Mort à 47 ans au Goulag, Vasyl Stus, né en Ukraine, a laissé de superbes textes et poèmes de résistance.

Les éditions Noir sur blanc de Lausanne ont pris récemment l’initiative courageuse et nécessaire de publier un très abondant choix de textes du poète ukrainien Vasyl Stus. Ils sont traduits par Georges Nivat qui, dans un émouvant « Envoi du traducteur », en toute fin de volume, s’adresse à l’auteur comme à un être proche dont la « voix prophétique », écrit-il, « provoque en moi un frisson jamais ressenti ».
Ce volume a le très grand mérite de faire entendre cette voix à des lecteurs francophones qui jusque-là l’ignoraient presque totalement. Sa réception est facilitée par des indications biographiques et des pistes interprétatives prodiguées avec finesse et sensibilité, comme si la personnalité et l’écriture de Vasyl Stus ne pouvaient être évoquées que dans des tonalités proches de la profonde humanité du poète.
Celui-ci, né en 1938 en Ukraine, mourut en 1985 en Sibérie : 47 années de vie, dont la moitié en détention, principalement au Goulag, très loin des siens et de son pays bien-aimé. Il ne fut pourtant coupable d’aucun crime, sinon celui de s’opposer sans compromis ni prudence aux diktats littéraires que la Russie – non pas celle de Staline, mort en 1953, mais celle de Brejnev – imposait à son peuple et aux peuples de ses pays satellites.
Dès le milieu des années 60, Stus, avec quelques amis écrivains, manifesta son refus radical des normes politico-esthétiques imposées par le régime et subit aussitôt les effets d’une impitoyable répression : interrogatoires, arrestations, interdiction de toute activité académique et, bien sûr, censure de ses premiers recueils poétiques, en 1970 (Arbres d’hiver) et 1971 (Joyeux cimetières). En janvier 1972, il fut condamné, avec d’autres dissidents, à cinq ans de bagne, en grande partie dans l’est de la Sibérie. Il revint en Ukraine en 1979, prit la tête du Groupe ukrainien de Helsinki, association de défense des droits de l’homme fondée en 1976 à Kiev pour surveiller le respect par l’URSS des Accords d’Helsinki. Il fut de nouveau arrêté et condamné, en mai 1980, à dix ans de travail forcé. Il mourut en septembre 1985 au camp de Perm-26, après une grève de la faim.
Au vu de telles données biographiques, on ne peut que s’étonner du très grand nombre de textes écrits par cet auteur. Le livre, sans prétendre recueillir ses œuvres complètes, comprend plus de 400 pages de poésie et près de 100 pages de prose, dont beaucoup de lettres envoyées depuis le Goulag à sa femme, son fils, ses parents. Manifestement, l’écriture était pour Vasyl Stus, davantage encore qu’un mode d’expression, un outil de résistance, un moyen, le seul peut-être, de vivre, ou plutôt de survivre.
C’est pourquoi peut-être cette écriture est à la fois proliférante et ramassée, faite souvent de pièces brèves, comme des fulgurances s’extrayant soudain du mutisme et de l’indicible. Le traducteur y discerne une « poétique de la douleur et de la lucidité (…) bâtie sur l’oxymoron, l’attelage des opposés ». Le témoignage de l’insupportable se garde de s’étaler dans un flux univoque, il s’interrompt lui-même, se laisse césurer par l’humour, l’ironie, parfois par le grotesque. Les échos sibériens de l’Enfer de Dante n’excluent pas des admirations bucoliques, l’imminence de la mort suggère des images très vivantes, les clôtures infranchissables et les horizons obturés du camp donnent lieu à des évocations de mondes ouverts sur l’infini, sur des transcendances souffrantes mais potentiellement salvatrices. Au Goulag, le visage humain disparaît dans l’anonymat des numéros et des choses exploitables, le vivant, écrit Georges Nivat, « se fait minerai » ; mais il ajoute aussitôt : « le minerai se fait vivant, (…) réel et surréel sont interchangeables ». L’expérience du pire, quotidien et sans remède, est encore traversée par d’incompressibles murmures d’espérance.
La langue de Vasyl Stus est souvent proche de l’épuisement, de la consomption dans l’obscurité, dans le mutisme, dans l’acquiescement aux puissances mortifères. Mais même au plus près de l’inéluctable, elle parvient encore à puiser de quoi maintenir une volonté d’affirmation : elle la trouve dans les œuvres de quelques poètes – Dante, Goethe, Rilke, Pasternak – ; dans un amour inébranlable, bien qu’inquiet et parfois déçu, de l’Ukraine, de son histoire, de ses élans de liberté, de son premier chantre, Taras Chevchenko ; dans une confiance maintenue, malgré tout, en l’humanité, la vraie, celle qui ne s’égare pas dans les jeux et les délires du pouvoir et de la domination, celle qui prend la mesure de la faiblesse de chacun et convertit cette faiblesse en possibilité de partage équitable d’un monde réellement vivable.
Daniel Payot
Vasyl Stus, Palimpsestes. Poésie et lettres du Goulag, Les Éditions Noir sur Blanc, Lausanne, 2026, 608 pages, 29 €
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« Comme un lion caché dans les bois du crépuscule,
Et qui s’est égaré, ainsi m’a fui
L’horizon glissé aux fentes du souvenir –
De tout ce qui fut, et de tout ce qui sera.
L’horloge siffle et murmure en chuintant,
S’éboulent des temples édifiés à l’instant,
Et la voix des douleurs librement s’écoule
Dans la vase du temps, qui coule à l’envers.
Des mondes dénudés se dressent tout autour
Sans horizon (…)
Comme un lion caché dans les bois du crépuscule,
Et qui s’est égaré – moi, épuisé
Par le poids de la route, blanc de poussière
Dans les confins, et les fentes des attentes.
Comme lion caché dans les bois de l’horizon
Et qui s’est égaré, moi aussi j’erre,
Loin de toi, et pour jamais séparé.
(…)
Comme lion caché dans les bois de l’horizon
Et qui s’est égaré, ainsi de toi,
M’approchant, je m’éloigne.
Ô séparation !
Tu nous divises, ou tu nous unis ? »
(Page 285, extrait du recueil Palimpsestes I)
« Je me rappelle un vieux bonhomme. Lui-même avait faim, et lorsqu’il attrapa un pigeon malade, un jeunot qui avait encore le bec jaune (c’est sa patte qui était malade), il lui fit becqueter du pain sur sa bouche et le fit boire. Ce pigeon sautillait à sa suite, le suivant comme un père. Et ensuite ? Petit-pigeon s’est rétabli, a grandi, a pris des forces. Je ne sais s’il l’a remercié ou pas (là n’est pas la question), et, s’il l’a fait, comment ?
Mais aussi longtemps que je vivrai, je me souviendrai de ce vieil homme nécessiteux, et des pigeons perchés sur ses épaules, ses bras, ses paumes et sa tête (le vieux n’est plus). Et du fait que cela fut, que je l’ai vu et d’autres aussi, le monde en a été meilleur. Parce que moi et les autres, ça nous a donné envie de vivre comme lui, et que les pigeons se perchent sur nos épaules. »
(Page 551, extrait de la lettre à son fils Dmytro du 25 avril 1979)
« Il viendra, assemblera, conduira
Par les glaces, et par essarts séculaires,
Brandissant son ire comme table de loi –
Assez tardé, le futur vous attend !
Car le passé marche au travers des siècles,
Et le présent prophétise les lointains.
Comme trois barques amarrées dans le courant,
Mais de rameurs il n’est pas un en vue !
Nulle part il n’est le moindre joyeux rameur,
Ni d’onde joyeuse on ne voit nulle part,
Mais lui, Dieu transfiguré, il allonge
Son généreux élan et il fait le gué.
Soudain une volte, et comme un tourbillon,
Il entre dans la nuit, l’eau étoilée, marche ! »
(Page 436, extrait du recueil Palimpsestes II)
« Et le ciel pour moi se rapetissa.
Fini, l’infini qu’étirait le naïf
Regard d’enfant. Plus possible de croire que
Le perdu en veille en songe reviendra.
Les songes ont perdu leur force. Dieu sait quand,
Ton cœur les a, comme une escadre d’esquifs,
Dispersés. Et les rêves qui reviendront
Seront braises éteintes entre tes paupières. »
(Page 451, extrait du recueil Palimpsestes II)
Le Flotoir a évoqué Vasyl Stus à deux reprises au printemps :
https://flotoir.fr/habiter-les-lacunes-notes-du-19-mars-au-1er-mai-2026/
https://flotoir.fr/juin-2026-de-la-combinatoire/ ( dans cette dernière parution, il est question d’un entretien autour de Georges Nivat paru dans Le Monde)