Vladislav Khodassévitch, “Poésie”


Poesibao reprend une proposition de l’éditeur Circé dans le but de faire mieux connaître l’œuvre de cet important poète russe



Vladislav Khodassévitch, Poésie, traduit du russe, préfacé et annoté par Henri Abril, édition bilingue, Circé, 2016, 26,50€

 

Polonais par son père, juif par sa mère, Vladislav Khodassévitch voit le jour à Moscou le 16 mai 1886. Son premier recueil Jeunesse paraît en 1908, mais c’est avec Tel le grain (1920) qu’il se révèle comme un poète singulier qui, soucieux de rester « fidèle au sens », affine une forme à la fois élaborée et précise, parfaitement maîtrisée dans son orchestration verbale et prosodique. Au sein de la mouvance postsymboliste russe où dominaient les avant-gardes (acméisme, futurisme, imaginisme), cette poésie au phrasé « néoclassique », en même temps si moderne dans son rapport acéré au monde, à un « siècle cruel », fait de Khodassévitch un maillon incontournable de la lignée pouchkinienne, ainsi que le relevait Vladimir Nabokov dès 1939. Le 22 juin 1922, il quitte la Russie en compagnie de Nina Berberova, future auteure de l’Accompagnatrice. Après Berlin et la villa de Gorki à Sorrente, ils s’installent à Paris en avril 1925. C’est là que le poète succombe à un cancer, le 14 juin 1939.
Parmi les poètes de la grande pléiade russe du xxe siècle, Khodassévitch sera le dernier à « rentrer » en Russie, en 1989, avec une édition complète de ses poésies. Cependant, alors qu’il a retrouvé sa place de premier plan, aux côtés de Mandelstam, Tsvetaïéva, Pasternak, Akhmatova ou Essénine, il demeure largement méconnu dans le monde francophone. C’est à combler cette lacune que s’attache la présente anthologie bilingue.
La première partie reprend tel quel son dernier recueil, La Nuit européenne (1927), où il promène dans l’exil, notamment à Berlin et Paris, un regard désenchanté et lucide, souvent ironique, qui fut toujours le sien. Il n’écrira presque plus de poésie par la suite. La deuxième partie présente un florilège de ses quatre livres antérieurs, avant tout Tel le grain (1920) et Lourde Lyre (1922), ainsi que des poèmes non publiés du vivant de l’auteur.
 

Pétersbourg
 
Aux malheurs pitoyables et monocordes
Tous s’adonnaient, à en être hébétés.
Moi seul, tentation mi-vivante encore,
J’errais parmi les tourmentés.
 
Les yeux tournés vers moi, ils oubliaient
Jusqu’à l’effervescence des théières.
Plaquées au poêle les bottes de feutre brûlaient,
Tous m’écoutaient lire mes vers.
 
Alors, dans la nuit de la tombe russe,
Je voyais une messagère en fleurs,
Et j’entendais la mélodie des muses
Dans les vents d’atroce fureur.
 
Tel un dément, en proie à mes visions,
J’allais à travers le canal glacé
Et, traînant un hareng nauséabond,
Glissais sur des marches brisées.
 
Passé le poème à travers la prose
Et tordu chaque vers le plus lyrique,
J’ai pu classiquement greffer une rose
Sur le sauvageon soviétique.
 
1926