Carte blanche à Michèle Finck : “Fabio Scotto: poète italien et traducteur d’Yves Bonnefoy”


Poesibao accueille ici une communication faite par Michèle Finck à l’Université de Strasbourg autour de Fabio Scotto et Yves Bonnefoy.


Ce texte intitulé « Fabio Scotto: poète italien et traducteur d’Yves Bonnefoy », reprend une communication de Michèle Finck, le jeudi 20 mars 2024 à l’université de Strasbourg, prononcée pour accueillir une conférence de Fabio Scotto.


Fabio Scotto est né à La Spezia en 1959 et vit à Varèse en Italie. Il mène de front un travail de professeur de littérature française à l’Université de Bergame, un travail de traducteur, et une œuvre de poète. Le poète est premier dans sa vie et dans son travail. Le poète est la racine même de ce que je voudrais appeler l’arborescence de l’œuvre de Fabio Scotto. C’est à partir de son expérience propre de poète, originelle et profonde, que Fabio Scotto traduit et interprète la poésie. Il est l’auteur de treize recueils de poèmes et de nombreux livres d’artiste. Ses poèmes ont été traduits en une quinzaine de langues. On retiendra en particulier ses recueils poétiques en italien, qui ont déjà été traduits en français : Le corps du sable (L’Amourier, 2006, préfacé par Bernard Noël), Sur cette rive (L’Amourier, 2011, préfacé par Yves Bonnefoy), Bouche secrète (Éditions du Noroît, Montréal, 2016), La peau de l’eau. Poèmes français 1989-2019 (La Passe du vent, 2020). Déjà ces titres de recueils suggèrent la primauté du corps : Écrire le corps, voilà l’un des enjeux centraux de l’œuvre poétique de Fabio Scotto.

Cette attention première au lien insécable entre le corps et le verbe, entre le corps et le corps organique qu’est un poème, se retrouve aussi dans son travail critique, comme le suggère par exemple l’ouvrage collectif qu’il a dirigé : Bernard Noël : le corps du verbe (Actes du colloque de Cerisy, ENS éditions, 2008). Si c’est fondamentalement en poète que Fabio Scotto écrit ses essais sur la poésie, c’est aussi en poète qu’il traduit, salué par plusieurs prix de poésie et de traduction. Ses traductions ne sont pas seulement des traductions mais aussi et surtout de nouvelles œuvres poétiques, de nouveaux « originaux », pour reprendre les catégories d’Antoine Berman dans son livre Pour une critique des traductions : John Donne (1995). Fabio Scotto est également l’auteur d’un essai remarquable sur la traduction poétique : Il senso del suono. Traduzione poetica e ritmo, Donzelli, 2013 / Le sens du son. Traduction poétique et rythme. Comme le suggère ce titre majeur, c’est en musicien du verbe, en poète averti de la primauté des sons et des rythmes, vecteurs du sens, que Fabio Scotto s’est imposé en Italie comme le principal traducteur de la poésie française moderne et contemporaine. Il a traduit du français une trentaine d’ouvrages : de Vigny, Hugo, Villiers de l’Isle-Adam, Apollinaire, Éluard, Noël, Bonnefoy, Vénus Khoury-Ghata, et d’autres encore. Il a édité et traduit une anthologie de la nouvelle poésie française : Nuovi poeti francesi, Einaudi, 2011. De cet impressionnant panorama de traducteur, émerge ce que je voudrais appeler le massif central de l’œuvre de traduction de Fabio Scotto : la poésie d’Yves Bonnefoy. Grâce à Fabio Scotto, l’œuvre d’Yves Bonnefoy, avant même d’entrer en France dans la Pléiade en 2023, avait déjà paru en 2010 dans l’équivalent italien de la Pléiade. Je veux citer ici le livre monumental traduit par Fabio Scotto aux éditions Mondadori : L’opera poetica d’Yves Bonnefoy (collection des « Meridiani »).

C’est donc au cœur du travail de Fabio Scotto que nous conduit la conférence qu’il prononce à l’université de Strasbourg : « Yves Bonnefoy traducteur (Shakespeare, Leopardi, Pétrarque) et traduit en italien ». Pour comprendre les enjeux de la traduction en poésie, je convoquerai le livre majeur d’Yves Bonnefoy L’autre langue à portée de voix (2013) dont Fabio Scotto est l’héritier. Si la poésie d’Yves Bonnefoy est avant tout une poésie du « sens », celui-ci, fait central, ne se réduit pas à la « signification » et a fondamentalement rapport aux sons, aux rythmes et surtout à la « voix ». Aux « critiques » qui lisent le « texte », Yves Bonnefoy oppose « les amis de la poésie » qui « entendent la voix ». La définition par Bonnefoy de la poésie (comme débordement de la matière sonore, vocale et rythmique sur la clôture des signes) engage aussitôt une définition de la traduction de la poésie : celle-ci n’est pas transposition des « significations » mais restitution du « sens », qui engage le travail sonore et rythmique du poème entendu en termes de « voix ». C’est dans cette haute lignée de traducteurs que s’inscrit le travail de Fabio Scotto qui fait partie de ces poètes modernes, héritiers du Baudelaire traducteur de Poe, pour lesquels écrire de la poésie et s’engager en même temps dans un travail de traducteur est un seul et même acte. A partir de Baudelaire, Mallarmé et Bonnefoy, l’exigence poétique ne se dissocie plus d’une exigence de traducteur. Pourquoi ? En particulier me semble-t-il parce que, comme l’écrit la poète russe Marina Tsvetaeva, « Orphée fait éclater la nationalité ». Ainsi de Fabio Scotto.
Pour Yves Bonnefoy, l’article de L’autre langue à portée de voix intitulé « le paradoxe du traducteur » pose une question cruciale : si, comme on le dit souvent « la poésie est intraduisible », qu’est-ce qui peut « pallier la frustration » du traducteur, quelles « compensations » pour le traducteur ? Ce que Bonnefoy nomme « le paradoxe du traducteur », c’est que l’impossibilité de traduire la poésie est justement ce qui provoque ou développe la vocation de poète du traducteur lui-même. Dans cette perspective, la « compensation » est double : le « laboratoire » de la traduction est le meilleur « poste d’observation » de la poésie et favorise la possibilité pour le traducteur de devenir un exigeant « penseur de la poésie » ; et surtout la traduction peut s’ouvrir soit sur la métamorphose du traducteur lui-même en poète, soit sur une confirmation pour le traducteur de son exigence préalable de poète. Ainsi de Fabio Scotto.

Je voudrais terminer sur une magnifique question que pose encore L’autre langue à portée de voix de Bonnefoy : « La neige tombe-t-elle semblablement dans toutes les langues ? » Yves Bonnefoy y répond par un court article, qui est à lui seul tout un monde : « La neige en français et en anglais ». Non, pour Yves Bonnefoy, « la neige ne tombe pas semblablement dans toutes les langues » : l’anglais, dans un poème consacré à la neige, est davantage apte à « l’observation du détail concret », explique le poète, alors que le français restitue surtout la neige « comme idée ». Une interrogation se dégage alors des traductions par Fabio Scotto des poèmes de Bonnefoy consacrés à la neige, qui se trouvent dans L’opera poetica chez Mondadori : Comment la neige tombe-t-elle en italien et en français ? Nul ne peut mieux que Fabio Scotto répondre à cette question, lui qui, pour traduire l’admirable vers d’Yves Bonnefoy « La neige piétinée est la seule rose », a dû peser avec une balance céleste le poids des mots « neige » et « neve ».

Reste à évoquer la fonction de la traduction pour Yves Bonnefoy. L’autre langue à portée de voix y répond en articulant la question de la traduction à celle de Babel. Pour Yves Bonnefoy, le traducteur a pour tâche primordiale d’être celui qui « réparerait le désastre de Babel ». Notons ici qu’Yves Bonnefoy emploie le conditionnel, tant la tâche de « réparer le désastre de Babel » est inachevable et sans cesse à recommencer. Mais Yves Bonnefoy fait aussi le pari que le traducteur, qui se porte au-delà de la « signification » vers une écoute du rythme de la matière sonore et du « parlar cantando » du poème, trouvera peut-être la voie vers cette « réparation » du « désastre de Babel ». A cette condition seulement, le travail du traducteur pourrait accéder à la fonction sotériologique, par laquelle il pourrait « contribuer à sauver le monde ». Fabio Scotto, me semble-t-il, a entendu au plus profond cet acte de foi en la traduction formulé par Yves Bonnefoy. Si Fabio Scotto peut œuvrer lui aussi à « réparer le désastre de Babel », dans L’opera poetica parue chez Mondadori, c’est certes parce qu’il a entièrement intériorisée l’œuvre d’Yves Bonnefoy mais c’est également parce que, poète italien de haute lignée, il a su être fondamentalement lui-même dans chacun des poèmes traduits. Car voici le maître mot d’Yves Bonnefoy dans L’autre langue à portée de voix : « Le traducteur ne doit absolument pas se garder d’être lui-même ». Ainsi de Fabio Scotto.

Michèle Finck
(le 20 mars 2024 à l’université de Strasbourg)