Romain Frezzato explore avec subtilité ce qu’il en est du monochrome tel que le présente et le vivait François Jacqmin.

Quel serait l’équivalent du monochrome en littérature ? Sans doute pas les poèmes que Gérald Prunelle a regroupés à partir du fond François Jacqmin sous le titre Monochrome atteint par le vertige. De fait, on retrouve dans ce livre « inachevé » toute la richesse lexicale, poétique, intellectuelle de l’auteur des Saisons ou du Livre de la neige (pour ne citer que deux des sommets d’une œuvre qui ne cesse de s’enrichir de ses apports posthumes). Ekphrasis sans œuvre référente, ce livre est surtout pour l’auteur belge une façon de revenir sur ses obsessions philosophiques. En cela, le poème liminaire est révélateur qui relie la critique d’art à la linguistique et à l’ontologie : « Nul ne peut nier que le monochrome soit / le langage de l’être. C’est un enfer / métaphorique monomaniaque. / Le monochrome provoque la même brûlure / que l’on voit sur l’esprit lorsqu’on expo-/se celui-ci à une lumière permanente et / sans contre-jour. » Pas de poème monochromatique donc, mais une suite textuelle ayant à cœur, à partir du monochrome, de réfléchir à la condition de l’être. Or, si le monochrome est pour Jacqmin une façon de cerner le fait d’être c’est parce que celui-ci rend compte d’une expérience humaine fondatrice : le vertige. « Le vertige est ce qui nous rapproche / de la réalité absolue du non-lieu de ce qui est. » énonce par exemple un autre poème. Bien sûr, il ne faudrait pas évacuer trop vite la dimension méta-discursive du livre. Jacqmin voit bien dans le monochrome une manière de penser le poème : « L’ablation du lyrisme que constitue le / monochrome est le commencement / de ce regard particulier. Il faut y voir une / sorte de fugue oculaire qui va dans la / direction du silence. » Il trouve dans le monochrome une façon de faire art poétique, soit de définir ce qui se joue au cœur de sa pratique. Car si « l’harmonie des couleurs est encore une couche protectrice », il faut réduite au maximum sa palette pour toucher à une forme de vérité. C’est pourquoi la poétique de Jacqmin semble d’abord se résumer à quelques effets grammaticaux, à quelques tropes, quelques lexiques, travaillés jusqu’à l’épuisement. En cela, peut-être, se trouve la dimension monochromatique du poème : emploi d’une syntaxe simple, écriture aphoristique, voire aporétique, présent gnomique, métaphores rares mais toujours centrales, etc. Bref, autant d’outils linguistico-poétiques permettant de saisir la réalité de l’être, quitte à n’en plus saisir que l’os dans ce que Gérald Prunelle appelle, dans une postface éclairante, une « phénoménologie négative ». C’est que « le monochrome est un resserrement ontologique de l’apparence », une façon d’évacuer l’explétif pour ne garder que le substrat. Ici sans doute se situe la grandeur de l’œuvre de Jacqmin, par cette façon de tendre à son lecteur un miroir ontologique amincissant, un reflet se bornant à dire le nœud nu de soi, l’un autour duquel se constitue l’être. La blancheur est donc ce vers quoi tend le texte, non le néant mais l’un, la vérité nue, l’os du moi d’homme. Le vertige, dont le titre dit qu’il « atteint », serait dès lors ce qui rend compte de l’expérience d’un lecteur tangent, titubant sous le choc d’une confrontation (forcément silencieuse) avec la monochromie universelle dont le poème ne serait en somme que le procès-verbal : « Lorsqu’on est atteint par l’idée du / monochrome, on passe le reste de sa vie / dans la passion d’une question. / On ne se remet pas d’avoir été touché par l’unique. / On est irrémédiablement traversé comme / par le regard d’une chose impérissable. »
François Jacqmin, Monochrome atteint par le vertige, Éditions Le Cadran Ligné, 2026, 14€
Un extrait
Le monochrome est le résidu chromatique
d’avant la dispersion. C’est le grain
qu’avait la peau du tout avant l’avè-
nement de la conscience. C’est l’eau d’avant
toute allusion à la baignade.
Aussi peut-on légitimement parler d’un
état monochrome originel, un moment où
l’unité ne désignait pas les rangs de la
multiplicité et de la réduction.