Laurent Albarracin, « Pierres folles », lu par Michael Bishop, (III, 13, notes de lecture)


Michael Bishop célèbre des haïkus d’Albarracin qui révèlent, avec surprise et légèreté, le mystère du réel, l’unité du monde sensible.


 

 

A bien des égards, le haïku hante depuis des années l’imagination et la pratique de Laurent Albarracin. Un haïku librement conçu, presque fatalement pourtant, car comment imiter les morae, la complexité pseudo-syllabique des on ou l’intraduisible kireji ? Et même l’idée de trois vers orchestrés selon un pattern 5-7-5 semble, pour une oreille et un œil non japonais, fantaisiste, le haïku japonais traditionnel (quoique relativement très moderne : fin du 19e siècle) se présentant comme une seule ligne. Mais tout ceci n’a, depuis longtemps, que peu de pertinence directe avec la fabrication française du haïku. Laurent Albarracin respecte le modèle tripartite, un principe de compactage et ainsi de densification au sein d’une simplicité, le défi de deux facteurs-phénomènes jetés ensemble, puisés dans un stock pourtant illimité de choses-mouvements-imaginations délicatement entretissés, subtilement provocateurs, capables de nous encourager à voir ce qui est, notre rapport à la terre, sous une lumière sans fin nouvellement révélatrice.

L’énigme de ce qui est, de notre présence au monde, reste fondamentale dans l’œuvre d’Albarracin. Je pense à son beau livre de 2016, Cela, mais déjà en 2012 paraît le splendide Secret secret. Le “cela qui est” – et je pense ici tout de suite aux Upanishads où le Cela figure précisément l’indicible de ce que nous sommes et de tout ce qui est – s’offre comme une infinité de phénomènes telluriques, matériels, charnels et psychologiques, spirituels au sens large du terme. Invitant, encourageant, urgeant ce que Jean-Paul Michel appelle notre “devoir de réponse”, le cela qui est, dans sa massivité inconcevable, reste un innommable, ce “secret” des plus secrets auquel Albarracin propose incessamment ses paroles tâtonnantes, ses sondes et questionnantes investigations dans l’espoir d’une certaine intuition ontologique, mais surtout, me semble-t-il, d’un frôlement de sens et d’un sentiment transcendant de valeur, de pertinence, d’affinité. Le haïku de Laurent Albarracin fonde le site de la surprise de ce frôlement, ce sentiment d’une soi-disant fusion des deux éléments surgissant dans l’imagination-conscience du poème. Cette convergence, cet entretissement, on peut les voir comme une micro-expérience d’un Un, de l’unité inhérente à tout ce qui est, au macro-cosmique. Certes, le petit espace-temps du haïku ne semble générer qu’un peu, un minimum, un éphémère, mais ce peu reste toujours riche de sens implicite. Le haïku n’est jamais répétition, mais il est pris dans une espèce d’infinie rythmique face aux choses, à la vie, celle d’une soif à jamais renouvelée d’interaction avec ce qui est. Choisis au hasard, voici quelques poèmes exemplaires :

Un lézard 
se gratte l’oreille
jamais vu ça (35) 
*
Le vent lui-même
ne fait que passer
dans le vent (34) 
*
Une orange roule sur la table
quel événement, quel bouleversement
quelle orange dans l’orange (24)’ 
*
Le criquet sur la rambarde
il me montre ses pattes
quel phénomène !’(14) 
*
Merle
l’œil cerclé d’or
cherchant des vers (36) 
*
Avec deux notes
le crapaud
chante (43).

 

Écartant les modes imitatifs, strictement descriptifs, le haïku d’Albarracin accueille le sensoriellement immédiat, en célèbre les possibles que déploie le geste spontané, le geste qui voit dans la convergence de deux, un trois, un ajout qui amplifie ce qui est, un jamais vu-pensé-écrit, donné en échange. A bien des égards le haïku est un petit puzzle-joyau, un secret ontique devenu petit secret poétique provenant d’une caresse enjouée, le tout évoquant à certains égards moins l’œuvre écrite de Ponge mais plutôt sa poétique de la transformation de l’objet (du monde) en objeu et objoie. Parfois humoristique, toujours sans insistance, le haïku albarracinien reste acte et lieu d’un implicite enseignement librement formulable, méditable, jamais expliqué, son peu, sa légèreté de touche, loin de tout moralisme, replié sur le secret, l’indéchiffrable qui sous-tend tout mot, tout langage. Le secret qui hante le haïku – et dont celui-ci ne frôle que son noli me tangere, si je peux dire – ce serait l’intrinsèque de cela qui est, chacun de ses mystères donnés, si flagrants, si simplement – ciel, coccinelle, lune, bûches, pluie, vent, peupliers, couleurs, etc., etc. (7-9, par exemple) – au cœur, paradoxalement, de l’invisibilité qui les baigne. Site ainsi d’un impénétrable presque silencieusement murmuré, le haïku de Laurent Albarracin s’avère mouvement vers ce qui, dans notre présence au monde, se retire au moment même où le cela se donne. L’acte d’écrire peut se concevoir ainsi comme un encerclement, prenant, et si finement, si patiemment, de manière si bienveillante, une mesure, jamais la mesure, de l’immesurable. Dans la persistance de son inscription cet acte va dans le sens d’un innombrable, tout en comprenant qu’il a affaire à un indivisible, un Un s’offrant sur le mode d’une infinie diversité que l’acte ne peut jamais espérer étreindre, chaque haïku disant à la fois ce manque, ce mouvement-et-intuition-vers, et, symboliquement, glorieusement même, ce petit scintillement qui se doit d’équivaloir implicitement à l’entière lumière de ce qui est.

Et on me permettra de citer en guise de clôture ces vers venant à la fin du Secret secret, ce recueil si finement entretissé avec les forces spirituelles de Pierres folles :

Ce qui nous échappe nous frôle de son aile

L’intangible l’inattingible
sont tangents à nous

Toute envolée a son nid
et comme sa main sur notre épaule (139)


Des vers qui tiennent à confirmer le sentiment d’une ineffable sûreté improbablement vivable au cœur de ce qui est, tout comme dans chacun des gestes, des désirs, des grâces partout manifestes au sein des 111 haïku que Laurent Albarracin nous tend aujourd’hui dans ce beau petit livre.

Michaël Bishop

 

Laurent Albarracin. Pierres folles. Pierre Mainard, 2026. 47 pages. 11€.