Régis Quatresous introduit ici une série de ‘petites gloses satiriques’ de Karl Kraus, dont il propose des traductions inédites.

Karl Kraus – Petites gloses satiriques
Qui s’est immergé une fois dans les écrits du Viennois Karl Kraus (1874-1936) peine à comprendre que cet auteur ne bénéficie pas d’une notoriété analogue à celle de ses compatriotes et contemporains Robert Musil, Ludwig Wittgenstein et Sigmund Freud. En France, la réception de ses textes reste fragmentaire et éclatée : deux minces recueils de satires parus aux éditions Rivages dans les années 1980 ; chez Agone, Les Derniers Jours de l’humanité, grande pièce satirique née de la Première Guerre mondiale, et la polémique antihitlérienne Troisième nuit de Walpurgis ; au-delà, quelques recueils d’aphorismes, quelques textes en revue… Au vu de l’ampleur de l’œuvre, on peut parler d’une quasi-occultation.
Les causes ? D’abord l’énormité du corpus, justement : les numéros de Die Fackel [Le Flambeau], revue que Kraus fonda en 1899 et dont il fut le seul rédacteur de 1912 jusqu’à sa mort, représentent plusieurs dizaines de milliers de pages. Deuxièmement, la densité de son style, qui fait de la traduction une entreprise périlleuse. Troisièmement, la persona littéraire agressive de ce satiriste, qui peut aujourd’hui nous paraître inquiétante – notamment du fait de la rhétorique antisémite qu’il a déployée jusque dans les années 1920 (Kraus étant lui-même juif…). Enfin et peut-être surtout : la matière dont se compose cette œuvre. Essentiellement polémique, elle ne vit à première vue que de l’écume, voire de l’ordure, de son époque.
Pour sortir cet auteur de son « petit contexte », il faut savoir saisir, derrière les circonstances ponctuelles qui lui servent d’excitants, les situations archétypales qu’il dégage avec une acuité frappante. À ce prix, le lecteur accède à une « école de la résistance » (Elias Canetti) dont les enseignements semblent hélas rajeunir de jour en jour. Seul l’embarras du choix empêche de dire laquelle des colères de Kraus est la plus pertinente pour nous : l’accouplement d’idées nationales primitives et des nouvelles technologies guerrières, de l’idéologie de la « race » et des technologies de l’information ; la promotion de la science et du progrès au rang de mythes ; la marchandisation de valeurs culturelles frelatées ; la gabegie d’une économie abandonnée à des acteurs rapaces ; sa dénonciation de ce qu’il appelle « souffrance de la créature », qu’on rattacherait aujourd’hui à l’écologie et à la cause animale… Mais la grande cause de Kraus, dont découlent toutes les autres, est la défense de l’esprit contre le faux langage ; et c’est pourquoi la Fackel aura surtout incarné une critique inlassable du journalisme conçu à la fois comme un complexe médiatique, marchand et politique et, en un sens beaucoup plus large, comme une vaste entreprise de dévoiement de la langue, donc comme une mutilation de l’intelligence, donc comme la source d’une grande part du mal contemporain.
La sélection suivante voudrait, sur le mode léger, donner un aperçu de quelques-uns de ces aspects – aperçu forcément minuscule, pour ne pas dire ridicule. Ces petites gloses satiriques (Glossen) sont inédites en français. Toutes prennent pour objet Vienne et sur son journalisme, avant le point de bascule que représente la Première Guerre mondiale. Leur traduction s’inscrit dans un effort plus large pour donner à cet auteur la place qu’il mérite en France, en une période où il paraît urgent de prêter l’oreille à une voix comme la sienne.
Mai 1910
La comète vue de Vienne[1]
Les Viennois et l’infini – cette conjonction invraisemblable serait donc derrière nous. Si la comète est dangereuse, ce n’est pas tant à cause du cyanure qu’elle contient que de l’éventualité vertigineuse que le dernier crétin se sente d’humeur cosmique à son approche. Les choses n’ont pas été si loin. Nous n’aurons eu droit qu’à une des épouvantables variétés de la pensée cosmique : celle qui, avant la fin du monde, reçoit le réconfort de la science. Celle du citadin éclairé à qui rien ne peut arriver parce que la Neue Freie Presse est en cheville avec l’observatoire et que la Providence se garde bien de contrarier ses décrets ; et qui se glorifie de ce que le pape Calixte a, en son temps, dû émettre une bulle contre la comète, alors que le pape Benedikt obtient le même résultat de nos jours avec un simple éditorial[2]. Las, la peur flageolante avec laquelle on attendait la fin du monde dans les siècles passés était peut-être moins bien informée, mais elle était plus avisée que l’optimisme confiant qui guette son journal du matin. Cette racaille terre-à-terre tombera de haut un jour, quand la bêtise, pendant qu’on se payait la tête de la comète, aura parachevé son œuvre de destruction du monde. Le sérieux de la comète serait moins désolant que son humour. Car si le monde disparaît, l’esprit est sain et sauf, mais s’il ne disparaît pas, c’est la bêtise qui survit, et une comète imprécise aggrave ce fléau en faisant un philosophe du moindre coiffeur et un comique du moindre journaliste. Rien n’est plus simple que d’avoir de l’humour à l’approche d’une comète, car plus l’humanité rapetisse, plus elle semble grande par contraste lorsqu’elle apparaît dans le ciel – à supposer qu’elle apparaisse. Or ce n’est pas parce que les astres ne mentent pas que les astronomes disent vrai, et il s’est avéré qu’ils s’y connaissent moins en comètes que les gargotiers du Prater[3], qui ont plus gagné à ce qu’elle se fasse attendre que les autres à ce qu’elle honore leurs pronostics. Car avant que cette traînée de brume se montre dans le ciel, ils ont démontré sa présence par son invisibilité et son passage par le constat qu’on ne l’avait pas observée. Ils ont dit que ce qu’on ne voyait pas était la comète, et c’est en se fiant à leur parole d’honneur qu’on croit maintenant que la comète est ce qu’on voit, puisque, après tout, il n’y aucune raison de se méfier de ces braves gens. La croyance religieuse, elle, nourrit aussi les sens. Mais que vaut le réconfort d’une science qui nous propose un ciel désert ? Celui-ci nous a protégés du cyanure ; mais les Viennois ne lui pardonnent pas de les avoir privés d’un spectacle. La comète est inoffensive ; mais qu’on n’ait rien noté de suspect sape le crédit de la science et ne met fin qu’à la superstition qui consiste désormais à croire que les comètes existent. L’astronomie sans doute est une science impénétrable qui n’a pas à être approchée, mais elle s’est cette fois gravement compromise en répondant plus vite et avec plus de complaisance que la comète elle-même à l’appel de la populace éclairée. Elle s’est acoquinée jour après jour avec les reporters du progrès, et ainsi abaissée à un niveau où seuls se livrent habituellement à la chasse aux honneurs les représentants d’une autre science, celle qui, à la demande de l’équipe de nuit des journaux, pose des diagnostics à distance sur des malades de haut rang. Certes, les astronomes ont rassuré une population qui se contentait jusqu’ici de s’attrouper en regardant les toits, tandis que le trafic désormais est aussi ralenti par des badauds qui bayent au firmament. Mais ils ont du même coup déçu cette population et transformé en nihilisme l’œuvre de progrès qu’ils ont promue deux fois par jour. Ils devraient fermer l’observatoire sous le coup de la honte en lisant cette phrase dans le compte rendu astral du jour : « À une table, on lit à haute voix l’article du conseiller de cour Weiß qui a paru dans l’édition du soir de la Neue Freie Presse. Le passage qui promet l’apparition de la comète pour le lendemain soir est accueilli par des acclamations. » Halley, qui ne visait pas un pareil enthousiasme, a donc fait malgré lui de la comète une vedette. Mais les agents du théâtre planétaire, eux, ont pensé au public, et lorsque celui-ci s’est mis à taper du pied comme les lascars du paradis pendant une pochade italienne, ils n’ont cessé de sortir des coulisses pour le rassurer en prétextant un empêchement de dernière minute, un rideau de nuages, un changement de costume, une petite pâmoison, et toutes ces excuses que les imprésarios fébriles dégainent quand les caprices d’une star les mettent dans l’embarras. « Après le coucher du soleil, le ciel était voilé à l’ouest. On peut toutefois s’attendre à voir enfin la comète demain samedi dans le ciel de Vienne. Que le public veuille bien ne pas s’impatienter et attendre un jour de plus – la comète de Halley finira par apparaître dans toute sa splendeur. » Elle n’est pas apparue ; ni samedi, ni « aujourd’hui et les jours suivants ». Mais rendre le ciel responsable d’un voile qu’on a créé soi-même pour enfumer le public n’est pas digne d’un astronome, à moins qu’il n’ambitionne de reprendre l’affaire de cet impresario qui s’est récemment tué à Vienne à la suite d’un amour malheureux pour une étoile de second rang. Il est assurément tragique que la comète ait échappé à ces messieurs en se faufilant entre le Soleil et la Terre ; mais s’ils n’avaient pas fait de la ponctualité cosmique un si grand étalage, personne ne leur aurait reproché le désordre cosmique. Les Chemins de fer du Sud aussi ne sont critiqués que parce qu’ils ont l’audace d’afficher des horaires. Et c’est ainsi que n’aura pas eu lieu la fin du monde, et encore moins celle des restaurants du Kahlenberg. Vienne peut s’enorgueillir de cet événement gastronomique. Si la fin du monde avait eu lieu, seuls les cochers en auraient profité, car ils se seraient crus permis de barguigner sur le pourboire avec cette justification : « M’enfin Votre Grâce, un jour comme celui-ci ! » Mais les choses étant ce qu’elles sont, tout reprend son cours normal. Le Viennois, soustrait au regard de basilic de l’Éternité, vaque de nouveau à ses affaires de concierge. Dans ce petit monde, l’extinction des feux est fixée à dix heures, et ce n’est pas plus mal.
Avril 1911
Homicide à la viennoise
Il s’étouffe dans l’ordure. Stephan W., manœuvre de 23 ans, a dû répondre hier d’un acte lourd de conséquences. Le 19 février, il s’était immiscé dans une altercation entre l’ouvrier Ludwig R. et plusieurs jeunes gens, avait porté un coup à R. et, celui-ci prenant la fuite, lui avait jeté une pierre qui l’avait atteint si malheureusement à l’arrière du crâne qu’il s’était écroulé avant de s’étouffer dans l’immondice de la rue. W. a donc comparu hier devant un jury pour homicide. … Le jury a déclaré le prévenu coupable, et la cour l’a condamné à deux années d’emprisonnement.
L’état des rues de Vienne n’est pas seulement une circonstance aggravante de la vie quotidienne, mais du délit de coups et blessures. Il entraîne la mort à coup sûr et suffirait à qualifier en homicide le simple geste d’un manœuvre qui bousculerait un ouvrier. Même sans jet de pierre, l’issue ne peut qu’être fatale. Le seul fait décisif est que la victime s’est retrouvée allongée dans la rue, donc dans une situation qui entraîne fatalement la mort par asphyxie. Dans d’autres villes, ce serait un mauvais tour, peut-être un mauvais geste, de faire tomber quelqu’un. À Vienne, c’est le fait d’un monstre. Dans d’autres villes, dire qu’on étouffe sous l’ordure est une métaphore. À Vienne, c’est l’énoncé d’un fait qui relève des tribunaux.
Non moins dangereux
dans nos contrées : le numéro spécial de Pâques des grands quotidiens. Là où, dans d’autres villes, un journal ne représente un danger que pour la santé mentale, il prend progressivement à Vienne les proportions d’une menace pour notre intégrité physique. Lors d’une altercation entre l’ouvrier Vinzenz Ühlein et le manœuvre sans emploi Jaroslaw Wlk, le premier, tirant le Zeit de sa poche, n’a infligé au second qu’une blessure superficielle ; tandis que celui-ci, aux dires de l’agent Kržiž, était en possession du numéro de Pâques du Neue Wiener Tagblatt. Ühlein a subi plusieurs lacérations et une luxation de l’épaule droite. Wlk a, en conséquence, été condamné à six mois de détention pour blessures graves et port d’arme. Les experts ont considéré que le numéro en question, d’un volume de 216 pages, était susceptible de causer la mort. Le tribunal a ordonné la saisie du Kleiner Anzeiger. En revanche, la peine requise par le procureur, qui consistait à lire le contenu du journal, n’a pas été retenue, ce que le tribunal a justifié en invoquant le principe « de minimis non curat praetor ».
Juin 1911
Une nécrologie
doit – le métier l’exige – être écrite longtemps avant la mort afin de pouvoir paraître immédiatement après, et un journal qui la fait paraître avant par erreur a toujours plus de prestige que celui qui attend l’après pour l’écrire. L’ignominie de ce travail est assumée par ceux qui veulent bien s’y livrer. Les cercueils journalistiques doivent être commandés d’avance, et les lecteurs attendent moins que le fossoyeur. Qui cherche à devenir membre de ce club Concordia[4] si prompt à traiter les cadavres ne doit pas reculer devant la perspective de se voir un jour contraint, à son bureau, de prendre d’une main le téléphone pour dire aux abonnés : « Mahler va mieux », et d’écrire de l’autre : « Mahler n’est plus ! » Qui n’éprouve pas un tel besoin ne peut comprendre cette profession. En des temps éclairés, elle est aussi peu méprisable que celle du bourreau. C’est que les nécessités sociales sont nécessaires, justement. Seuls méprisables sont ceux qui secondent gracieusement les gens qu’on paye pour s’en acquitter. Méprisables sont les spectateurs d’une exécution qui se précipitent pour aider le bourreau dans sa grave et pénible tâche. Méprisables sont les directeurs de théâtre qui, à propos de Gustav Mahler, mort le jeudi soir à onze heures cinq minutes, signent une nécrologie le vendredi matin dans la Neue Freie Presse. Que les autorités en charge des affaires théâtrales demandent sans délai à MM. Gregor et Berger comment ce fut possible. Qu’elles demandent à M. Gregor, qui fait régner dans sa maison une discipline propre à l’ignorance du théâtre et cherche à instaurer ici, à Vienne, dans des sensibilités de comédiens, précisément cet ordre auquel ne parvient pas l’agent de circulation de la place de l’Opéra, quand il a pu, entre onze heures cinq minutes – à supposer qu’il ait appris tout aussitôt la mort de Mahler – et la mise sous presse de l’édition du matin, écrire la phrase : « Voilà que l’a fauché le sort impitoyable ! » À quelle heure il a pu déployer ses considérations sur ces régions de l’univers où n’ont plus cours les lois de la causalité (je crois qu’il parle de la région de Vienne). À quel moment il a énoncé le constat, preuve d’une profonde humilité, que nous ressentons maintenant un vide à la place de Mahler. Que les autorités demandent à M. von Berger, qui est déjà plus coutumier des us de la Neue Freie Presse, de combien de temps il a disposé, cette nuit où Mahler est mort, pour ne pas mettre l’imprimeur dans l’embarras. Et puis, comment ce fut quand le coursier de la Neue Freie Presse est venu à Hietzing[5] réveiller le directeur du Burgtheater et que celui-ci a consigné ses souvenirs sur Mahler, dont la fois où il est venu assister à Hambourg à sa mise en scène du Double suicide. Qu’on demande à M. von Berger à quelle heure il a noté, jaillie de ce souvenir, la formule suivante : « Et voici que cet esprit enflammé a trouvé un repos durable dans sa terre natale ». La nuit de sa mort, Mahler n’était pas encore enterré. Et peut-être n’était-il même pas mort le jour où M. von Berger a eu la prévenance de l’enterrer pour la Neue Freie Presse. Si ces directeurs de théâtre se sont laissé tirer du lit pour être à la disposition de la presse, c’est une belle preuve de dévouement dont les autorités peuvent les complimenter. Mais il y a tout lieu de soupçonner que ces deux messieurs dormaient à poings fermés à la mort de Mahler, et qu’ils se sont donc acquittés de leur devoir par avance. C’est là un point que même des autorités aussi bien disposées à l’égard de la presse ne devraient pas ignorer. Il y a peut-être davantage d’opprobre pour l’époque que de faute individuelle à ce que des directeurs de théâtre se laissent réveiller à minuit pour écrire pour la presse au lieu de ne pas se laisser réveiller, ou, si la chose est faite, de mettre l’importun à la porte et de remettre leurs condoléances au lendemain. Mais c’est une pensée insupportable, infâme, déshonorante, même pour la sensibilité la plus grossière et la plus adonnée à l’esprit du journal, que d’imaginer des directeurs de théâtre dormant pendant que Mahler meurt, et apprenant sa mort le lendemain matin par la nécrologie qu’ils ont écrite eux-mêmes.
Mai 1912
Entretien avec un enfant à l’agonie
Ceci m’est tombé sous les yeux :
La tragédie d’une mère malade
Elle saute du quatrième étage avec ses deux enfants. – Mère et enfants succombent
La terrible tragédie familiale qui a eu lieu hier matin au 2, Stefaniestrasse, dans le IIe arrondissement, a suscité une compassion unanime. Paula Deixner, 30 ans, femme d’un représentant de commerce, s’est, en l’absence de son mari, présentement en tournée, jetée de la fenêtre de son logement du quatrième étage avec son fils de 3 ans, Egon. Elle a aussitôt été suivie de son fils aîné, Paul, 9 ans. La mère et les enfants ont tous les trois trouvé la mort.
Ce qui s’est produit au domicile de cette famille ne nous est connu que par le récit du pauvre Paul, qui n’aura survécu à sa mère et à son petit frère que pendant quelques heures. Peu après 6h30, l’agent de police Karl Aiginger … a trouvé Mme Deixner et ses enfants dans une mare de sang. … Alors que Mme Deixner et le petit Egon gisaient sans connaissance, le plus âgé des deux garçons, Paul, était conscient malgré ses graves blessures, et il a fourni la description suivante de cet acte terrible.
Ce qu’a raconté le petit Paul
La mère, souffrante depuis quelque temps et veillée par une garde-malade depuis la veille au soir, s’est réveillée plus tôt que d’habitude. Se plaignant de douleurs, elle a prié la garde-malade de lui préparer du thé. Pendant que la garde-malade faisait du thé à la cuisine, la mère a dit :
« Paulo, je vais sauter par la fenêtre avec Egon. Saute avec nous ! »
J’ai demandé : « Pourquoi, maman ? »
Elle a dit : « On n’a plus de raison de vivre ! »
Le garçon a ensuite raconté, d’une voix entrecoupée de sanglots, qu’il a voulu appeler à l’aide. Sa mère l’a alors menacé de sauter tout de suite avec Egon. Puis elle a de nouveau cherché à le persuader en disant notamment :
« Paulo, qu’est-ce que tu feras avec papa sans Egon et sans moi ? »
Avant qu’il ait eu le temps de répondre, elle a ouvert grand la fenêtre et poussé le petit Egon tout en se jetant elle-même dans le vide. Sans savoir ce qu’il faisait, Paul est monté sur le rebord de la fenêtre et a sauté à son tour en s’écriant : « Maman ! »
La mère et ses enfants ont percuté le sol presque au même moment, et un instant plus tard, quand des passants ont accouru pour leur venir en aide, Mme Deixner et son fils cadet ne montraient déjà plus aucun signe de vie.
Dans l’appartement, on n’avait rien remarqué
Une minute plus tard, quand l’agent Aiginger a sonné chez les Deixner et que la bonne lui ouvert, ni celle-ci ni la garde-malade n’avaient la moindre idée de ce qui venait de se produire … Les secours sont arrivés sans tarder, emmenés par le Dr Silber, et les blessés ont été conduits au service des urgences numéro 2. Mme Deixner est morte peu après son admission, le petit Egon une demi-heure plus tard, et, à midi, Paul les a suivis dans la mort …
Comme le télégraphiste du Titanic, il aura rempli son devoir jusqu’au bout. Mais son cas est plus effroyable. Il se noyait déjà qu’il a encore eu à répondre aux questions des requins qui ont eu l’opportunité de. Il gisait dans son sang, mais il a dû rendre compte des événements et de ses impressions aux spécialistes des faits divers et au représentant de l’Illustrierte Wiener Extrablatt. Le témoignage est authentique, ils le tiennent de source sûre, et ils s’en glorifient. Cela passe l’entendement. Un enfant raconte à un intervieweur comment il a sauté par la fenêtre. Les visions de Hannele consignées sténographiquement[6]. « Elle a dit : Saute avec nous ! » « J’ai demandé : Pourquoi, maman ? » « J’ai sauté de la fenêtre en m’écriant : Maman ! » La presse lutte contre la mort pour la devancer sur le lit d’hôpital d’un enfant ensanglanté. Devant un tel spectacle, toute haine, tout mépris pour la presse font silence. Ne reste que la déploration : je regrette que ces gens ne figurent pas dans la liste des victimes du Titanic.
Présentation, choix et traductions inédites de Régis Quatresous
Régis Quatresous est le traducteur des trois volumes de la biographie de Kafka par Reiner Stach, parue entre 2023 et 2024 aux éditions du Cherche Midi. Il a également publié des traductions d’écrits sur l’art à L’Atelier contemporain et chez Arfuyen.
Il a publié des Proses de Kleist dans le premier numéro de Poesibao III et nous avons fait un entretien avec lui sur ce même site au sujet de son travail avec Reiner Stach.
[1] Écrit lors du passage de la comète de Halley.
[2] Biquotidien viennois « de référence » et bible du lectorat libéral, la Neue Freie Presse restera pendant des décennies aux yeux de Kraus le parangon du journalisme compris comme un mal de l’esprit. De même, il fera longtemps sa bête noire de Moriz Benedikt, puissant propriétaire du journal et auteur de ses éditoriaux.
[3] Parc populaire de Vienne.
[4] Club de la presse viennoise.
[5] Arrondissement de Vienne.
[6] Référence à L’Assomption de Hannele Mattern (1893), pièce de Gerhart Hauptmann montrant les dernières heures d’une enfant à l’agonie.