Daniela Danz, « La Fille aux écouteurs », lu par Isabelle Baladine Howald (III, 5, notes de lecture)


Daniela Danz fait partie de ces poètes allemandes tellement étonnantes, novatrices, originales par leurs thèmes et leurs langues. Une vraie découverte.



La princesse au Mur aboli



Des extraits d’un livre complet, Wildniss (espace sauvage) de Daniela Danz sont publiés sous le titre La fille aux écouteurs (Das Mädchen mit den Kopfhörer, titre d’un des poèmes du recueil en allemand) chez Alidades). Ils sont traduits par Roland Castres de Paulet et Axel Wiegandt. Daniela Danz, née en 1976, est une poète allemande, romancière, traductrice et éditrice, nous explique la notice bio-bibliographique des traducteurs. Elle est trop peu connue en France (l’Allemagne doit être encore plus loin que les États-Unis pour les traducteurs et les éditeurs, on dirait…). Elle prend sa place dans le domaine allemand chez Alidades, à juste titre.

C’est un livre sauvage écrit par une femme sauvage sur une nature sauvage, des poèmes de vignes-vierge, qui grimpent sans encombre et sans domestication dans des restes de fermes abandonnées, peut-être au cœur de la forêt de hêtres des Carpates en Slovaquie. Une femme y entre et y dort, dans ses rêves se glisse la prémonition des ruines : « en ruine tombera la maison aux vingt deux coins/…/en ruine tombera la maison de la bordure/…/en ruine tombera l’étagère sur laquelle le sucre/était posé pour l’été/… et en ruine tombera le sentier de découverte trilingue/…/le village que tu avais rejoint pour voir la forêt vierge. » s’agit-il du monde actuel ? Sans doute.
S’agit-il aussi du vieux mur de Berlin tombé ?
Parce qu’il s’agit tout autant de ville, de monument (le Mur ?), d’une autre ville ailleurs.

Les mots manquent, cette poésie est si puissante qu’elle se passe au fond de commentaires, il faudrait juste citer des pages entières mais dans ce mince fascicule à prix si correct, vous trouverez quelque chose que vous n’avez pas encore lu.
C’est primitif et ultra moderne, c’est originel et actuel, c’est la sauvagerie et l’amour, c’est l’histoire dans l’Histoire, ce sont les fourmis et les hommes, les habitats et la forêt-vierge, c’est le récit du monde, des oiseaux, des cerises et des lézardes. C’est un chant très ancien, chantée par une jeune punk, cette fille à laquelle on ne faisait pas attention et qui écrit des poèmes d’une grande beauté.

Isabelle Baladine Howald

Daniela Danz, La Fille aux écouteurs, traduction Roland Castres de Paulet et Axel Wiegandt, Alidades bilingue, 2025, 7,00€, 61 p.


« Et si elle n’était qu’une idée ? Demandé-je. Une idée sauvage ?
Et si nous n’étions qu’une idée à elle ? répliques-tu.
Si c’était elle, qui, à la fin, habitait cette ville
quand nous aurons tous disparu depuis longtemps,
qui la parcourait, fabuleuse, avec ses écouteurs,
prêtant l’oreille à quelque chose que nous n’avons jamais pu entendre ?
Il n’a jamais été question pour nous de vivre ici — tu me bordes —
il était question de profit. Mais nous avons rempli ce vide
avec de la vie, murmuré-je en somnolant
et nous nous accrochons à ça, bec et ongles.
Mais oui, dis-tu doucement en fermant la porte.
Qu’est-ce qu’elle entend, la fille dans les écouteurs ?
Les bruits que nous faisions
autrefois quand la ville était encore jeune et pleine de vacarme
ou les bruits qu’il y aura ici
quand nous n’existerons plus ?
Est-ce que tu voudrais entendre ça ?
Peut-être que je veux aller dans les bois,
Peut-être que les bois viendront me chercher.
Tu vois, tu te joins à elle.
Nous tous nous frôlerons avec des pensées rudes,
nous serons ceux que nous avons admirés
et dont nous avons peur. (p 49).