Tomaž Šalamun, un dossier de traductions de Jean-René Lassalle (III, 7, traductions)


Jean-René Lassalle propose pour ce nouveau dossier de traduction des poèmes qu’il a traduits du slovène, traductions inédites pour Poesibao.  


 

Cerf

Terrifiant rocher, blanc blanc désir.
Eau, toi qui jaillis du sang.
Que ma forme rétrécisse, que mon corps se morcèle,
afin que tout devienne un : scorie, squelette, motte.

Tu me bois comme si tu arrachais la couleur à mon âme.
Tu me lapes, comme un moucheron dans un petit bateau.
Ma tête est maculée et je perçois comment
les montagnes se sont créées, comment les étoiles sont nées.

Tu m’as retiré ton crâne, je me tiens là.
Regarde, dans l’air. Fusion en toi, par suite
mien. Les toits d’or se courbent en-dessous de nous,

feuilles qui perlent des pagodes. Dans d’énormes bonbons de soie
je loge, gentil et tenace. Je ventile un brouillard dans ton
souffle et ton souffle dans la tête de Dieu dans mon jardin, cerf.

Source : Tomaž Šalamun : Ziva rana, zivi sok, Maribor, 1990. Traduit du slovène par Jean-René Lassalle avec l’original et des traductions anglaise et allemande.


Jelen

Najstrašnejša skala, bela bela želja.
Voda, ki izviraš iz krvi.
Naj se mi oži oblika, naj mi zdrobi telo,
da bo vse v enem: žlindra, okostja, prgišče.

Piješ me, kot bi mi izdiral barvo duše.
Lokaš me, mušico v drobnem čolnu.
Razmazano glavo imam, čutim, kako so se
gore naredile, kako so se rodile zvezde.

Spodmaknil si mi svoje teme, tam stojim.
Poglej, v zraku. V tebi, ki si zdaj zlit in
moj. Zlate strehe se ukrivljajo pod nama,

pagodini listi. V ogromnih svilenih bonbonih
sem, nežen in trdoživ. Meglo ti potiskam v
sapo, sapo v božjo glavo v mojem vrtu, jelen.

Source : Tomaž Šalamun : Ziva rana, zivi sok, Maribor, 1990.


📘 📙 📕 📗


Vernis

Le destin me submerge. Tantôt comme un œuf. Tantôt
d’un coup de patte il me jette au rivage. Je crie. Résiste.
Investis toute ma sève. Je ne devrais pas.
Le destin peut m’effacer, je le devine. Si

le destin ne souffle sur notre esprit nous gelons à l’instant.
Des jours sans fin j’ai passé dans l’horreur que le soleil
ne se lève plus. Qu’arrive mon dernier matin.
Je sentais comme la lumière s’enfuyait de mes mains, et si

je n’avais pas assez de sous en poche et si la voix
de Metka n’était pas assez douce et aimable ou concrète
et réelle mon âme s’échapperait de mon corps, comme elle

le fera un jour. Avec la mort il faut être aimable. Le tout
dans une boulette moite. Notre maison est d’où nous
venons. Un seul instant nous vivons. Tant que sèche le vernis.

Source : Tomaž Šalamun : Ambra, Ljubljana 1995. Traduit du slovène par Jean-René Lassalle avec l’original et des traductions anglaise et allemande.


Lak

Usoda me vali. Včasih kot jajce. Včasih me
s šapami lomasti po bregu. Kričim. Upiram se.
Ves svoj sok zastavim. Ne smem tega delati.
Usoda me lahko utrne, to sem že začutil. Če

nam usoda ne piha na dušo, zmrznemo v hipu.
Preživljal sem dneve v strašni grozi, da sonce
ne bo več vzšlo. Da je to moj poslednji dan.
Čutil sem, kako mi svetloba polzi iz rok, in če

ne bi imel v žepu dovolj quarterjev in bi Metkin
glas ne bil dovolj mil in prijazen in konkreten
in stvaren, bi mi duša ušla iz telesa, kot mi

enkrat bo. S smrtjo je treba biti prijazen. Vse
je skupaj v vlažnem cmoku. Domovanje je, od koder
smo. Živi smo samo za hip. Dokler se lak suši.

Source : Tomaž Šalamun : Ambra, Ljubljana 1995.


📘 📙 📕 📗


Fleurs rouges

les fleurs rouges éclosent au ciel, une ombre est dans le jardin
de partout arrive la lumière, on ne voit pas le soleil
pourquoi cette ombre dans le jardin, et la rosée dans l’herbe
alentour de grosses pierres blanches éparpillées où s’asseoir

les collines environnantes sont exactement comme sur terre
mais plus basses et friables à l’œil
nous aussi sommes légers, je crois, touchons à peine le sol
quand j’esquisse un pas les fleurs rouges semblent se rétracter

l’air paraît parfumé, terriblement froid et ardent
je vois surgir de nouvelles créatures
comme si une main invisible les déposait dans l’herbe
ils sont beaux et paisibles, nous voici tous rassemblés

certains qui flottent sont bringuebalés et arrachés
ils disparaissent aux regards en geignant
impression que mon corps est dans un tunnel flamboyant
il gonfle comme une pâte puis éclate dans les étoiles

ici au ciel il n’y a pas de sexe et je ne perçois pas de mains
mais les choses et les êtres sont entièrement connectés
et se dissocient pour mieux encore s’unir
les couleurs s’évaporent, les voix sèment flocons sur les yeux

maintenant je me rappelle, j’étais parfois un coq, parfois un daim
j’ai reçu des balles dans le corps qui se sont émiettées
comme je respire splendidement
je sens un fer à repasser qui m’aplanit sans brûler

Source : Tomaž Šalamun : Bela Itaka, Ljubljana 1972. Traduit du slovène par Jean-René Lassalle avec l’original et des traductions anglaise et allemande.


Rdeče rože

rdeče rože rasejo v nebesih, senca je na vrtu
luč prodira od povsod, sonca se ne vidi
ne vem kako da je potem senca na vrtu, rosa je v travi
okrog so posuti veliki beli kamni da se na njih lahko sedi

hribi okrog so taki kot na zemlji
samo da so nižji in da so videti čisto prhki
mislim da smo tudi mi čisto lahki in da se komaj dotikamo tal
če hodim se mi zdi da se rdeče rože malo umaknejo pred mano

zdi se mi da zrak diši, da je strašno hladen in žgoč
vidim da prihajajo nova bitja
kot da jih nevidna roka polaga v travo
vsa so lepa in mirna in vsi smo skupaj

nekatere ki plavajo sem v zraku zavrti in jih odtrga
zginejo in jih ne vidimo več in ječijo
zdi se mi da je moje telo v žarečem tunelu
da vzhaja kot testo in potem prši narazen v zvezde

tukaj v nebesih ni seksa ne čutim rok
ampak so vse stvari in bitja popolnoma skupaj
in drvijo narazen da se še bolj združijo
barve hlapijo in vsi glasovi so kot mehka kepa na očeh

zdaj vem da sem bil včasih petelin in včasih srna
da sem imel krogle v telesu ki jih zdaj drobi
kako lepo diham
imam občutek da me lika likalnik in da me nič ne peče

Source : Tomaž Šalamun : Bela Itaka, Ljubljana 1972.



 

Tomaž Šalamun est un poète (1941-2014) d’un petit pays discret, vert et moderne de l’ex-Yougoslavie, la Slovénie. Šalamun était un des principaux écrivains avant-gardistes slovènes, traduit internationalement dans une vingtaine de langues, auteur de 45 recueils, également professeur invité dans des universités étatsuniennes. Son écriture est dans la mouvance du surréalisme d’Europe de l’Est, teinté d’une ambiance kafkaïenne menaçante, Šalamun y ajoutant un humour absurde, une ironie rebelle – il passera quelques jours en prison pour un de ses poèmes – et sa douceur. Son épouse Metka Krasovec est une peintre surréaliste. On remarquera quelques sonnets parfois comme si une forme ciselée voulait endiguer le chaos des visions. Entre 1990 et 1994 il perd l’inspiration et devient libraire à Ljubljana puis courtier à la Bourse de Trieste, dont l’enclave italienne entretient des rapports historiques avec la Slovénie. Quand il revient à la poésie en 1995 ses textes semblent à fois plus amers et élégiaques, les associations plus kaléidoscopiques, toujours avec une certaine douceur. TS dans un entretien : « Chaque artiste est mélancolique. Comment il fonctionne, où il trouve son inspiration : pour cela il n’y a pas de règles. C’est admirable car cela signifie que son espace potentiel est immense. »


Bibliographie sélective

Poker, samozaložba, Ljubljana, 1966
Romanje za Maruško, Cankarjeva založba, Ljubljana, 1971
Bela Itaka, Državna založba Slovenije, Ljubljana, 1972
Praznik, Cankarjeva založba, Ljubljana, 1976
Maske, Mladinska knjiga, Ljubljana, 1980
Glas, Obzorja, Maribor, 1983
Mera časa, Cankarjeva založba, Ljubljana, 1987
Živa rana, živi sok, Obzorja, Maribor, 1988
Otrok in jelen, Wieser, Celovec/Salzburg, 1990
Ambra, Mihelač, Ljubljana, 1995
Amerika, Mondena, Grosuplje, 2000
Ko vdre senca, Litterae Slovenicae, Ljubljana, 2010


Traductions en français
Poèmes choisis, traduit par Mireille Robin et Zdenka Štimac, Editions Est-Ouest Internationales, 1995.
Livre pour mon frère (bilingue), traduit par Zdenka Štimac, M.E.E.T., 1998.
L’Arbre de vie, traduit par Zdenka Štimac, Éditions franco-slovènes & Cie, 2013.
Ambre, traduit par Zdenka Štimac, Éditions franco-slovènes & Cie, 2013.

A signaler aussi, une toute nouvelle parution : 
Tomaž Šalamun, soy realidad, texte établi et traduit du slovène par Mathias Rambaud, collages de Zdenko Huzja, Fata Morgana, coll. Le Neuvième pays, 2025.


Sitographie
Ecouter un mp3 de Tomaž Šalamun disant son poème Jelen (Cerf, dans notre traduction ici) sur Lyrikline . On en trouvera en plus une petite vidéo sous le texte slovène.
https://www.lyrikline.org/de/gedichte/jelen-1269

Un article sur Tomaž Šalamun dans le site Recours au Poème
https://www.recoursaupoeme.fr/larbre-de-vie-de-tomaz-salamun/

Un podcast de 30 minutes où Tomaž Šalamun est interviewé en français (qu’il parle très bien) sur France-Culture en 2012
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/ca-rime-a-quoi/tomaz-salamun-8394353


Choix et traductions de Jean-René Lassalle.