Découverte de l’écrivain polonais né en France, nomade et orphelin, qui remplace le “je” par “on”, entre proses et poèmes.

Né en France en 1937 dans une famille polonaise, Edward Stachura reste aujourd’hui encore inconnu dans son pays de naissance. Revenu en Pologne en 1948, il s’y suicide 31 ans plus tard.
La marche du scorpion est la traduction en français d’un recueil de récits publiées en 1977, dont le titre original (Sie) est un pronom réfléchi (en polonais). Selon les traducteurs, Liliana Orlowska et Laurent Pinon, la manière dont l’auteur emploie ce pronom, qui apparait fréquemment dans ces récits et se traduirait par « soi », « se » ou « s’», n’est pas conforme à la grammaire polonaise, l’auteur s’en servant comme d’un pronom impersonnel. C’est la raison pour laquelle les traducteurs ont décidé de le rendre par « on », choix qu’ils expliquent à la fin du livre. Le lecteur est ainsi plongé dès la première ligne (« On marchait ») dans un univers déstabilisant où le narrateur se réfère à lui-même comme « on ». Un lecteur non avisé qui tombe sur des phrases telles que « s’interrogea-t-on », « répondit-on » ou « on pensa », pourrait se demander s’il s’agit d’une mauvaise traduction ; or, la beauté stylistique du texte contredit cette hypothèse. S’agirait-il donc d’un parti-pris de l’auteur exprimant une vision qui lui est propre et qui se manifeste par une grammaire volontairement malmenée ? Cette dernière hypothèse s’avère juste si on lit le dernier récit du recueil, intitulé « On » : « Il n’y a pas de je. Il y a on. On est état. Non pas monsieur ». Cependant, la décision des traducteurs (ou de l’éditeur) de révéler cette vision seulement à la fin du livre fait courir le risque que les lecteurs soient déroutés par l’étrangeté de la grammaire et qu’ils abandonnent la lecture. De l’autre côté, on peut comprendre leur désir de laisser le lecteur découvrir la vision du livre par lui-même.
Stachura remplace donc le je narratif par un pronom impersonnel dans un désir programmatique visant à ébranler la stabilité de la subjectivité par une errance aussi bien littérale que métaphorique. Dans plusieurs récits, le narrateur erre ça et là, ces voyages étant des fictionnalisations des périples effectués par l’auteur même au Mexique et aux Etats-Unis. Dans « En avant, bleus », qui se passe au Mexique, le narrateur, invité à conter une histoire, raconte qu’un jour il avait vu sa propre tête suspendue en l’air : « C’était ma tête. Ma propre tête. Qui me regardait et que je regardais ». Ce narrateur nomade, qui dort avec un couteau sous son coussin sur le canapé des amis hippies, ne cesse de bouger de lieux en lieux et d’histoires en histoires. Dans « Un après-midi de la nuit », il décrit le « monde tordu » des Etats-Unis où les travailleurs paient les employeurs pour la gloire de travailler pour eux (ainsi, le célèbre architecte Paolo Soleri, qui construit la Ville du Futur en Arizona, Arcosanti, lui demande 200 dollars pour le laisser y travailler).
Stachura publie ce livre peu après la parution en France de L’entretien infini où Blanchot entreprend un processus de de-subjectivation et développe une philosophie de l’errance dont le Juif est la figure dépourvue de racines, de terre, de subjectivité et d’histoire. Stachura aurait-il lu Blanchot, ou s’agit-il tout simplement d’une rencontre d’esprits semblables ? Le narrateur (via ses traducteurs) appelle cet état d’errance et de déracinement ontologique « orphelinage » et se désigne lui-même comme « orphelin » non pas parce qu’il n’aurait pas de parents, mais pour avoir choisi d’abandonner leur maison – « orphelin par choix ».
Le sujet représente la chute dans le temps : « Moi c’est le venin. Moi c’est le serpent. Moi c’est le cancer. […] Car je c’est le temps. Je c’est le serpent. Je c’est le cancer ». Par contraste, « on » symbolise un esprit universel-éternel, et donc sans souffrance : « On est on. On est esprit. On est personne ». En tant que tel, « on » nous ouvre à l’éternité : « Découverte de ceci que l’éternité […] doit commencer : […] à partir de moi-même ». Et pourtant, le plus beau récit de ce recueil, « Je l’aimerai par la force de ma volonté », reste celui qui est le plus conventionnel du point de vue grammatical, car c’est le seul écrit presque entièrement en usant d’un « je » narratif, un homme qui s’entretient avec une femme. Ce dialogue nous rappelle les histoires d’amour absolu d’un Stefan Zweig ou d’un Sandor Marai, deux autres grands écrivains d’Europe centrale et voyageurs outre-Atlantique. Dressant un portrait mémorable d’une femme-alter ego du narrateur-auteur, cette histoire d’amour impossible vire à la fin de « je » à « on ». Plus précisément, au moment où l’homme et la femme sont sur le point de s’embrasser, un grand fracas se fait entendre, il se réveille et (re)devient « on » : « On pensa que… si dans le rêve nous avions réussi à nous toucher, je n’aurais pas été réveillé par ce fracas retentissant […] ». Autant dire que le sujet amoureux est un je qui aspire à l’éternité d’un on. Paradoxalement, l’amour absolu n’est pas la déraison, mais la volonté absolue.
Les phrases de Stachura sont souvent longues, sans ponctuation, nous rappelant parfois les « exercices de style » de Queneau, où une même proposition est reprise sous diverses formes alternatives. Elles témoignent également de l’esprit ludique de l’écrivain français, comme dans « les Grecs n’aiment pas les Turcs et vice versailles, les Hongrois les Roumains et vice versailles, les Portugais les Espagnols et vice versailles […] ». Nous devons remercier Liliana Orlowska et Laurent Pinon pour leur traduction, aussi subtile que fidèle, d’un écrivain intensément original.
Alta Ifland
Edward Stachura, La marche du scorpion. Traduit du polonais par Liliana Orlowska et Laurent Pinon. Editions Arfuyen, 2026, 256 p., 18,50€.
Également chez Alidades, Près d’Annoupol, traduction de Liliana Orlowska, 2022. – (Recension sur Poesibao)