Geneviève Peigné, « Qu’est-ce que tu feras quand tu seras morte ? », lu par Marc Wetzel (III, 16, anthologie commentée)


Geneviève Peigné répond avec humour à l’impensable, transformant l’après-mort en question vive, littéraire, tendre et obstinément partageable. Livre bien vivant…


 

 

« Nous nous regardons
La fillette me regarde
Et ce que demande la fillette me regarde
Qu’est-ce que tu feras quand tu seras morte? » (p. 7)

« Que faire, sinon se tapoter de l’index le crâne, vide de réponse ?
À la fois dans le geste qui signifie cinglée et dans celui d’un chef de chœur qui heurte d’un coup de diapason son os frontal et entonne le timbre pour que les voix s’accordent » (p. 10)

« C’est trop me demander de te fournir une réponse
Je n’ai jamais écrit qu’autobiographique !
Dans ce domaine, sur lequel tu questionnes, on ne peut parler que de croyances
Donc de fictions
Je ne peux pas recueillir de témoignages
Conséquence : rien de valide à t’offrir
Telle est ma réponse d’écrivain à ton défi
(In petto : une écharde dans le coeur te dire non)
Tout au plus
Apprivoiser la question
Peut-être ? » (p.16)

« Décrire avec exactitude ce que n’a jamais vu quiconque est une spécialité humaine dont l’utilité est improbable mais réelle : nous unir dans l’impossibilité d’avoir le dernier mot » (p.18)

« C’est toujours d’être vivant, qu’on court après » (p.22)

« Ma préférence va aux poètes pour leur manière de terminer
Paul de Roux, particulièrement, qui espère que si, comme on le prétend, la vie entière défile à toute vitesse dans les dernières secondes de l’existence, lui sera rendue l’image vive des seins de sa bien-aimée : « Je trouve que c’est un assez beau congé de la vie. Je n’en veux pas d’autre »
Mais tout ça, je te l’accorde, n’est que du rideau pas encore tombé » (p.26)

« Enfiler un linceul comme un dossard de course perdue
Déposer comme carte de visite des tintements de chaîne et des frôlements horrifiques
Ni toi ni moi n’ambitionnons sous cette forme de revenir
Aux prises avec des histoires enfouies d’injustice ou d’impossible réparation » (p.33)

« Je m’arrête
Je contemple
Un Christ est passé par là
Trois jours
Comme si de rien n’était
Ou le refus de trahir un secret
Le ressuscité Lazare
Pas davantage bavard
Quelle déception
La peinture
Quelle foi charnelle
Dans ce corps mince et musclé
Dans l’éclat vermillon du sang au pied gauche et au torse qui, jusqu’à aujourd’hui, a négligé de sécher
Couleur costaude
Beauté pain quotidien
Sauf mardi, jour de fermeture du musée » (p.37) 

« Ce que je pense de l’utilité de mourir ?
De débarrasser le plancher, laisser la place à d’autres ?
Il faulx
Je croix » (p. 42)

« Alors que trois jours plus tôt nous assistions aux obsèques du mari de Colette, je reçois, avec d’autres, un mail de lui
Des difficultés financières imprévues le poussent à solliciter notre aide financière
Délicat d’avertir Colette que la boîte aux lettres a été piratée
« Personne n’y a cru, convient-elle. Moi, si. »
En dépit de notre rationalité, un petit peu nous aussi
On ne se conduit pas toujours comme on veut, ici-bas compris… » (p. 44)

« Plausible existence posthume : appartenir à un village
Où, quoique résidant depuis deux décennies, franchir le seuil des maisons demeure exclu
Se parler, oui, entre voisins, on aime se parler. Dans la rue. Sous le porche
Pénétrer jusque dans les foyers, le temps n’est pas venu
Ce ne sera qu’après avoir pris place dans le petit cimetière qui jouxte l’église, que l’incorporation adviendra : nous serons du village » (p.45)

« Dois-je l’avouer
que me voici déjà au moment où comprendre ce remède de se solidariser avec toute chose fragile (…)
Et sûr qu’écrire
guérit ma vie » (p.50)




Cette poète est un esprit libre et juste (elle a ce genre de liberté qui sert aux autres, car elle semble être allée chercher tellement loin ce qui la motive et la nourrit, qu’on vient spontanément l’aider à tout ramener chez elle – et donc, grâce au livre, chez nous – en ré-emménageurs dispos et contents), comme tendrement insolente, et qui vous prend à son bord d’un très baroque « Alors, enfin décidé ? !… » lancé à lecteur inconnu.
  Donc elle a rêvé ici d’une « fillette » souhaitant savoir à quoi l’auteure occupera sa mort. « La question attend ma réponse », constate-t-elle, et l’introduction se finit aussitôt là, sur le portrait précis et charmant (la part descriptive s’arrêtera là, brève comme du Lewis Carroll, la métaphysique commençant ses continues et vives blagues juste après, et jusqu’au bout) de sa toute-récente interlocutrice :

« Coiffée à la Jeanne d’Arc
Cheveux courts
Un pull en laine tricotée, blanc à rayures marine, dont les manches découvrent les poignets (la croissance)
Les genoux couronnés, mercurochrome et croûtes brunes
Chaussettes pas bien tirées
Exactement qui je fus entre quatre et cinq ans
Qu’est-ce que tu feras quand tu seras morte ? » (p.8-9)

Tout de suite honnête, l’auteure interpellée prendra soin d’éliminer (en les mentionnant à peine) les réponses évidemment dilatoires, ou sortant trouver une « touche » trop grossière pour embrayer sur partie à nouveau jouable. « Je ferai revenante » (cf p.25) n’est d’aucune pertinence face à un si jeune (mais aigu) cerveau. « Je ne serai justement plus là pour pouvoir y faire quoi que ce soit » supposerait (sans preuves) que la vie terrestre a l’exclusivité du faisable. « Je n’y serai justement plus pour me poser la question » voit bien que d’autres pourraient toujours la lui soumettre. « J’essaierai de passer pour pas morte » se fait d’emblée contrer par un « Auprès de qui ? ». Les réponses déjà plus malignes et finaudes (« Je redescendrai de ce que j’aurai exactement monté » – qui est à peu près la loi du travail, et la limite du mérite ; ou « J’inaugurerai tous les enfers auxquels je n’aurais pas cru » – qui imagine que convictions et doutes nous survivent ; ou « Je recevrai tous les coups que j’aurai eu tort d’esquiver, sans rendre aucun de ceux que j’eus raison de retenir » – qui confond rigidités morale et cadavérique) restent enlisées dans les cordes vocales, et n’osent pas même penser à haute voix. Il faut donc, pour l’auteure, se faire sérieuse, et examiner la question depuis la justifiée candeur de qui la pose.

D’abord, que peut bien entendre une fillette par « faire » ? Car son tout jeune âge découvre l’agir, et rétorquer que ce sera alors exclusivement le temps d’avoir fait ne lui en remontrera rien. Ensuite – comme arguerait laborieusement un Wittgenstein – que représente pour elle une « question » ? (Peut-elle se douter qu’une réponse ne serait de toute façon pas forcément une solution ? p.31). Aussi : toute mort étant « fin du monde » pour la personne concernée, de quel ensemble ordonné et cohérent de moyens d’agir (p.32) pourrait-elle disposer pour les tâches quelconques qu’elle voudra encore se donner ? Et surtout, pour une « fillette » sachant à peine ce que signifie vivre, comment se représenter assez l’état d’être morte, pour goûter au sel de la seule réponse à la fois responsable et crédible (« j’abats mon unique carte », écrit l’auteure à l’avant-dernière page), à savoir : Le rester ? ! !   

C’est que l’auteure aura, scrupuleusement, exposé (littéralement posté sur une vitrine d’italiques, à mesure) les réponses attendues, communes (au sens de notre consternante convivialité de mortels), savamment sympathiques comme : Danser avec Fred Astaire ;  ou Questionner Socrate – ou même interroger, précise l’ironiquement me-tooiste page 35, Sappho, Hildegarde, Jeanne, Simone, Marguerite et Olympe ; ou Retrouver toutes celles et ceux que nous avons aimés ; ou la stoïque antienne d’un Cesser de souffrir de ce qui ne peut s’oublier ; ou la familière acrobatie d’un On verra bien quand on y sera ; sans omettre l’acide petite larme d’un Retrouver qui fut aimé/ Et même les enfants que jusqu’au bout le corps n’a pas portés, ou même la gouaille de la mamie délurée mais disponible dans un Rire du tourbillon des questions/ Et s’entendre lire une histoire à l’ombre d’un verger. Mais rien, justement, n’y aura « fait ».

Ce que l’auteure écarte ici, en tout état de cause, ce sont les réponses de pur défi, les provocantes ou agressives défausses. Elle n’en profitera sûrement pas, quoi qu’elle en ait, pour y collectionner les tombes, y compléter (ou peaufiner, si l’affaire s’avère là-bas plutôt qualitative) le Néant, étudier la médecine légale dans tous les miroirs qu’elle trouvera, vandaliser le bureau de Réclamations qu’elle aurait échoué à y diriger, ou cyniquement confirmer que le futur n’est bien qu’un temps grammatical. Ni même se laisser alors rattraper par ce qu’elle n’aurait jusque-là pas su dire. Bien qu’on sente l’esprit de Geneviève Peigné capable de tout, on ne s’imagine pas en lire quelque chose comme : « Là-bas, je calerai toujours sur la vision béatifique, mais je saurai en tout cas mieux d’où venait, par chez nous, cette odeur ». Car cette dame respecte l’absurdité même de la question posée (« ici comme ailleurs », établit-elle sobrement page 46, « il faut bien s’accorder sur une façon dont l’éternité s’acquiert ») ; elle ignore sincèrement en quoi l’au-delà d’elle-même pourrait bien être utile à l’au-delà tout court. Elle se satisferait humblement de pouvoir déjà (inhumée ou incinérée) faire, respectivement, menu de choix pour quelques insectes processionnaires ou poudre azotée (p.24) pour radicelles voisines. Elle ne se mêle pas du deuil qu’on portera d’elle (à raison, car qui pourrait évoquer, sans ridicule ou confusion, ses survivants ?).

C’est que la « fillette » qu’elle met en scène ici, c’est surtout elle-même pour elle-même, voulant s’avouer encore infantile, soucieuse d’avoir ainsi de quoi (à 77 ans !) encore grandir – c’est manière de se promettre de ne pas mourir, quoi qu’il en soit, avant la maturité d’appoint qu’elle espère passionnément, comme si la seule authentique « réponse » était cet intime vœu : c’est avant (d’être morte) que je « ferai » (réaliserai) ce qui compte davantage que moi, pour me consoler de devoir, bientôt, me perdre. Cette auteure (par ailleurs trop timide, de toute façon, pour prétendre à ressusciter un jour publiquement) se montre d’un suffisant sang-froid dans ce qu’elle appelle, plaisamment, sa « contemplation inquiète de notre lieu noir-purée » (p.30) pour assumer la seule réponse logique et effective à la fois : ce que morte elle fera est nous permettre de la relire avec profit. Elle en laisse juges les vivants par principe en difficulté qu’elle quittera alors, et sans illusions devine qu’il aurait de toute façon fallu vivre saint(e) pour survivre intercesseur(e). Elle demande surtout ce que nous aurons fait de notre propre vie, le jour pour celle-ci d’être devenue … une grande fille ! Et n’aura garde de nous asticoter plus fort ou loin que son livre, cette malicieuse et noble poète n’étant pas du genre à ficher un donjon de pierre sur nos châteaux de cartes. 

Marc Wetzel
                                                            

Geneviève PEIGNÉ, Qu’est-ce que tu feras quand tu seras morte ?, éditions Isabelle Sauvage, 2026, 60 p., 15€