Gérard Titus-Carmel, « Apparaître là », lu par Michaël Bishop (III, 8, notes de lecture)


Michaël Bishop explore ici un bref opus littéraire du peintre Gérard Titus-Carmel, une sorte de fable en forme de ‘défilé-défi’


 

Le sentiment de notre être-dans-le-monde, notre présence à ce qui est, devant, autour, à soi-même aussi, constitue une préoccupation majeure de toute l’œuvre de Gérard Titus-Carmel, ses dessins, ses peintures, sa poésie, ses essais, ceci depuis La grande bananeraie culturelle (1969), 17 exemples d’altération d’une sphère (1971), The pocket size Tlingit Coffin (1976), jusqu’à Demeurant (2001), Ici rien n’est présent (2003), Jungle (non-lieu) (2005), Un lieu de ce monde (2008), Le huitième pli (2013) ou Plan de coupe suivi de Neige (2019). En témoigne ici le titre même d’Apparaître là, ‘cette fable’ comme l’artiste-poète me l’a décrit, avec les tensions monologiques-dialogiques dans les rapports et échanges entre Orazio et son ‘ombre portée’, Paulin, avec aussi cette ambivalence entre le surgissement, l’événementialité de l’apparaître et l’incertain, le flou, le chatoyant de l’apparence, d’une tremblante semblance ontique au sein de son là, ceci sans oublier les dessins de Christian Sorg qui, de façon intermittente, entretissée, offrent leurs frêles ambiguïtés, la minimalité de leurs traces qui ne disent qu’un sens, une vérité, repliés sur leur stricte et indémêlable intériorité.

Penser son être-là, cette perpétuelle mouvance, c’est, pour Titus-Carmel, placer le corps non seulement face à son propre corps, au miroitement de son image, à la pure et à la fois si intime et si étrange physicalité qui génère celle-ci, mais c’est aussi vivre la turbulence, l’à-jamais-devenir de son esprit, une conscience à certains égards intranquille et qui ne cesse d’affronter ses propres apories, paradoxes, le dédale insituable des infinis plis de son insaisissable étoffe. Dédale, d’ailleurs, qui isole, impose exil, dissociation (11), l’expérience d’un ‘banni[ssement] de l’ordre humain’ (10), le vertige d’une ‘seul[itude] avec mes plusieurs seuls’ (14). Car partout s’affirme aussi une multiplicité des états d’âme et des états du corps vécus et générés par la mystérieuse énergie qui garantit la fugacité, l’éphémérité de tels états, ce riche, certes parfois anxieux mais curieusement possibilisant dépliement de ce qu’Orazio nomme ce ‘roman d’aventures’ (51) dramatisant la mouvante et ‘théâtrale’ (49) division de ce qu’il est. Car il ne faut pas, malgré l’étourdissement éprouvé à certains moments, voir dans Apparaître là un récit tragique. Si cette fable, comme toute l’œuvre de Gérard Titus-Carmel, reste résolument le site d’une auto-auscultation consciente de l’étrange et à bien des égards aliénante énigme de la présence au monde et à soi-même de celui qui l’inscrit et jongle avec ses foisonnants éléments, Apparaître là s’avère aussi et inséparablement site d’un dépassement plus subtilement s’y inscrivant, mieux s’y ‘blasonnant’, comme Titus-Carmel aime le concevoir – et avec quelle intelligence ! Le processus d’une réinvention de soi au sein du récit, poétique ou pictural, poussant certes à s’interroger sur le quoi, le pourquoi et le comment de l’être, doit exiger fatalement, par le biais d’une logique de la ‘nécessité’ (21), la génération du texte-poème-dessin-peinture proprement dit, la génération, bref, d’un art du faire-malgré-l’être-qui-pourtant-le-provoque, un art de ce strict poïein qui va, doit, constituer une réponse/un répons adéquat à cette parfois inquiète auto-auscultation. L’écrit devient ainsi moins l’objet de cette incontournable et quotidiennement troublante étance sentie du corps et même de l’esprit, mais, quelque peu, comme dirait Ponge, son objeu-objoie – même si on ne parlerait jamais d’un ludisme ni d’une esthétique du bonheur chez Titus-Carmel. Il devient, si j’ose dire, son alter ego, acte et lieu d’une transmutation, d’un théâtre d’altérité figurale, celle d’un art (nécessairement très particularisé) du beau, de ce ‘huitième pli’, comme Gérard Titus-Carmel l’envisage, si difficile et même péniblement exigeant quoique urgent, à inscrire, précisément au cœur des tensions existentielles simultanément y articulées.
La pleine quoique disputée ‘appartenance’ (16) ou présence à la terre, au monde, aux autres, dont parlent les deux protagonistes de la fable, doit ainsi s’accomplir dans un mouvement symbolique, héraldique vers et dans la ‘fabrique’ – Ponge toujours – d’un art simultanément transcendant et traînant les voiles du viscéral, un art éludant les abysses d’un apitoiement sur soi-même dans un mouvement latéral et vertical, un metapherein qui, sur le devenu-spectral d’une sensation de vacance, bâtit une espèce de vraie vie, de curieuse plénitude, de beauté ‘improbable’, dirait Bonnefoy, mais jamais impossible, car si subtilement iconographiée, anhistorique mais incarnée autrement. C’est ce qui, me semble-t-il, explique ce sentiment d’‘indifférence’ et d’‘innocence’, là encore improbable, mais vraiment vécu, dont parle Orazio (20), l’art, tel que Titus-Carmel le conçoit, capable de conjurer, invoquer, faire- apparaître-autrement – par un tour de force qui est la fable même – ce qu’Orazio nommera ‘ce profond accord [promis] avec une vérité qui jamais ne lui parviendra’ (30) – et là, dans le du texte, resurgit le doute, l’improbable qui se démasque, en expose toute la précarité de l’édifice du poïein, de tout poïein. Replonge dans ce que la fable nomme le ‘différé’ (51) de ce que l’on est et fait, sa seulitude, ses indéterminables, ses impondérables.

Les dernières pages, titrées Après-coup et situées ‘hors-lieu’ et ‘hors-texte’ (53), offre le bref récit du ‘dernier matin’ d’Orazio, ‘l’esprit toujours préoccupé du hasard de sa présence dans l’infini d’un monde devenu étrangement spongieux’ (55). Sa fin se révèle dramatique, entre perplexité et consentement, tout en atteignant à une réconciliation des ‘pôles’ (désordre et organisation) de son destin, lisons-nous (56). Ce drame de la fin est en effet un drame de l’imprévisible au cœur de l’inconnaissable de l’être, de sa matière qui avale l’humain, accueillant sa chute dans le spongieux de la terre. Et permettant ‘un miracle d’oubli’ (56) dans son disparaître là. La fable : celle d’un dédale vécu de questionnements et d’une lente et, dirais-je, doucement et sans doute ironiquement souriante procession, cette essaimante theoria, de ripostes et prospections – ce sera le défilé-défi de ce livre même. De sa délicate beauté s’y dépliant.

Michaël Bishop
 

Gérard Titus-Carmel, Apparaître là. Dessins de Christian Sorg. Au coin de la rue de l’enfer, 2025. 64 pages. 14€