Elizabeth von Arnim, « L’Éclatante Beauté de Sally », lu par Marc Wetzel (III, 7, notes de lecture)


Marc Wetzel explore pour les lecteurs de Poesibao un récit très inspiré et amusant de l’écrivain Elizabeth von Arnim (1866-1941)





« Le visage se montre et se voit. L’humanité se pense et se veut. C’est ce qui nous permet de reconnaître l’humanité de l’autre, même quand on ne voit pas son visage », écrit André Comte-Sponville (Dictionnaire philosophique, p.1390)
Et il l’écrit pour tempérer un peu l’idée bien connue de Levinas, selon laquelle le visage, parce qu’il est à la fois la plus expressive et la plus exposée des parties d’un corps, est le signe propre et exclusif de l’humanité d’un être, puisqu’il est aussi bien l’autel naturel de sa respectabilité que la cible idéale de sa profanabilité. On ne peut s’émerveiller d’un être sans se représenter sa noblesse de traits, et, inversement, on ne pourrait défigurer quelqu’un sans l’avilir. Mais voilà : trop de visage, pour ainsi dire, ne peut-il leurrer ou trahir l’humanité même ?

Car l’idée de départ géniale d’Elisabeth von Arnim (1866-1941) dans son roman (titre original : Introduction to Sally) est de poser (et nous proposer) un être humain dont la beauté est toute l’humanité possible. Sally, en effet, n’est que belle, et belle de toute la beauté possible. Elle n’est que belle, car, naïve et sommaire, elle n’a ni recul, ni idées, ni culture, ni réflexivité (son insolente et stupéfiante beauté n’a donc aucun emploi d’elle-même, et non seulement ne lui sert à rien, mais lui est très désagréable privilège pour le genre d’existence absolument stable, prosaïque, routinière et discrète qu’elle a et dont elle rêve – car le propre de Sally est justement de ne « rêver » que de ce qu’elle a et de ce qui lui semble réel). Et elle est belle de toute la beauté possible, car l’absolue perfection de ses traits s’accompagne (faussement, et bien fâcheusement) de tous les signes d’une beauté profonde (une fine, exquise et foncière ardeur de physionomie, et une parfaite contrefaçon – bien sûr indélibérée ! – de sublime distinction), qui trompe tout le monde, et la tromperait elle-même d’abord si elle en avait la moindre conscience. C’est ce que dit l’admirable passage où son tout récent et fougueux mari (Jocelyn) comprend soudain l’atroce « décalage » qui fait de la folle irrésistibilité de Sally un épouvantable malentendu : provoquant partout d’inspirées et ferventes émeutes, qui se dissipent aussitôt dès qu’elle ouvre la bouche.

« Pour l’instant, il ne pouvait se cacher à lui-même qu’elle était faible en conversation. La regarder, contempler cette noble petite tête, avec tout ce qui est censé accompagner l’intelligence : le large front, les tempes admirablement dessinées, la lumière dans les yeux, cette clarté qui semblait jouer sur les traits vifs de son visage, avec ses expressions changeantes, toutes plus belles les unes que les autres, et l’ensemble, cette créature étonnante, comme un poème de teintes délicates, sauf là où la couleur avait pris feu et était devenue l’éblouissante flamme de sa chevelure – oui, voir ce visage, et entendre ensuite les propos maigres, vraiment très maigres et défectueux qui en sortaient, était une surprise. Une surprise croissante. Et, à dire vrai, une surprise de plus en plus pénible. D’une manière ou d’une autre, il ne l’avait pas remarqué jusque-là, mais à présent, chaque heure rendait plus évident le grave décalage entre l’apparence de Sally et ce qu’elle était réellement. Ou bien ce qu’il voyait était-il la réalité, et ce qu’il entendait, une simple apparence ? La nuit, oui, il en était certain. Mais dès le matin suivant, il craignait que non. Quoi qu’il en soit, les deux n’allaient pas ensemble. » (p.65)

Comme ce roman est par ailleurs un pur chef-d’œuvre de justesse et de drôlerie, on ne dira rien ici de l’intrigue (merveilleuse), ni du style (alerte, libre et jubilatoire) pour faire trois ou quatre simples remarques apéritives :
D’abord, si Sally est immensément belle et bête, c’est que sa mère (décédée) était une rare splendeur, et son père (Mr Pinner) un redoutable imbécile. Mais le second coup de génie de l’auteure est d’avoir su, pour l’occasion, contraster savoureusement, entre Pinner père et fille, deux genres opposés de bêtise : ce conflit des sottises est d’une verve éblouissante. Chez Mr Pinner, la sottise dogmatique, professionnelle, organisée : un néant de pensée par faiblesse de caractère (il est par exemple « incapable par nature de ne pas se sentir coupable si quelqu’un lui disait assez fort qu’il l’était », p.284), et par une sorte d’intelligence résiduelle qu’il a des profits mêmes de l’ignorance. Pinner père a renoncé à une intelligence qui lui aurait, estime-t-il, apporté d’inutiles soucis. Ainsi renvoie-t-il sa fille, épouse égarée et revenant demander protection paternelle, en ces termes (p.210) : »Tu retournes tout de suite chez ton mari, ma fille. T’as frappé à la mauvaise porte si tu pensais qu’on allait héberger des femmes en fuite ». Face, donc, à cette nullité plutôt tactique, à ce choix de penser le moins possible en toutes circonstances, se dresse donc, avec sa fille Sally, l’autre sottise, sa proverbiale, inhérente, insubmersible et irrattrapable ignorance de l’intelligence même (de son existence normale, de son usage commun, du permis et même recommandé recours des conduites humaines à elle). Ainsi le champagne se résume-t-il sincèrement pour elle à « de la limonade gazeuse avariée » (p.231), ou bien : à Laura, cette dame instruite, fortunée et oisive (et ravie de la rudimentaire probité de ce que Sally lui raconte) qui trouve « amusant » l’époux diligent et boudeur que celle-ci lui décrit, Sally trouve à répondre ceci : « Je n’é jamé entendu dire qu’un mari soit amusant » (le traducteur transposant inventivement sa non-prononciation cockney des h aspirés en une brave et ploucarde manie hexagonale de fermer tous ses e à l’aigu). Les rapports père/fille alors décrits montreront que l’accord entre sottises dépareillées s’avère presque aussi douloureux et peu praticable qu’une conciliation entre intelligences rivales.

Ensuite, bien sûr, Sally elle-même (et la sorte de constante auto-re-sallysation dont elle est l’innocent bourreau), qui en fait un des personnages les plus improbables et réussis de la littérature mondiale. Pour elle, un très vieil homme (comme le duc sourd – mais fasciné – qui la prend en charge et la sauve) fait pitié comme « un dîner du dimanche précédent resservi le vendredi » (p.258). Ce constat d’une présence « pas fameuse », mais telle qu’il faut « faire avec », est l’indice que Sally n’a pas (comme on disait, il y a peu, dans les livres intelligents) de « théorie de l’esprit » : elle ignore que les autres pensent, c’est-à-dire sont communément organisés autrement qu’elle. Elle est comme un surmoi privé de moi, un extraordinaire surnonmoi. Comme le commente poliment Elisabeth von Arnim, « elle ne connaissait aucune raison pour laquelle elle ne devrait pas dire tout ce qu’elle savait à quiconque souhaitait l’entendre » (p.251). Ainsi :
 » – Tu n’es pas obligée de tout dire à tout le monde, observa Charles.
– Mais s’ils me le demandent… dit Sally, presque en larmes ». (p.265)
La romancière traduit cela par un « courage de l’ignorance » (p.251). Et, en effet, nul ne peut avoir peur de qu’il ne sait simplement pas possible (comme une liberté intérieure, une nuance, une rationalité requise etc.). Sally n’a pas l’habitude de comprendre, elle ne sait pas savoir. Par exemple, quand elle pose une question incongrue (parce qu’il lui faut bien parfois dire quelque chose), elle ne peut comprendre que son Jocelyn (p.81) se fâche trop de… l’existence même de pareille question pour songer à y répondre. Et quand elle ne comprend pas ce qu’on lui dit, elle en « déduit » (si l’on peut dire) que l’autre dit ce qu’il ne comprend pas. Et de toutes les catastrophes psycho-sociales engendrées par sa normale (c’est-à-dire seule possible) conduite, nul ne peut l’instruire, car, comme l’écrit la géniale ironie de l’auteure, « on ne parle pas à une cause des conséquences qu’elle provoque » (p.148). De même, n’ayant aucune idée de ce qu’est une idée, elle attribue tous les embarras psychologiques, les indignations socio-éthiques, les stupéfaits scrupules engendrés, chez les autres, par leur rencontre de son néant privé, à … des « nausées », des « haut-le cœur », des digestions difficiles (p.181). « Ne pense jamais ce que tu n’oserais pas dire » lui répétait – comme unique maxime de savoir-vivre – le limité Papa Pinner ; mais, justement, ne trouvant depuis toujours rien à dire, elle ne pensait conséquemment pas grand-chose. Ainsi la tragédie ignorée d’elle-même qu’est son existence sociale, et la surenchère indéfinie qu’est une beauté ne faisant justement pas exprès d’indéfiniment et partout relancer les enchères, fait que Sally ne cesse de rencontrer des gens « qu’elle aurait préféré continuer à ne pas connaître », ne proférant, dans l’épouvantable énigme de son irrésistibilité, que des « Eh ben ça alors ! », exclusivement destinés à « se tenir compagnie et se donner du courage » (p.149). Et lorsque l’aimable, bien intentionné et distingué monsieur Carruthers (p.113) lui lance, désarçonné, « vous êtes prisonnière de votre beauté », elle cherche autour d’elle où peuvent bien se situer les murs dont on l’affirme captive ! Mais toutes les intelligences n’ont pas bon coeur, et (comme le comprend monsieur Thorpe) là voilà de fait asservie à tous les discours sachant lui exprimer éloquemment et hautement tout ce qu’elle ne parvient pas à se formuler. Elle ne rejoint ainsi ce qu’elle pense que par procuration, et tombe dans le panneau de peu loyaux sens de soi ainsi tout fraîchement et forcément importés. Comme le remarque la souvent lucide Mrs Luke, son accablée et bénévole belle-mère, comment Sally pourrait-elle se recueillir, « se refermer sur elle-même » ? « Et je me demande : sur quoi ? Une enfant pareille, avec… eh bien, disons… un esprit plutôt vide à l’heure actuelle… dans quoi se retire-t-elle ? Où va-t-elle, Jocelyn ? » (p.197).
C’est cette même Mrs Luke, qui (comme Sally n’est que beauté et Mr Thorpe que caractère) n’est qu’arrangement – et ainsi, clairvoyance consternée. Comme dans ce cruel et net passage, où elle intercepte et comprend l’inédit désir (de son fils) posé sur l’irrésistibilité d’une autre :
« Un petit pincement, quelque chose qui faisait mal – ce ne pouvait pas, bien sûr, être de la jalousie, car le simple mot dans un tel contexte était absurde – traversa le cœur de Mrs Luke lorsqu’elle surprit, plus d’une fois, dans les yeux de son fils posés sur sa femme, un regard qu’elle n’avait jamais vu dans les yeux d’aucun homme posés sur elle-même, mais qu’elle reconnut néanmoins aussitôt. Le regard de l’amour… » (p. 193).
Tous les personnages du livre sont d’ailleurs délicieusement typiques. On découvrira l’hyperactive (et oisive) Laura, « trop électrique pour aimer normalement », décourageant la passion par le fait même de « crépiter dans les bras de ses amants » au lieu de câlinement savoir s’y fondre. Et qui par ennui et dépit, « s’était plongée dans le socialisme, pour en ressortir dégoulinante de travaillisme » (p.223).
Mais aussi Edgar Thorpe, le virtuose de l’humanité attendue et moyenne, aux remarques étonnamment compactes et sobres (puisque le réel est à vomir et en chie, et que nous sommes réels… tenons-nous en donc à l’essentiel). « Aucun échange d’idées possible avec Mr Thorpe, car il n’échangeait rien : il émettait des opinions, puis s’y tenait ». Ainsi, sa prompte requête en mariage auprès de Mrs Luke : « On n’est plus des perdreaux de l’année ». Et, quand le vent du désir a (tout aussi rapidement) tourné : »Devoir dormir avec une lady fanée, ça ne serait pas drôle… ». Ou sa façon de consoler une mère des soucis qu’elle se fait pour son fils : »Ça ne sert à rien de se ronger à propos d’un imbécile ». Et son abrupt diagnostic sur la légitime péremption du métier de mère :
« Il faut bien cacher quelque chose à sa mère, dit Mr Thorpe. Les mères, c’est très bien, il faut les avoir pour commencer, mais un jour vient où elles doivent monter à l’arrière » (p.47).
 Ainsi, comme d’autres personnages hantés ou harcelés par une sorte de qualité orpheline en eux (sa beauté pour Sally, sa compréhension pour Mrs Luke, son souverain paternalisme pour le duc…), l’étonnant Mr Thorpe, tout en véracité – et ce « tout en » rendant cette véracité pragmatique, graveleuse et sans réplique – ne comprend logiquement que ce qu’il fait, et ne fait devant nous que ce qu’il croit.
 Même le très épisodique quidam (et dramaturge distingué) monsieur Gillespie, qui voit la première de sa pièce complètement sabotée par l’attention fascinée de tout le public pour la maladroite Sally, dès son entrée dans une loge, trouve, pour elle, la formule de miséricorde idéale – comme s’il n’était alors qu’absolument beau joueur…
 « Je dépose mon échec » lui murmure-t-il,  » à vos pieds et m’en glorifie ». Et Sally, bien sûr, « nerveuse et déconcertée, mais indomptablement polie lui dit : « Je vous demande pardon ? » (p.230).
 Sans oublier son soupirant de quelques heures, Charles, fils du duc, (« qui avait une imagination parfois trop vive pour son confort », p.244), et qui, tentant, lors d’une promenade urbaine, d’intéresser Sally à des détails architecturaux, laisse la romancière sereinement conclure : »c’était comme emmener un chien regarder des choses »…

Comme Pagnol sut transfigurer la bruyante sottise marseillaise, ou Cervantes la confuse fantasmagorie ibère, Elisabeth von Arnim mène l’inventif et cynique humour british (une société étant faite de marionnettes devant vivre les unes des autres) à briser son réalisme devant le fait sans sens d’une absolue splendeur, de l’éclatantissime beauté de Sally Pinner-Luke. Merci à l’excellent Paul Decottignies d’avoir ainsi apprêté pour nous ce jubilatoire chef-d’œuvre. Chef-d’œuvre, car c’est la vie, la vie elle-même que cette si talentueuse romancière célèbre et nous donne d’approcher, avec, justement, la joie par laquelle rêve d’être accueilli le début de chaque existence humaine, et l’humour dont elle voudrait faire preuve en sa fin.

Marc Wetzel, décembre 2025

Elizabeth von Arnim – L’Éclatante Beauté de Sally – traduit de l’anglais par Paul Decottignies, Arfuyen, 320 pages, novembre 2025, 21€