Liliana Orlowska a traduit pour nous des poèmes du grand écrivain polonais Pawel Huelle, inédits en français. Une atmosphère unique.
Im memoriam Joseph Brodsky
à l’embouchure de la Vistule la veille du printemps
La mer mauvaise, impassible, toujours froide comme la mort,
À peine plus chaude en été gronde, se retire
Et revient à sa place initiale.
Elle roule chiffons, verre, plastique et caoutchouc, en un mot
La mort de la civilisation qui se voulait raison pure,
Mais tout ce qu’elle a conservé de Kant ce sont de nombreuses arêtes*
Sous forme de publicité, de télévision, triomphe de la propagande,
À laquelle ni un revolver Nagant, ni un commissaire ne sont nécessaires,
Car seule suffit l’efficacité de fréquentes promotions.
En cette saison la rivière est sale et sombre
Et les âmes qui y voguent, sans savoir où et pourquoi,
Disparaissent dans une immensité plus grande encore,
Et toi tu restes et regardes, sans savoir ce que tu attends,
Comme si le Dieu de la rivière existait vraiment
Avec ses quatre visages tournés vers quatre directions.
Le soleil se renouvelle chaque jour, murmure un aveugle se tenant sur le bord.
Est-ce un poète, un philosophe ou un fou de Dieu – tu ne saurais dire
Alors que tu regardes un village gris où il n’y a plus de pêcheurs,
D’où donc est venu ce vieillard qui noie son bâton de marche dans le sable ?
Désemparé, complètement désorienté comme lui,
Les joies du monde ne t’amusent guère, même ses tourments ne te chagrinent guère,
Mais soudain, une lumière immatérielle te traverse de part en part,
Tu sens l’éternité de cette rivière. L’heure d’Héraclite.
*kant en polonais signifie arête ou tranche.
Neige
Je l’attendais et la voici arrivée,
Imperceptiblement, sans bruit,
Toute en légèreté et délicatesse.
Afin qu’elle sache que je l’aime,
J’embrassai chacune de ses particules
Parmi des milliers de pétales et de flocons silencieux
Avec mes lèvres, mes mains, tout mon être,
Et c’était la première neige,
Elle jaillit tel le Messie et
Imperceptiblement traversa les rues de la ville.
Les rois étaient absents.
Ton myrte
J’aperçois ton myrte dans le miroir de l’éternité.
Là toutes tes jeunes, mûres, et toujours belles effigies,
Là-bas toutes tes robes, perles et frasques de tes cheveux
Une à une je les conjugue avec tendresse.
Un geste de ta main et voilà que déjà le printemps s’épand près de la mer,
Un mot de toi et déjà des grillons jouent au seuil de l’été.
Tu fronces le sourcil et aussitôt l’automne étend ses lumières argentées
Sur le froid de l’hiver qui aiguise nos visages.
Ψυχή (Papillon)
Une femme descend vers la mer
Par le crépuscule silencieux des jardins.
Dans ses mains la boule argentée du temps
Brille, roule, tourbillonne,
En elle il y a le passé, l’instant qui
Justement passe dans son regard,
(Le fantôme insaisissable du présent écrit avec les lettres d’un alphabet).
Mais aussi tout l’avenir de ses yeux, de ses cheveux,
De son âme, de ses ongles, des roches du littoral,
De la petite ville et des villages alentour,
Des bancs de thons, vignobles, peuples,
Qui virevoltent dans la boule argentée.
Enfin la femme pose son pied sur un rocher brûlant
Et l’eau fraîche, mais pas trop froide
Lave ses orteils, ses chevilles, la peau lisse de ses mollets
Dans le dernier rayon du soleil déjà,
Alors que la nuit l’étreint tel l’amant le plus tendre.
À présent la boule d’argent saisit la lumière de la lune
Et comme sur les crêtes des vagues on y aperçoit les dieux
Qui s’en sont allés ou qui partent maintenant,
Le dos tourné au monde dans lequel
Elle vit. Dans un instant elle poursuivra
Sa descente dans le labyrinthe du temps,
Dans les venelles de l’existence, les prairies du sommeil,
Où il n’y a ni début ni fin,
Et dans un seul pétale de rose se loge l’éternel maintenant.
Regarde, cette boule d’argent devient papillon
Et, transformée en âme, elle s’en retourne à la maison
Au petit matin quand plus claire que l’aube brille la planète Vénus.
Traduction : Liliana Orlowska
Note de la traductrice :
Le choix de traduire cette poésie pourrait paraître sous le titre In Memoriam Paweł Huelle (1957-2023). Nous sommes en effet nombreux à regretter cet homme érudit et profond, drôle et chaleureux, conteur inimitable. Un homme de lettres européen. Fervent défenseur de la démocratie en Pologne.
Il s‘agit d’un écrivain polonais majeur, fortement lié à la ville de Gdansk, où il est né et mort. Ville qui l’a depuis toujours profondément inspiré, et qui constitue le cadre de ses romans et de ses poèmes, ce que l’on peut découvrir ici. Les intimes savaient que l’auteur – reconnu en Pologne et ailleurs en Europe, traduit en plusieurs langues étrangères – cachait un poète. Un recueil en polonais est paru récemment, il était grand temps de le lire en français.
J’adresse mes vifs et sincères remerciements à Pierre Zeidler, pour ses conseils avisés lors d’une relecture de cette traduction. Pierre qui est non seulement un auteur de textes mordants et drôles sur la société d’aujourd’hui est également musicien et peintre.