Vingt superbes élégies de Christophe Manon à voix basse, vingt élégies pour ne pas mourir, vingt élégies du temps présent.

Ah l’émotion… La laisser vous envahir, la contrer derechef, ou bien s’en servir en la tenant à bout de bras, sur le mode : « noli me tangere » en ajoutant « noli nimis me tangere » (« ne me touche pas… trop… »)
Mais : touchée, dit le jeu.
Ou bien, touchée-coulée.
Et moi, il y a un mot qui me fait toujours un peu mourir, c’est Élégie. Je vois Élégies (au pluriel, plutôt) et je meurs un peu. Élégie je suis.
Me voici devant le titre, irrésistible pour moi, sans doute agaçant pour d’autres, mystérieux, attirant comme l’entrée d’une forêt : Elégies mineures. Il faut oser donner Elégies comme titre à un livre, après Rilke. Eh bien, Christophe Manon l’a fait (Christian Bernard aussi tout récemment avec ses Élégies anciennes à l’Atelier contemporain, j’y reviendrai une autre fois). Et j’entends « mineures » non de façon péjorative mais comme quelque chose qui est juste dit plus bas, plus bas que la tonalité déjà naturellement basse de l’élégie, et concernant des choses, des émotions et surtout, des personnes….
Ici je suis touchée, me tenant à distance de la mort car Christophe Manon a su tenir à distance le lyrisme parfois trop puissant de l’élégiaque qui peut totalement étouffer un poème.
Un livre se touche, s’ouvre, se respire parfois, se lit de la tête aux pieds mais c’est un corps couché.
Du commencement du livre : « Pas les mots n’a pas su/dire les mots les morts/s’oublient ne m’oublie pas les morts/sont sans repos mais » (p. 9) en tout début de livre à l’achevé d’imprimer de l’éditeur « achevé d’imprimer/le 7 juillet/, jour de la mort/ de Gottfried Benn », la mort qui est horizontale est partout, le livre est en lui-même élégie.
L’exergue est une citation de Rilke, l’ultra moderne (vous verrez ça pour le centenaire de sa mort l’an prochain) : « Mais n’est-il pas, pour finir, un endroit où se parlent sans eux, ce qui serait la langue des poissons ? » je n’ai pas retrouvé d’où vient cette citation. Mais elle parle exactement d’aujourd’hui dans cette souffrance infinie de la nature exténuée, et d’un lieu où on cesserait d’entendre toute référence de guerre, y compris dans la conversation la plus banale, pour laisser apparaître un silence à écouter comme une langue.
L‘Élégie, par définition, est l’expression de la langue du souvenir (voir l’élégie 2), souvenir que l’on tente de garder en soi, même déformé. Si le souvenir est si nécessaire, c’est parce que l’on meurt. Tout le livre de Christophe Manon dit « que nous sommes tous destinés à mourir/que tout est pour le mieux » (p. 10). En ordre peut-être, ainsi. Mais c’est tout de même aussi la grande panique, la grande angoisse, ce qui rend bonheur et peine si difficiles. La question subsidiaire serait : où sont les morts ? « Les morts s’oublient » suivi aussitôt de « ne m’oublie pas ». Morts : « et vont s’évanouissant et se dissipant/ dans l’air et même s’ils ne s’appartiennent/plus et notre appel est vain mais/comment comment oh » (p.17)
Oubli des morts par eux-mêmes et prière : quand je serai mort, ne m’oublie pas (et peut-être aussi : toi, le mort, ne m’oublie pas non plus). Ce je qui pleure peut être celui de tout le monde, il n’est pas spécifiquement celui de Christophe Manon, me semble-t-il. La plainte élégiaque peut-être personnelle – en quelque sorte elle l’est toujours – mais elle n’atteint son niveau d’élégie que parce qu’elle touche à l’universelle douleur, aux regrets, au chagrin, au passé, c’est à dire au temps, qui nous concerne tous. Cette question du temps passé est comme retournée par Christophe Manon en question du temps présent mais n’en perd pas pour autant sa nature élégiaque.
Il m’arrive de penser à Lamartine comme il m’arrive de penser à Verlaine, ils ont perçu quelque chose du temps comme un rythme musical du perdu. On peut en rire aujourd’hui chez certains de nos contemporains. Mais il reste le sublime « Colloque sentimental » de Verlaine par exemple. Mais en lisant Christophe Manon, je pense également à Eric Sautou comme à son écriture du défait et d’une sorte de supplication :
« Non s’il te plaît ne pleure
Pas mon petit mon cœur
Mon petit cœur doré
S’il te plaît ne pleure pas » (p. 10)
Rien de mièvre, tellement rien de mièvre, c’est impressionnant comme cela reste droit, plein de tenue.
L’élégie mineure concerne aussi les « choses » mineures (« les abricots et les pêches et les cerises/ les fraises/la rhubarbe/les mirabelles/et les framboises et les myrtilles » (p. 28) et souvent fragmentaires sur le mode de Ponge ou Stein par exemple : « est une chaise est une table est un arbre est un abricot est assis sur le lit est vert et rouge est une voie sans issue est une épiphanie est une phrase est un livre est un signe est un mot doux secret caché dans le fond de ta poche est un accident est imprévisible et seul si seul si irrémédiablement seul » (p. 39).
Mais ce qui n’est pas mineur, sauf à être dit (chanté ? prié ?) à voix basse : « c’est Oh/mon amour mon amour/oh » (p.28) ou « j’ai peur maman j’ai peur » (p. 33). La peur enfantine, la peur amoureuse, dans les deux cas la peur de tomber, de rester seul, d’être abandonné (p. 47).
Choses, êtres, souvenirs : « où sont-ils où sont-ils à présent ? » (p. 47)
Mes préférées de ces vingt élégies (chacune sur quatre pages) sont la seconde et la neuvième. Cette dernière est déchirante avec son « alors que faire que faire alors que faire ? » (p. 57), et plus loin :
« Qu’avons-nous fait ? Qu’avons-nous fait de nous ? » (p. 70) se demandent l’adulte, l’amant, le fils… – et l’être humain devant sa terre devenue aride, devenue trop trempée, trop ou plus assez…
Tous ont connu leurs premières fois, celles sans doute après laquelle on court toute sa vie… mais « encore une fois encore/une dernière fois oh » (p. 87) ou « qu’une toute une toute dernière fois » (p. 108) est pire encore parce que souvent nous ne savons quasiment jamais que c’est la dernière fois et que nous voulons, tous, une dernière fois, voir ce visage, tenir cet enfant, serrer cette mère dans nos bras et dans n’importe quel cas arrive la question ultime : « qu’est-ce mais qu’est-ce donc/d’autre que de l’amour ? » (p. 126).
L’immense douceur de ce texte souvent souffle coupé par ce « oh » (qui rappelle celui des poèmes de Gérard Haller) tient à cette impudeur si retenue.
C’est un livre infiniment beau, c’est cette beauté même si retenue mais nue et cependant écrite
Il faudrait également parler de la manière d’écrire et de combien ce livre contient la poésie depuis ses débuts pour en arriver à une contemporanéité immédiatement reconnaissable.
Mais je préfère en rester là et me taire, écouter ce texte qui se tient sur la crête en moi.
Isabelle Baladine Howald
Christophe Manon, Élégies mineures, Nous, 2025, 135, P. 16€
« commence ici ça commence ainsi
comme si je me souvenais pouvais
me souvenais mais ne me souviens
pas car comment fixer ce qui
s’efface s’est effacé la lumière
est verticale puisque c’est oui
c’est dans la chambre au grenier
à travers la poussière vole un doigt
sur les lèvres rien qu’un puits
vient la nuit s’il te plaît viens
rouge vert et bleu oh
vert jaune rouge vois
mais vois donc
essayant mais ne crois pas
pouvoir me souvenir de rien
n’est impossible et nage
dans le temps à contre
courant comme mort
semble-t-il mais on ne l’est
pas le sommes-nous impossible
que tu n’y suis pas venu je
n’irai plus mais plus le temps
passe tout de même on pleure
on pleure tout de même »
(p. 15/16)
*
« …
c’était au siècle dernier
nous étions légendaires
en voilà une belle affaire
et les choses les plus tristes d’alors servaient aussi à un bonheur
d’aujourd’hui
mais ce sont de vieilles histoires
dit-elle c’est fini c’est fini c’est bel
et bien fini c’est moi qui te le dis
cependant cependant j’aurais
tant voulu être sur la photo
étendus sur le sable à contempler les vagues
tremble je tremble tu trembles
nous suffoquons ensemble
ou bien c’était à l’intérieur mais
mon cœur est trop était pour
ce que je voudrais y conserver encore
palpitant et tout vibrant d’amour
entre sommeil et veille »
(p. 52)