidades en 2022. Il faut absolument traduire davantage Stachura, si profond et attachant.
Poesibao propose un entretien avec Laurent Pinon, qui a également signé la préface de La Marche du scorpion.


Isabelle Baladine Howald : – On connaît peu Edward Stachura dans notre pays. C’est pourtant un merveilleux écrivain polonais, qui a vécu toute son enfance en France, quelles seraient les raisons d’un tel manquement ?

Laurent Pinon : En effet, peu de mots ont à ce jour été écrits en France sur lui. L’ouvrage publié au printemps devrait en partie y remédier, nous l’espérons, mais il y a encore beaucoup à faire, tellement son univers est demeuré ici terra incognita.
À cela, les raisons sont diverses, parmi lesquelles cette distance où l’on tient un peu trop de ce côté de l’Europe ce qui vient de Pologne : raisons de sphère culturelle, ou plus généralement d’état d’esprit… Dans tous les cas, près de cinquante ans après sa disparition, Stachura n’a jusqu’ici quasiment pas été traduit en langue française, ni son parcours été encore vraiment interrogé, alors que ce n’est pas exagéré que de le considérer comme un cas unique dans les annales littéraires, de surcroît universel comme un météore ; et sans doute ne suis-je pas des plus objectifs si je vous dis que pour le livre qui nous occupe il faudrait sans doute parler à son sujet, comme l’a fait Baudelaire avec Poe, de « révélation magnétique ».
Mais pour répondre plus en détail à votre question, autant évoquer d’emblée certains aspects qui ont brouillé sa réception, car Stachura a en effet pâti d’une image qui lui fut très vite apposée en Pologne, dont l’effet, loin d’un désintérêt, fut au contraire une grande popularité. Trop grande peut-être, par la fascination que son nomadisme a exercée, et par une focalisation sur sa personne (lui dont tout le mouvement fut une aspiration à « n’être personne, ni à personne »). On peut dire que sa fin tragique a accentué la dimension affective de cette popularité, tout comme l’a enveloppé d’un trouble prestige l’idée d’une pathétique folie – et ce qu’on appelle folie fut en somme pratique pour expliquer le phénomène de dissociation du locuteur dans ses écrits. Mais surtout la principale ambiguïté toucha à ce qui était justement au coeur de son geste : mettre réciproquement à l’épreuve l’écriture et la vie. Car tel est bien l’enjeu de cette traversée de haute lutte, qui se voulut un franchissement de soi comme de la littérature, un affranchissement des représentations dont nous sommes captifs, pour tendre vers une véritable mise au monde, et ceci depuis la plus élémentaire donnée de l’expérience : en partant de soi, dans le double sens que ces mots peuvent contenir.
« L’écriture et la vie » : vieux serpent de mer, impossible à trancher par quelque bout qu’on le prenne, mais aussi très glissant, et possiblement vite emballé sous le prêt-à-penser de certains mots d’ordre, comme cela se fit dans ces années 1960-70. C’est ainsi que Stachura ne manqua pas d’être en partie associé à un art d’attitude alors en vogue, lequel jouait à l’envi d’une interversion de l’art et de la vie. Associé tout de suite à un folklore libertaire assez puéril, « guitare en bandoulière », comme si le pays détenait enfin là une figure pouvant se mesurer à une mouvance plus vaste. Tout ceci a durablement oblitéré la complexité et la profondeur d’une parole aussi indépendante, et contribua à ne pas prendre la pleine mesure de sa quête, du risque singulier qu’il lui fallut courir et qui fit de lui, malgré lui, une exception.
On peut bien sûr se demander si Stachura n’a pas sa part de responsabilité dans ces rapports faussés. Au lieu de s’en remettre au seul pouvoir de la littérature, ne s’est-il pas un peu trop exposé dans l’annonce d’une telle entreprise, qui fit de lui ce personnage ? Certes, cette tentative s’est elle-même dite, elle s’est prononcée comme une nécessité face à un manque, mais ce qui devrait surtout nous retenir c’est la continuité avec laquelle il l’a menée en acte, jusqu’à entraîner avec elle ce qu’on appelle la littérature, opérant une reconfiguration des formes du langage, dans la vision tenue de leur mouvement. Ce qu’on ne mesure pas assez au contact de cette matière écrite assez hétérogène, souvent étourdissante, c’est qu’elle ne fait que suivre son propre flux ; elle le fait sans provocation ni expérimentation gratuite, et chaque détail particulier, développant toute une cosmogonie, participe d’une amplitude et d’un allant qui ne se sont guère vus depuis le romantisme allemand.
Vous voyez, je fais ici moi-même un rapprochement, sans savoir tout à fait si j’ai tort ou raison. Stachura ne cite presque jamais de noms ou de courants dont il se sentirait proche, étant justement trop en prise avec sa tentative incessante de réévaluer sa propre pensée, tout à l’épreuve de sa présence vivante au monde. Car pour cette tentative, « chaque jour est le premier et le dernier », qui exige de tout reprendre sur une ligne de crête où le moindre pas est décisif. La marche y est tout à la fois une métaphore et le terrain très réel d’un processus vivant : les mots se doivent d’être la trace d’une expérience vécue intérieurement, et le récit qui en est fait n’est pas un compte-rendu autobiographique, d’événements ou de psychologie, ce n’est pas non plus une transposition fictionnelle, mais c’est avant tout le récit de cette conscience, dans toutes ses percées, ses affres et ses éblouissements. Pour reprendre ses paroles : « La vie est l’éternelle découvreuse d’elle-même, qui s’en étonne et s’en réjouit. »
C’est pourquoi, au moment où Stachura commence à apparaître en France, la question se pose à notre tour de la manière dont on le donne à voir. La première réaction du lecteur comme du critique peut être de convoquer le jeu des comparaisons, selon les projections et la compréhension de chacun, ce qui est tentant, et même normal, mais pose avec le commentaire le problème d’une nouvelle responsabilité quant à l’image de cet auteur.
Dans votre précédent article (sur Poesibao à propos de Près d’Annopol), tout aux premières impressions que faisaient émerger cette lecture, vous aviez aussi ce réflexe naturel de convoquer d’autres auteurs, afin que certains traits puissent apparaître au public, qui recevait ce nom encore vierge aux oreilles françaises. Vous le compariez ainsi à Walser ou à Stifter, ou encore au Lenz de Büchner, ce qui m’a intimement ému car ces auteurs germaniques, hérauts chacun si singuliers du « sentiment », trônent aussi chacun sur mon étagère et dans mon cœur. Désigner ces noms pouvait être une direction assez juste, par l’intensité sensible qui y transpire, et peut-être en effet la comparaison de Stachura avec Walser, autre marcheur, vaut-elle, mais en ceci seulement que l’un comme l’autre sont incomparables. Ni entre eux ni avec d’autres.


I.B.H. : – Je partage tout à fait votre avis. Ils font partie d’une « constellation » dans notre imaginaire mais chacun est tout fait inassimilable, irréductible et même inassignable (d’où sortent-ils, d’ailleurs ? de leur époque ? Ce serait là une question très intéressante).

L.P. : En effet, comme les étoiles, certains auteurs apparaissent d’un coup fixement dans notre ciel, et nous les ressentons tout à la fois très proches et très lointains. Insaisissables et inflexibles. Rares sont les membres de cette caste héroïque ou impossible (héroïque, en ce que par eux quelque chose d’impossible semble réalisé), et quand nous commençons à les recevoir en nous, alors nous mesurons combien nous ne pourrons en faire le tour : plus leur beauté insolite nous atteint, plus nous sommes étonnés de la force que cela représente ; et si nous sommes honnêtes : moins nous pouvons les étiqueter en quelques mots, comme cela se fait si bien ailleurs.


I.B.H. : – Que pouvez-vous craindre dans la réception de Stachura en France ?

L.P. : – Il n’y a rien à craindre exactement, on peut seulement souhaiter que ne se reproduisent pas ces facilités d’image dont je parlais, qui peuvent d’autant essaimer que son oeuvre est encore mal connue ici et peu interrogée. Mais à l’inverse, cette méconnaissance peut aussi être une chance, dans la rencontre d’une voix qui jusqu’ici manquait. Et je me dis qu’en France sa découverte, dans sa virginité, pourrait faire rebondir et élargir la ronde des interrogations.
Dans tous les cas, il importe, c’est heureux, que la lecture de ces textes soit libre, avant tout libre, absolument ouverte sans distinction, et Stachura a tenu le premier à ce que son témoignage de vie et de pensée soit entre les plus nombreuses mains, qu’il se livre selon le degré de question où chacun se trouve. Avec ce recueil de douze récits, aux facettes multiples, cela est visible dans le trajet qui va du texte initial (La Noce) au dernier (On) : deux textes aux tons et gestes fort contrastés, l’un avec ses dialogues presque légers, l’autre dans sa concentration finale d’axiome – aboutissement de la traversée.
Mais, par la substance ardente qui s’y donne, par l’enjeu qu’elle désigne (cette lutte à laquelle il en appelle en chacun), Stachura fut aussi le premier à être meurtri par le hiatus que sa lecture a occasionné, par sa réception superficielle, et il n’a pas hésité sur ce point à se montrer irascible – en Pologne, on garde encore mémoire de certains de ses éclats. Au sein même de ce recueil, de nombreux passages insistent sur la nécessité de cette lutte, sur ce qui doit « valoir la peine » afin de n’être pas ravalé de soi-même dans une complaisance gagnant partout du terrain. Et je crois que c’est parce que cet état des choses est plus qu’actuel qu’une voix comme la sienne doit être soulignée pour ce qu’elle vaut, c’est-à-dire comme une aide pour nous sortir d’un certain néant.


I.B.H. : Le ou les malentendus viennent peut-être aussi de l’ambivalence du rapport de Stachura avec la France ?

L.P. : Stachura est né en France, il y a passé toute son enfance, puis en Pologne il a traduit et étudié certains auteurs francophones, dont Michaux, et il fut toute sa vie persuadé que la France était le pays où ses écrits devaient être reçus dans leur pleine mesure. Non seulement par le lien biographique et de langue qui en partie l’y rattachait, mais encore pour la raison que ce pays héritier de complexités fines – plus avisé littérairement que d’autres, mais aussi moins spontané – en aurait le plus besoin.
Mais sans doute s’illusionnait-il lorsqu’en 1977 il séjourna plusieurs mois en France dans l’espoir d’être mieux lu dans ce « pays natal », auquel il proposa certains de ses textes traduits par lui-même. Vainement : les portes demeurèrent closes, pour bien des raisons qui ne se dirent pas – par nombrilisme d’un certain monde des Lettres surtout, obsédé par des questions de chapelles et de forme, duquel se trouve banni d’avance tout ce qui ressemble de près ou de loin à un cheminement de l’âme – et cela a duré, les nombreuses portes closes que notre traduction, à Liliana Orlowska et moi, a rencontrées à leur tour peuvent l’attester.
On peut affirmer également que d’une certaine façon, au cours des années, la légende qu’il était devenu en Pologne lui a nui, pour les raisons que j’évoquais précédemment, comme si la lumière trop connotée où il apparaissait là-bas l’avait par contrecoup plongé dans l’ombre ici.


I.B.H. : – Il semble que Stachura soit également souvent présenté un peu simplement comme un écrivain-voyageur parce qu’on le voit dans ces récits circulant au Mexique, aux États-Unis, et sillonnant la Pologne ; toutefois il me semble moins voyager que se perdre, il me ferait presque penser au Consul d’Au-dessous du volcan.

L.P. : – Précisons peut-être d’abord, pour information, que la possibilité de voyager, en cette époque de rideau de fer, lui fut accordée principalement en tant que traducteur, de l’espagnol et du français, et aussi parce que ses écrits ne présentaient aucun caractère idéologique – à croire que ne s’occuper que d’affaires d’« âme » peut parfois procurer quelque avantage dans une société qui les tient d’avance pour secondaires. C’est ainsi seulement qu’il put passer d’un pays à l’autre, ce qu’a tendance à oublier notre vision actuelle d’un monde sans frontières.
Enfin, ce raccourci du « voyage », si séduisant se veut-il, ne dit pas assez la réalité de ces déplacements, il ne dit pas cette sorte particulière d’errance qui fut la sienne. Et, selon une conception plus ancienne, c’est davantage aux chercheurs de vérité itinérants que l’on songe en le lisant, aux pérégrins dans la dimension intérieure de leur quête. Ce n’est pas ici l’affaire de la découverte d’un lieu, ou d’une dérive individuelle faite d’aventures, mais c’est répondre d’un mouvement plus large, d’un détachement où la conscience s’envole plutôt « au-dessus du volcan », ce mouvement se concevant lui-même comme une sorte de course de relais : « Une dure course », dit-il dans un de ses poèmes, « mais en même temps une course prolongée – une véritable aspiration du fleuve vers la mer ». Aller en avant comme il le fait, que ce soit en Pologne ou au Mexique, c’est être mu sans autre but, mu comme un fleuve, ou comme un tournesol détaché de ses racines qui suit le soleil, et ce jusqu’en Patagonie si celui-ci y mène. Errance peut-être, mais tout le contraire d’un égarement.
Ainsi, pour revenir à ces auspices sous lesquels il a souvent été donné à lire, plus particulièrement sous la tutelle des noms de Kerouac et de Ginsberg (lesquels sont d’ailleurs loin de s’accorder entre eux), cela est au mieux un malentendu, au pire une contrevérité. Le résultat, je crois, de cette estampille « beatnik » (que j’ose à peine nommer), est un manque et un biais à la fois, qui risque de détourner bien des lecteurs potentiels de Stachura. Et réciproquement : les nostalgiques de ce courant de société (grégaire malgré ses mots d’ordre libertaires) ne s’y retrouveront pas dans Stachura : il suffit de lire le récit Je l’aimerai par la force de ma volonté pour voir qu’il est aux antipodes de telles notions hédonistes.


I.B.H. : – Les malentendus peuvent être graves, car souvent c’est une lecture par le biais de notre époque, ce qui est vraiment d’une bêtise terrible, trop souvent commise aujourd’hui, incapables que sont certains lecteurs de se replacer dans une époque antérieure, dans l’Histoire d’une époque, ou d’un pays.

L.P. : – Les temps actuels nous offrent, en effet, des exemples inquiétants de ce que Mandelstam appelait « la surdité des araignées ». Et que ce soit dans l’association qui est faite paresseusement de Stachura avec des courants de société de son époque, ou dans le fait de le ramener dans un certain giron de la nôtre, toujours existe cette propension à réduire et à domestiquer ce qui précisément échappe. Car sans doute quelque chose est ici identifié qui dans le fond est insupportable et fait peur à beaucoup, qu’il s’agit donc de ramener à une certaine échelle, à un certain usage. Sur ce point, rien ne lui aura été épargné. Par exemple, de même qu’en Pologne, après sa mort, il y eut une mode qui consistait à faire parler Stachura par tables spirites, on a pu récemment ici et là lui faire servir un discours « décolonial », toute la démonstration consistant à plier ses paroles selon une grille qui ne se soucie que de son point d’arrivée actuel, autrement dit : du trou d’un entonnoir.
Au regard de ces constructions – ou de ces déconstructions (cela revient au même) – il nous appartiendrait plutôt de dégager notre lecture de ce qui nous enclot, ce à quoi Stachura ne cesse d’appeler – il suffit justement de l’écouter.
Observons d’ailleurs que si dans ses récits Stachura peut apparaître vaguement vêtu des signes de sa propre époque, la vision qu’il a de celle-ci est essentiellement faite de souci et de désapprobation. Et nous pouvons encore relever combien un fond de pensée chez lui procède plutôt d’une conception ancienne, et même archaïque : ainsi, dans son regard, tout ce qui est sous le soleil est animé, à commencer par le soleil, et toujours, à chaque pas, la volonté existe d’en recevoir sens autant que de le lui donner. Ce « détail » est tout de même assez notable pour s’y interroger, et le situe dans une sphère très éloignée de ce que nous connaissons depuis l’existentialisme et le structuralisme : très éloigné par son exigence comme par la valeur d’épreuve où il place le langage.


I.B.H. : – Stachura est avant tout un poète, et que de poésie dans ces récits bouleversants, le livre étant d’ailleurs entrecoupés de poèmes…

L.P. : – Oui, et il est étrange de devoir le rappeler pour l’auteur de Tout est poésie, dont le trajet replace celle-ci en sa vocation première, au cœur d’un être au monde. Pour ces récits eux-mêmes – par l’ardeur de ce trajet, par sa forme vivante – le signe principal qui nous est transmis est cet acte poétique. Ce dont le terme originel de poïen dit la double portée, au sens d’un « faire », d’une « mise en forme », mais aussi d’un « agir », d’un « mettre dehors » – sans vouloir à mon tour replier un tel parcours sur cette notion souvent un peu pédante ; mais celle-ci est tout de même assez vaste pour être embrassée.
Sans doute la poésie fait peur – la poésie créant le poète, et non l’inverse –, et ce que l’on y craint a justement été pour Stachura tout l’enjeu.


I.B.H. : – Le titre original de ce recueil est en polonais « Się », dont un équivalent en français serait « on », c’est quelque chose d’extrêmement impersonnel (là, je le rapproche de Walser), qui suppose un sujet quelque peu schizé ? Le dernier texte de La Marche du scorpion s’intitule justement « On », faisant penser à Beckett dans ses petites phrases courtes qui se répondent les unes aux autres. C’est un texte absolument extraordinaire sur … « personne » ?

L.P. : – Vous touchez là au point central qui a fait la réputation de cet ouvrage. « Się » en serait en effet le terme programmatique. Pour explication, il s’agit d’un pronom réfléchi impersonnel, tout à la fois singulier et pluriel, dont des équivalents français pourraient être « soi », « se », ou même « s’ », mais que Stachura utilise souvent en position de sujet, d’une manière tout à fait inusitée, intrigante et percussive, ce qui fonctionne plutôt dans la syntaxe polonaise mais est intransposable dans la nôtre. Pour notre traduction, nous avons opté le plus naturellement pour le pronom indéfini « on », perdant ainsi malheureusement la dimension réflexive, mais correspondant ainsi au mieux au fil essentiel qui court au sein de tous ces récits, jusqu’à ce dernier texte dont vous parlez, aboutissement de la traversée du Je, où serait définitivement atteint un état impersonnel. Rappelons aussi peut-être qu’en français ce petit mot de « on » vient du latin « homo », pour désigner l’homme en général, les hommes.
Mais loin de l’esprit vivant de Stachura est ce genre d’exposé lexical. Et dans son emploi, ce terme est avant tout le signe de ce qu’il entend réaliser, pliant jusqu’au langage s’il le faut, selon ce sens de vie qui s’est imposé à lui.
Bien sûr, on peut dire que cette quête en perpétuelle affirmation, cette célébration intense de chaque instant, fut à chaque pas grevée d’un doute, d’un vide – ce qui en fait le prix.
Bien sûr nous trouble aussi une contradiction interne, que ce recueil tout particulièrement contient, je veux parler du fait que cet état de conscience, trouvant à s’exprimer par ce « Się » en place du sujet, passe par une auto-observation, comme s’il s’agissait d’« exemplifier » l’impersonnel.
Nous le voyons, cette tension entre littérature et acte, visée impersonnelle et moi central, ne peut qu’être en butte à maints obstacles, internes comme externes, ce qui lui a coûté : elle est la lutte autour de laquelle tout tourne. Cela pourrait être formulé comme une critique, mais c’est pourtant là son moteur, et justement sa beauté.


I.B.H. : – On est loin toutefois de la poésie impersonnelle de Mallarmé ?

L.P. : – Sa pensée « s’étant pensée », Mallarmé a touché au néant et en est revenu « impersonnel », mais la pure poésie mallarméenne, se suffisant en soi, n’eut pas à s’écarteler dans l’action (« action restreinte »).
L’ambiguïté de Stachura vis-à-vis de la littérature est de vouloir en sauter le but en soi, pour y poursuivre une œuvre de vie ne s’appliquant pas uniquement à du papier : tâche « titanesque » dit-il lui-même, puisque reconduite à tout instant, comme Atlas devant porter le monde sur ses épaules, ou comme Sisyphe en son destin ayant à vivre – chaque fois nouveaux – élan et écrasement.
Cette recherche éperdue d’une conscience en acte, évoluant dans le vertige de sa propre observation, est confrontée à tout instant à un possible piège, à commencer par celui de l’enfermement, du solipsisme, si toutefois en une telle conscience ne retentissait celle de chacun. Car la vocation d’un tel témoignage est aussi celle d’une coexistence, l’effort de cette marche, par les rencontres qui y ont cours, est de se faire l’écho des questions et conflits internes de n’importe quelle existence approchée – tambour sensible, dans le vaste cercle commun.
Mais on peut dire que Stachura, comme Mallarmé, eut aussi la tentation du Livre, conçu comme « explication orphique de la terre ». Son dernier opus, Fabula rasa, après lequel il envisageait de ne plus écrire, se donne comme un viatique. C’est une sorte de récapitulation qui avance en toute transparence, une suite de questions-réponses dictées par cet état qu’il appelle « l’homme-personne » – comme un pont qui se serait enfin lui-même franchi –, et Stachura souhaitait d’ailleurs que cet ouvrage ne porte pas son nom. Ce livre, certes très éloigné de Mallarmé, remplit pourtant à sa façon le vœu de celui-ci : « anonyme, le texte y parlant de lui-même et sans voix d’auteur ». On pourrait ajouter : et s’effaçant comme texte. Plus de littérature : Fabula rasa.


I.B.H. : Il y a chez Stachura quelque chose qui m’intéresse beaucoup, c’est la notion d’étendue.
Vous rapportez dans votre préface les phrases suivantes de son Journal : « Tout ce que j’ai écrit – je l’ai recopié de l’étendue. Je n’ai fait que transporter tout ceci de là-bas, pour l’apporter ici, sur l’étendue blanche des feuilles ». Dans ces étendues, il trace sa propre voie ?

L.P. : Il correspond exactement à son destin. Avec toute l’énigme que celui-ci contient. Toute la fidélité aussi, entre démesure et délicatesse, à ce mouvement qui le porte en avant, à ce transport, à cette voix, à laquelle on ne sait s’il commande ou obéit. Traçant comme vous le dites sa propre voie, ou la reconnaissant. Certains appellent cela de la folie, et d’autres amor fati. Quoi qu’il en soit, ce qui nous frappe chez lui c’est l’affirmation d’une volonté, tendue comme une corde tout au long de ses écrits comme dans sa vie.
Enfin, il serait long d’observer les circuits de cette étendue, mais on peut dire qu’ils conjuguent l’espace et le temps. Cela est marquant dans certains récits ; nous le voyons, lui ou plutôt son alter ego, s’apostropher d’un lieu lointain à l’autre, d’un point du temps à l’autre, à l’écoute de certaines pensées émises parfois vingt ans plus tôt. Ce ne sont pas des souvenirs d’un temps passé, mais une omniprésence. « Si quelqu’un, si quelque chose se souvient, ce n’est pas moi – dit-il, on se souvient de moi. C’est ce temps qui se souvient de moi. Et qui dicte ». Dans ce relais d’observation, où s’opère un échange avec celui qu’il nomme son « frère lacté », la toute-présence que nous y ressentons est indissociable de la plus grande distance, comme si le moindre geste rapporté était toujours vu à l’échelle cosmique, depuis une autre planète qui en donnerait le sens. Voici l’espace de résonance si singulier de Stachura : l’ici n’y est tangible que depuis un ailleurs auquel il renvoie ; en cet ailleurs pour ainsi dire l’ici devient, selon une relation qui n’est pas sans évoquer avec surprise la loi quantique de séparation et d’unité. Stachura était d’ailleurs très au fait des problèmes de physique et d’astrophysique, comme en témoigne sa correspondance amicale avec la biophysicienne Barbara Czochralska.


I.B.H. : – Ses exergues aussi sont merveilleuses, je trouve. Je pense à celles-ci : « à deux êtres / comme un seul » ouvrant le récit « La Noce », qui sera suivie de : « à trois êtres / dont deux : presque comme un seul » précédant « El condor pasa ». On peut y voir la recherche d’un idéal enfin embrassé, ou quelque chose de très ironique ?
Je trouve que cela dit beaucoup, mais peut-être je me trompe, au fond, de ce désespoir qui le mènera au suicide.

L.P. : J’ai du mal à percevoir chez lui de l’ironie. De l’humour, oui ; son observation des situations peut en saisir la dimension humoristique, une circonstance soulever un rire, mais il n’y a chez lui, me semble-t-il, aucune disposition moqueuse, et Stachura est l’être le moins porté du monde à feindre ce qu’il pense, sa parole est entièrement tendue dans une épreuve de vérité.
Les exergues que vous mentionnez me semblent à percevoir dans leur valeur d’appel, traçant par ricochets la ligne vivante de sa traversée. Les signes qu’à elle-même cette traversée se fait, l’œil tourné en dedans, contiennent toujours plus de questions que de solution. Quant au désespoir, on peut dire qu’il le précède, et que, en en partant comme il l’a fait, ne pouvant sur sa route que vouloir, c’est à une création de chaque instant que Stachura se livre, tout à l’intensité de son accès au monde – et celui-ci, c’est sa valeur, n’a pas plus d’objet que de but.
Reste l’impossibilité, peut-être, d’une telle traversée – le « on » ne saurait faire unité : le « je » ne se franchit pas intégralement – c’est ce qu’il n’a cessé de savoir profondément, avec ou sans ironie, en devinant très tôt sa fin. Qui brutalement l’a rattrapé, comme l’ombre le voyageur. Cela se trouve lucidement consigné dans le dernier Journal qu’il a tenu, et qui pendant longtemps fut le seul ouvrage traduit de lui en France, paru en 1991 sous le titre Me résigner au monde. En lisant ces pages absolument bouleversantes de ses derniers jours sur terre, qui décrivent comment son « Tout » l’a quitté, comment ce qui lui dictait ses mots s’est tu, on observe qu’il se retrouve soudain nu devant son nom, ramené à cette identité qu’il avait désertée – retour qui ne saurait en être un vraiment.
Peut-être sont-ce là ses plus belles pages, dont on se dit qu’elles auraient pu initier un nouveau départ, si la boucle pour lui n’était bouclée… définitive, béante : dissolution.
Et lisant ces lignes tenues presque chaque jour jusqu’au dernier, on peut se dire que le suicide fut encore pour lui une fidélité au fait d’aller de l’avant : ultime signe d’une volonté. Tout cela bruit aussi dans le dernier poème qu’il a laissé sur le lieu de sa mort : « Lettre à ceux qui restent » : toujours chez lui cette union du mot et de l’acte, sans que l’un ait entièrement pris le pas sur l’autre.
Mais pour reprendre votre interrogation sur l’ironie, on peut éventuellement trouver celle-ci sous un autre aspect, en revenant aux textes de ce recueil : peut-être y a-t-il chez Stachura une manière ironique de relever des contradictions, principalement dans le langage commun, lorsqu’on emploie des mots convenus dont on ne réalise même plus le sens. Souvent il les épingle comme s’il les entendait pour la première fois, y posant un regard distant, lui qui ne fut jamais entièrement installé dans une langue (son premier apprentissage ayant été le français, puis le polonais à partir de ses onze ans – langue qui lui resta aussi en partie étrangère). Régulièrement, dans ces récits, revient l’expression « comme on dit », qui rééclaire des expressions sous un angle inédit, ironique si vous voulez : là encore, c’est depuis une plus large étendue qu’il relève des détails qu’à force d’habitude nous ne percevons pas.
Évidemment, ce regard qu’il porte sur le langage fut une gageure pour cette traduction en français menée avec Liliana Orlowska ; à tout instant nous étions mis en garde de ne pas plier ses mots selon une direction préétablie. Il s’agissait pour nous d’épouser du mieux possible la surprise qui en émane, l’impression émerveillante de découverte, de mise au jour, au sens archéologique d’« invention ». Et Stachura, si habité par la question du sens, se révèle porteur d’un puissant déconditionnement.


I.B.H. : – Comment se passe actuellement la réception de Stachura en Pologne ?

L.P. : – Après des décennies où il fut célébré presque comme un saint – une figure de dévotion placée entre Rimbaud et François d’Assise – cette ferveur est désormais retombée (autre temps, autres cultes de la personne…). Et tandis qu’à la sortie de Się, des queues s’étendaient devant les librairies du pays – non pour cause de rationnement communiste, mais par abondance de ses lecteurs – le « public » est actuellement bien moindre, mais sa qualité semble s’être améliorée. Plus juste est la reconnaissance de sa production écrite, de la richesse des phénomènes qui s’y jouent ; et de plus en plus d’universitaires font leur travail de prospection, tant sur la forme que les enjeux. Cependant on pourrait souhaiter que cette profondeur soit surtout évoquée par d’autres auteurs, d’autres lecteurs la recevant – en Pologne comme n’importe où ailleurs – car Stachura a une parole essentielle à nous livrer, une intense parole de vie.

I.B.H. : – Ces deux parutions sont un premier pas vers une meilleure reconnaissance de Stachura, nous l’espérons, merci infiniment à vous, Laurent Pinon, de nous avoir accordé cet entretien.




 

p 51 :

Entre-temps était venue l’heure entre chien et loup, comme disent les Français. Ainsi donc le crépuscule. Visiblement, mais aussi invisiblement insensiblement imperceptiblement. Cela se passait sous les yeux, sous les yeux mêmes, mais aussi en dehors d’eux. Ou bien quelque part à côté. Ou bien quelque part entre. Oui. Entre. Les yeux ne pouvaient en saisir voir discerner le cours. Les yeux voyaient tous les moments étapes phases, tous les points (s’assombrissant) du crépuscule, mais sans ce fil fin reliant attachant assemblant tout en une seule chose. Invisible était-il. Ce fil. On ne pouvait que supposer qu’il était là. Et il en était de même pour l’heure entre loup et chien, comme ne le disent pas les Français. Ainsi donc l’avant-aube. Quand finissait la nuit et commençait le jour. On ne pouvait pas non plus y voir ce fil assemblant cousant raccommodant en une seule chose tous les points (s’éclaircissant) du lever.
Et il n’en va pas autrement – pensa-t-on – pas autrement, mais pareillement, pareillement invisiblement insensiblement imperceptiblement de toute la vie. On ne verra pas ce fil serpentant et soudant fondant forgeant en une seule chose – s’assombrissant et s’éclaircissant – tous les points, tous les hommes rencontrés, tous les lieux, tous les moments, tous les actes : petits, tout petits et grands. Même en scrutant, très attentivement, très soigneusement. On ne le verra pas. Mais on peut supposer qu’il est là, ce fil. Supposer ou sentir, c’est-à-dire comprendre spontanément. Et que ce fil est tel qu’est la vie. En zigzag si la vie est en zigzag, simple si la vie est simple, fidèle si la vie est fidèle, ivre si la vie est ivre, lombricoïde si la vie est lombricoïde, reptilien si la vie est reptilienne, morcelé si la vie est morcelée, inflexible si le destin est inflexible.



p 115 :

« Chaque jour était pour moi le dernier jour. Ceci, je me l’inculquais, farouche pensée attachée par une chaîne comme un chien à un cerisier dans un verger sans clôture. Animal fidèle vigilant qui ruait, aboyait, claquait des dents, qui hurlait la nuit et gémissait, me rappelant ainsi ce que, parfois, il m’arrivait d’oublier sans le vouloir. Que chaque jour est le dernier. Pesante était cette pensée. D’un poids lourd. J’en sentais chaque tonne chaque jour. Je sentais parfois, à part égale sur chaque centimètre carré de peau, le poids terrible bouleversant du moment le plus quelconque, le plus insignifiant, ainsi par exemple : en me baissant à la pompe pour boire de l’eau, ainsi par exemple : coupant du bois, la hachette suspendue soudain en l’air comme un papillon, et le mur de la forêt s’effondrant sur la bosse de l’homme. »
Oui, chaque jour est le dernier jour et dernier est chaque moment (bien que ne disparaissant pas, se déplaçant seulement ; quelque part en arrière semble-t-il). C’est aussi pourquoi, c’est aussi pourquoi justement chaque nouveau jour est le premier et premier est chaque nouveau moment. Ainsi là maintenant : chaque jour à chaque moment, dernier et premier, on peut très facilement, comme d’un claquement de doigts, passer de la position verticale à l’horizontale, on peut – sans réveiller le diable de la forêt ni le démon du pavé de la ville – simplement trébucher et tomber sur un chemin courant, et y rester. Et dans cette situation où cela peut arriver à tout moment, mais n’arrive pas, alors chaque nouveau moment est bien évidemment offert, bien évidemment un don, et si l’on accepte ce présent, et bien sûr qu’on l’accepte (et pourtant on peut ne pas l’accepter, sachant bien dans ce langage tenu de quoi il en retourne), si donc on accepte ce présent, qui est chaque nouveau moment, celui-ci par exemple, celui-ci précisément, alors comment pourrions-nous, mon cher frère lacté, le traiter avec mépris et l’abandonner en ce moment même ? En fuyant en ce moment même les moments passés, qui se sont déjà déplacés, dont on a déjà été une fois l’hôte, lesquels, une fois déjà, méticuleusement et soigneusement et passionnément ont empli notre terrible et merveilleuse tension. Comment le pourrions-nous ? Ce serait indélicat.



p 117 :

Nous en avons entendu tant. Nous en avons vu tant et tant. Qui par exemple se lèvent le matin et qui – au lieu de saluer le jour nouveau et de s’étonner bellement de ce miracle, de s’être réveillés d’un gouffre, que leurs yeux se soient ouverts, puis, après avoir ouvert la fenêtre, au lieu de s’étonner encore bellement de ce miracle-ci, qu’elle est là à sa place, cette toute fine membrane de terres et mers, avec au-dessus d’elle ce flottant foulard aérien archidélicat de batiste de broderie ajourée, et tout ça, ce presque rien, suspendu quelque part, Dieu sait où, entre les volcans de milliards de soleils et d’incommensurables océans glaciaux d’éther – avancent la main jusqu’au bouton d’une radio près du lit, et le tournent, non pas pour s’étonner de cet autre miracle-ci, précisément encore, de tourner le bouton d’une petite boîte silencieuse et qu’y résonne un orchestre, un orchestre parfois éloigné de bons milliers de kilomètres d’un endroit donné, par-delà monts et vallées ; non pas donc pour ceci, ni pour écouter le jeu de cet orchestre, mais pour que quelque chose bourdonne et pour que ce bourdonnement étouffe quelque chose, parce qu’ils ont peur du silence et peur d’eux-mêmes, ils ont peur dans ce silence d’entendre en eux un certain bruissement et de discerner dans ce bruissement quelque chose comme un lointain écho à peine audible de l’appel d’un frère lacté.
Oui, mon frère lacté, mon cher frère de la Voie Lactée. Quant à nous, nous ne nous sommes jamais assourdis entre nous, au contraire, tout au contraire, juste au contraire (voici encore cette brassée pour toi): nous avons toujours été attirés par les extrémités, les lisières, les confins, les zones frontalières, les régions limitrophes, par les tournants les plus avancés, les aphélies, les détours – car, nous l’avons d’abord senti de manière magique, puis l’avons su de manière magnétique, que là-bas justement, qu’ici justement il y a cette partie d’un lieu, cette partie à part d’un lieu non à part où nous sommes au plus près l’un de l’autre, c’est-à-dire le moins loin, d’où nous pouvons distinguer notre appel l’un vers l’autre dans un bruissement qui n’est pas sourd.


Edward Stachura, La Marche du scorpion, traduit du polonais par Liliana Orlowska et Laurent Pinon, Arfuyen, 2026, 248 p., 18,50 €

Edward Stachura, Près d’Annopol, traduit du polonais par L. Orlowska et L. Pinon, Alidades, 2022, 50 p., 6,50€

Deux liens vers Stachura publiés récemment par Poesibao sur les deux livres existant en France.
Le premier – le second