« Enter Ghost »(Les livres qui hantent), Sébastien Rongier, (III, 11, Hantologie)


Sébastien Rongier nous livre le fantomatique comme expérience, célébration de l’existence, à manier avec précaution. Le fantôme n’est pas anodin.


œuvre de Renaud Allirand

 

Un livre qui hante aurait déposé une forme dans notre mémoire de lecteur. Elle trouverait un nouvel état à chaque rappel, à chaque souvenir, à chaque page qu’on relirait… moins peut-être pour vérifier la qualité littéraire du livre que la qualité du souvenir de l’état de lecteur potentiel qu’on a pu être. À moins que cet état soit plus généralement le signe d’un état d’existence… dès lors le livre évoqué serait moins la convocation d’une lecture ou d’un lecteur que la parution du fantôme de notre existence perdue… l’ensemble des livres contenus dans une bibliothèque réelle comme imaginaire serait alors la constellation d’une existence. La sortie de chaque ouvrage serait le fantôme d’une situation d’être, une figure de soi comme présence du manque. Car ce qui se présenterait d’abord serait la lecture passée devenue inaccessible. Le livre témoignerait alors de la présence d’une absence : une expérience passée déposée dans la mémoire, des sensations et des significations qui se réinventeraient dans cette rémanence de la lecture… mais qu’il faut distinguer de la relecture qui participe autant de la hantise que de la réinvention. La hantise des livres, c’est le retour d’une sensation, d’une illumination, d’un vertige, d’une admiration. En ce sens, le livre n’est pas fantôme de notre lecture, c’est nous, lecteurs, qui sommes les fantômes du livre. Nous sommes des petites figures lucrétiennes qui se déposent dans les interstices des pages des livres. La hantise est un état de la relation qui se renouvelle dans l’impossibilité. C’est une sorte de dialectique aporétique : relire pour dialoguer avec le fantôme d’un état définitivement passé, et, en même temps, avancer dans une compréhension inédite. On (re)lit ou (re)lie des fantômes qui inventent d’autres liens, d’autres chemins de lecture : mélancolie d’un passé définitivement achevé et découverte de nouvelles significations dans ces déplacements de mémoire. La métaphore héraclitéenne s’appliquerait à la lecture : on ne relit jamais le même livre et toute relecture confirme une structure hantologique du livre. Mais il est un fantôme intérieur, un fantôme de l’intériorité. Est-ce un hasard si Joseph Cooper, le cosmonaute d’Interstellar de Christopher Nolan, hante littéralement l’envers de sa bibliothèque ? C’est le lieu d’un temps infiniment intime. Les livres qui hantent renvoient donc à des points d’intimité parfois incommensurables. La bibliothèque est sans doute la seule autobiographie qui vaille.

Venant d’un monde sans livre ni bibliothèque, chaque ouvrage était une découverte aussi essentielle qu’hasardeuse. Ainsi, j’ai entre les mains vers 12-13 ans Thomas l’imposteur de Jean Cocteau. Je ne suis pas en mesure de dire par quel chemin. Comment il arrive jusqu’à moi demeure un mystère, mais il y a eu un chemin. Le livre prend alors une place considérable. Il touche quelque chose. Est-ce la jeunesse du personnage ? Est-ce l’écriture ? Sans doute tout cela. Je me suis bien gardé de l’ouvrir de nouveau, même pour écrire ces lignes… alors qu’il entre en résonance avec des recherches actuelles sur René et sa jeunesse. Thomas l’imposteur fait partie des rares livres miraculeusement sauvés de l’enfance. Il est là. Jamais rouvert. C’est une présence et le signe symbolique d’une conscience, d’une évolution intérieure. Le fait d’avoir sauvé ce livre des tempêtes de la jeunesse prouve qu’il ne s’agit pas simplement d’une construction rétrospective. L’objet, sa présence, révèle quelque chose de ce passé absolument impossible, résorbé dans la confusion des souvenirs. Mais, posé sur les étagères, il est le signe de cette vie fantôme, présence d’une absence, écriture d’une intimité qui ne se jouent pas dans la qualité de l’œuvre mais dans son souvenir, la mémoire d’un livre ayant ouvert une voie, celle qui rend possible l’accueil de tous les autres livres… et de leurs fantômes.

Les fantômes sont d’abord des histoires de mémoire.

Il y a des auteurs qui hantent par une relecture incessante. Baudelaire est celui-là. Proust ou Racine en seraient d’autres, tout comme Modiano, Philip Roth et d’autres encore. Mais la poésie de Charles Baudelaire semble accompagner et revenir de bien des manières, produisant des effets, autrement dit une hantise. Interroger cette présence et ces retours, c’est faire l’hypothèse de la revenance. Qu’est-ce qui prend forme dans ces vagues de retour, dans ces rendez-vous infinis ?

La revenance dirait qu’il y a du vide sans Baudelaire. Revenir à Baudelaire comme d’autres ferait retour à Cythère. Baudelaire est de tous les chemins : de la lecture adolescente aux cours de stylistique à l’université, de l’enseignement dans le secondaire comme dans le supérieur, à l’écriture de livres dans lesquels il réussit toujours à s’immiscer. Puis, il y a le regard des autres, les affinités secrètes qui font arriver à la lecture de Walter Benjamin. C’est Baudelaire qui me présente Benjamin. C’est bel et bien une affaire de hantise que ces dialogues qui créent des affinités, confirment des unions. Incontestablement, les fantômes provoquent des liens et créent des ponts. Ils sont pour les lecteurs de grands bâtisseurs et inventent pour nous des chemins. Est-ce un hasard si, quand je retrouvais Michel Deguy pour déjeuner dans une brasserie parisienne, entre mille sujets de conversation, Baudelaire revenait toujours dans nos échanges ? Non puisqu’il était au cœur de la propre conversation poétique de Michel Deguy, renouvelée de livres en livres… en sorte que, après la disparition de Deguy, revenir à Baudelaire, c’est aussi désormais faire ressurgir son souvenir, et la présence de ses livres qui désormais participent de cet autre dialogue qui s’appelle revenance. Il faut croire que les fantômes littéraires avancent en cortège.

Il y a des livres qui hantent parce qu’ils sont impossibles à ouvrir. Il ne s’agit pas d’une écriture de l’impossibilité telle qu’elle peut se formuler chez Roger Laporte ou Maurice Blanchot, non il s’agit ici d’une impossibilité de lecture. Il n’est pas question d’une écriture de l’illisibilité qui rendrait le livre plus ardu à découvrir. Non, il s’agit de livres littéralement inaccessibles parce qu’ils n’existent pas. Ou plus exactement, ils existent dans un espace fictionnel et deviennent le fruit de toutes les hantises possibles. Ainsi Les Salades de l’amour est-il un livre d’Antoine Doinel publié en 1979 chez Flammarion. Le livre existe dans l’univers fictionnel de François Truffaut et plus particulièrement dans L’amour en fuite. Doinel le publie et diverses personnes le lisent ou l’évoquent. On le voit, il est matériellement présent. Quand la Cinémathèque française consacre une exposition en 2015 à François Truffaut, on découvre le livre au centre d’une vitrine, confirmant presque qu’il ne s’agissait pas d’une simple illusion… c’est une illusion complexe, comme le sont tous les fantômes. Et peut-être tous les livres.

Si L’amour en fuite est le film du cycle le plus hanté par son personnage, il est celui qui donne envie de lire un livre impossible. Cette présence-absence n’en finit pas de venir hanter ma mémoire de lecteur. Face à ce désir et face à son impossibilité, face à l’aporie fondamentalement constituée par la fiction cinématographique, il n’y a qu’une seule solution possible : écrire.

Je regarde mes hantises et je voudrais parler de tous les livres, leur rendre la pareille. Parler des livres d’un auteur, écrire sur eux ou à partir d’eux, inventer un dialogue quelle que soit la forme qui s’impose, c’est répondre, me semble-t-il, à un grand principe hantologique formulé par un des plus grands fantômes de la littérature. Toute la construction du début d’Hamlet repose sur la figure fantomale du roi mort. Il est le sujet de la pièce. Son apparition est la révélation d’un trouble, pas seulement pour les soldats qui le voient aux abords du château. La présence du fantôme signifie littéralement qu’il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark. Shakespeare utilise à dessein le terme rotten autant pour désigner une condition politique qu’un état du corps du roi. Sans revenir sur les différentes présences du père d’Hamlet, ce qui me déchire toujours, ce sont les derniers mots du dialogue du fantôme avec son fils : remember me. La demande des fantômes est celle de tout livre. Parler d’eux, écrire sur eux, c’est faire vivre nos hantologies, une condition d’existence qui serait un paradoxe, une porte d’entrée, et l’évidence d’un chemin.

Sébastien Rongier