Daniela Danz, « Portolan », traductions d’Axel Wiegandt et Roland Crastes de Paulet (traductions)


Daniela Danz travaille sur la poésie comme chant et ici sur ce que la mer peut apporter à l’homme, loin du capitalisme.



 

Daniela Danz est une poète et écrivaine allemande née en 1976 à Eisenach, elle est vice-présidente de l’Académie des sciences et des lettres de Mayence. Elle vit avec sa famille à Kranichfeld en Thuringe. 
Elle a publié cinq recueils de poèmes, deux romans, des essais, des livres pour enfants et même un livret d’opéra.
  
Une sélection de poèmes extraits de son dernier recueil Portolan est présentée ici. Un portulan, ou carte-portulan (de l’italien portolano, livre d’instructions nautiques), aussi appelé « carte à rhumbs », est une carte de navigation, utilisée du XIIIe au XVIIIe siècle et qui décrit les côtes.
Dans Portolan, les côtes disparaissent au contraire et le voyage poétique se dirige vers le large. Mais la mer est représentée de deux manières, d’une part comme le lieu concret des échanges commerciaux mondiaux et ainsi une métonymie du monde capitaliste globalisé, de l’autre comme une métaphore de la méditation dans un maintenant hors du temps.

Daniela Danz joue sur le double sens de Versenkung en allemand : coulage d’un bateau ou d’une cargaison (comme les côtes englouties sous le niveau montant de la mer comme les cargos qui ont coulé sur les routes maritimes invisibles) et la méditation (comme les moines qui s’abîment dans leurs prières pour le monde dans les grottes sans lumière de la Lavra…)

Comme elle le fait dans chacun de ses recueils, Daniela Danz place en exergue un fragment de Hölderlin, ici elle a choisi Comme aux côtes marines… où celui-ci compare les richesses apportées par la mer aux rivages, et ce qui est donné au chant :

Comme aux côtes marines, quand à bâtir
Commencent ceux du ciel et dedans
Entre comme au port irrésistiblement, une splendeur, l’ouvrage
Des vagues, l’un après l’autre, et la terre
Se munit, là dessus, du plus joyeux un,
En bonne humeur, le disposant comme il faut, ainsi cela jette,
Au chant, avec le dieu du vin, promettant beaucoup à l’éminent,
Et à la préférée
De la Grèce,
Celle qui est née de la mer, au regard décent,
Le bien prodigieux, à la côte.

Friedrich Hölderlin (Hymnes en esquisse traductions par Francois Fédier et Gustave Roud, La Pléiade)

Nous avions déjà publié une première sélection de traductions de cette poète effectuée par Roland Crastes de Paulet et Axel Wiegandt et nous remercions vivement ce dernier qui nous a proposé ces nouvelles traductions inédites.



 

Les traductions



NEHMT MEINEN ORT VON DEN KARTEN
nehmt meine Zeit aus der Zeit
verbergt mich vor den Verzeichnissen
verbergt mich im Vergessen
verbergt mich bis keiner mich mehr kennt

ich bin durch die Ritzen geronnen und
vom Traub ins Laub getroffen ich sickerte
in die Spalten der Freundlichkeit die mich
im Aufenthalt hielt – ich streute Münzen
hinter mich zur Ablenkung und ging auf
Händen so dass ich stützte woran ich hing
ich ließ mich in Hosentaschen stecken bis
ich mich nach und nach durch eine bessere
Version ersetzte und entbehrlich machte

nehmt meine Worte aus euren Gedanken
nehmt meine Liebe aus euren Körpern
verbergt mich vor eurer Obhut
verbergt mich im Verzeihen
verbergt mich vor meinem Eigensinn

ich bin ins Eis eingebrochen und blieb
darunter so lange sichtbar dass alle
beruhigt waren ich habe mich vor die
Spatzen gestreut deren Radau das Fehlen
meiner Stimme übertönte ich habe die
Ventilatoren in meinen Rythmus versetzt
und war froh dass sie euch nützlich waren
ich habe das Löwenmäulchen antworten
gelehrt auf leichte Fragen so dass ihr euch
noch gut eine Weile unterhalten könnt

nehmt meine Wünsche aus euren Erledigungen
nehmt meine Ängste aus euren Sorgen
verbergt mein Licht in der Helligkeit
verbergt meine Dunkelheit in euren Schatten
verbergt mich bis ich verborgen bin


ÔTEZ MON LIEU DES CARTES
ôtez mon temps du temps
dissimulez-moi des répertoires
dissimulez-moi dans l’oubli
dissimulez-moi jusqu’à ce que plus personne ne me connaisse

je me suis infiltrée par les interstices et
suis tombée de la gouttière sur le feuillage je suintais
dans les fentes de la gentillesse qui
me maintenait en séjour – je semais des pièces
derrière moi pour faire diversion
et marchais sur les mains ainsi je soutenais ce à quoi j’étais suspendue
je me laissais enfouir dans des poches de pantalon
jusqu’à ce que peu à peu je me remplaçais par
une meilleure version et me rendis superflue 

ôtez mes paroles de vos pensées
ôtez mon amour de vos corps
dissimulez-moi sous votre protection
dissimulez-moi dans le pardon
dissimulez-moi de mon obstination

je suis passée au travers de la glace et suis restée visible
si longtemps en dessous que tous
étaient rassurés et je me suis jetée
devant les moineaux dont le vacarme
a couvert le manque de ma voix
j’ai mis les ventilateurs à mon rythme
contente qu’ils vous aient été utiles
j’ai appris à la gueule de loup à répondre
à des questions simples afin que
vous puissiez discuter encore un moment

ôtez mes souhaits de vos courses
ôtez mes peurs de vos soucis
dissimulez ma lumière dans la clarté
dissimulez mon obscurité dans votre ombre
dissimulez-moi jusqu’à ce que je sois cachée



VERSENKUNG

Wie die Hyazinthen sich im Sommer unter die Erde zurückziehen wie wir als Kinder von verscharrten Kernen hofften dass sie austreiben wie die Hyazinthen im Frühling wie ein Engerling Tränen Verschüttetes giftige Laugen Bunker und radioaktives Material wie Parkhäuser Tunnel wie unter der Erde vergessenes Gerät wie die gestörte Ruhe der Toten der Eiszeit wie Bernstein wie Kohle wie die unbegreiflichen Mönche der Lawra wie Lkws auf den unterirdischen Straßen der Kalibergwerke wie Brunnen wie der in einen Brunnen gefallene Vollmond wie in Schächte gefallene zersprungene Geständnisse wie das Schweigen das Lachen allein oder das Lachen in sich hinein und das Fallen in sich hinein wie die Freude die das Blut in die Füße pumpt und alles vergoldet wie das Gold und die Toten die das Gold kostet ihre tägliche Qual wie die Antipoden die auf der anderen Seite der Erde über die Meeresgebirge wandern wie die unter dem gestiegenen Meeresspiegel versinkenden Küsten wie die gesunkenen Frachter auf den unsichtbaren Seewege die verrutschte Fracht die Unwucht der Fracht die sich neigende Fracht und die nicht endend wollende Reihe der Fracht wie am Meeresboden die Eintracht der gesunkenen Frachter und ihrer Kaperer der Besatzung und der Luxusreisenden der Ausgebeuteten der Ausbeutenden und der sich selbst Ausbeutenden wie die versunkene Hoffnung und die in ihr Gebet um die Welt versunkenen Mönche in den tief in die Erde gegrabenen lichtlosen Höhlen der Lawra wie das über den unbrauchbaren Schlepperbooten zusammenschlagende Meer wie das was das Meer an Land spült wie tote Körper die uns das Herz brechen wie die Herzen die wir zum Herrn erheben wie nichts was uns verzeiht wie die Versenkung die Versenkung die ein Spiel ist das wir spielen bei dem Tod und Leben unterschiedslos sind beide brauchen uns nicht nur wir unterscheiden jeder für sich weil es der einzige Unterschied ist dessen wir gewiss sind


IMMERSION

Comme les hyacinthes en été se retirent sous la terre comme enfants nous espérions des noyaux enfouis qu’ils bourgeonnent comme les hyacinthes au printemps comme une larve des larmes choses renversées lessives toxiques bunker et matériel radioactif comme des parkings tunnels comme un outil oublié sous terre comme la quiétude interrompue des morts de l’ère glaciaire comme l’ambre comme le charbon comme les moines incompréhensibles de la Lavra comme les poids lourds sur les routes souterraines des mines de potasse comme des fontaines comme la pleine lune tombée dans une fontaine comme des aveux pulvérisés tombant dans des puits comme se taire rire simplement ou rire intérieurement et tomber intérieurement comme la joie qui pulse le sang dans les pieds et recouvre tout d’or comme l’or et les morts que coûte l’or leur tourment quotidien comme les habitants des antipodes qui cheminent à l’autre bout de la terre sur les montagnes marines comme les côtes englouties sous le niveau montant de la mer comme les cargos qui ont coulé sur les voies maritimes invisibles la cargaison qui a glissé le déséquilibre de la cargaison l’inclinaison de la cargaison et le flux sans fin de la cargaison comme sur le fond marin la concorde des cargos engloutis et de leurs pirates de l’équipage et des voyageurs en première des exploités des exploiteurs et ceux qui s’exploitent eux-mêmes comme l’espérance abîmée et les moines qui s’abîment dans leurs prières pour le monde dans les grottes sans lumière de la Lavra creusés profondément sous la terre comme la mer qui se referme sur les canots inutilisables des passeurs comme ce que la mer rejette sur la côte comme des corps sans vie qui nous brisent le cœur comme les cœurs que nous élevons vers le Seigneur comme rien qui nous pardonne comme l’immersion l’immersion ce jeu auquel nous jouons où vie et mort sont pareils tous deux n’ont pas besoin de nous nous seuls faisons la différence chacun pour soi car c’est la seule distinction dont nous sommes certains



WENN EINER DAS MEER WEGNÄHME UND ES BLIEBEN
die Täler und Schluchten die Gräben und Schrunden
des Meeresbodens und in der Luft wären aufgehängt
die Schiffe wie Argonautenträume an dünnem leicht
zerreißbarem Gespinst und mit ihnen all unsere Güter
über unseren Köpfen ein Dröhnen aus dem Kreisen
der Schwerkraft und der Druck auf unseren Schläfen
unter dem wir uns aufmachen hinüber zu den Klippen
der Krim die schroff aufragen hoffend dass Menschen
uns entgegengehen unter dem Schaukeln der riesigen
Schiffe an deren Deck die Container ins Rutschen
geraten dem Schwappen von Öl LNG Ballastwasser
In den schwankenden Tankern unter den Waren
die wir bestellten und nicht mehr wollen da wir
unter den argwöhnischen Augen der Fische und
Kraken unsicher über den Müll staken der uns
an unser Leben erinnert das war uns gar nicht klar
dass das alles so viel war wir schämen uns aber
trotzdem die Euphorie : noch nie ist ein Mensch
wie wir über den Meeresboden gegangen ein Fest
ein erster Tag des Menschen eine Entdeckung und
alle haben teil alle staunen weinen liegen einander
in den Armen : was ist der Mensch ? haben wir das
Meer ausgegossen ? wir sehen das alles zum ersten
Mal die Fische sehen so anders aus als auf unseren
Tellern es muss an den Augen liegen die Sonne brennt
wir vermissen das kühle Glitzern des blauen Wassers
wir schaffen es nicht an die andere Küste es riecht
nicht gut und wir bemerken den Schleim und wie
unsere Füße sich beim Gehen verheddern wir stolpern
wir weinen jeder für sich in der Gluthitze weil wir den
selben Traum träumen : das Wasser steigt der Wind
wird stärker wir hören ein feines Reißen im Gespinst
wir schauen nach oben : da kommen die Schatten


SI QUELQU’UN EMPORTAIT LA MER ET S’IL RESTAIT
les vallées et les gorges les fossés et crevasses
du fond marin et dans les airs seraient suspendus
les navires comme des rêves d’argonautes fines toiles
fragiles et avec eux tous nos biens
au-dessus de nos têtes un grondement issu
du mouvement circulaire de la gravité et la pression à nos tempes
sous laquelle nous partons de l’autre côté vers les falaises
de la Crimée qui se dressent abruptes dans l’espoir que des hommes
viennent à notre rencontre sous le balancement des immenses
bateaux sur les ponts desquels les conteneurs se mettent à glisser
le clapotement du pétrole LNG eau de ballast
Dans les tankers oscillant sous les marchandises
que nous avons commandées et ne voulons plus car
sous l’œil narquois des poissons et des pieuvres
nous marchons péniblement au-dessus des ordures
qui nous rappellent notre vie nous ne savions pas
qu’il y en avait autant mais nous avons honte et cependant
l’euphorie : jamais un être humain comme nous n’a marché
sur le fond de la mer une fête un premier jour de l’homme
une découverte et tous y prennent part tous s’étonnent
pleurent tombent dans les bras les uns des autres : qu’est-ce que l’homme ?
avons-nous vidé la mer ? nous voyons tout cela pour la première fois
les poissons ont l’air si différents de ce qu’ils sont dans nos assiettes
ça doit tenir aux yeux le soleil brûle
le scintillement froid de l’eau bleue nous manque
nous n’arrivons pas à rejoindre l’autre rivage
ça sent mauvais et nous remarquons la morve et comment
nos pieds s’emmêlent en marchant nous trébuchons
nous pleurons chacun de son côté dans la fournaise parce que nous
rêvons le même rêve : l’eau monte le vent redouble
nous entendons une fine déchirure dans la toile
nous levons les yeux : voilà les ombres



IN DER SCHWÄCHSTEN STUNDE DER NACHT
sammelst du deine zerstreuten Glieder
stehst still und aufrecht am schwärzesten
Ort auf der Brücke des Frachters und schaust
und faltest die eng am Körper verstauten Flügel
behutsam auseinander und segelst auf dem
Flutlichtteppich den der Mond vor dich breitet
weil du heute sein Gefährte sein sollst du lässt
die Luftunruhe hinter dir die tiefkalten Wolken
rücken auseinander um dich hindurchzulassen
und du schmiegst dich in die Hand von der
du immer sicher warst dass es sie gibt


A L’HEURE LA PLUS SOMBRE DE LA NUIT
tu rassembles tes membres dispersés
te tiens immobile et droit à l’endroit le plus noir
sur le pont du cargo et tu regardes
et déploies délicatement les ailes serrées tout contre le corps
et tu voles sur le tapis de lumière
que la lune étend devant toi
parce que tu dois être son compagnon aujourd’hui
les turbulences derrière toi les nuages glacés
s’écartent pour te laisser passer
et tu te blottis dans la main dont
tu as toujours été sûr qu’elle existait

 

Portolan, Gedichte © Wallstein Verlag, Göttingen 2025

La traduction anglaise de Portolan par Monika Cassel sera publiée en janvier 2027 (Georgia Review Books).

En français :
D. Danz, la fille aux écouteurs, Alidades, traduction de Roland Crastes de Paulet et Axel Wiegandt, 2025, 61 p., 7 €, qui sont de larges extraits du recueil encore inédit en France, Wildniß.

Poesibao en avait publié des extraits, grâce à Axel Wiegandt.
Et une recension