Casper André Lugg, « Les biotopes-marie », lecture et choix de Marc Wetzel (III,7, notes de lecture et anthologie)


Marc Wetzel guide ici le lecteur dans les poèmes difficiles mais fascinants du Norvégien Casper André Lugg, publiés par [Eklyz]





(Note pour la lecture : alternent dans tout ce recueil, comme on remarquera tout de suite, passages en italiques – où l’auteur est dans un milieu pour le décrire et témoigner de ce qu’il voit -, et passages en signes romains – où l’auteur se sait du milieu, le commente et témoigne de ce qu’il comprend. C’est donc toujours un témoin, mais à la fois embarqué et responsable, (ou engagé et impartial !), soucieux de noter d’abord les manières dont la réalité se traite elle-même et soigne son propre devenir, c’est-à-dire se tenant exclusivement au contact des contacts de la nature avec elle-même (le traitement de son prochain s’en déduisant, mais en seconde intention). On verra ainsi qu’il prie littéralement la nature de lui faire saisir ce qu’on doit à son prochain. L’étrange est que ce ré-enracinement naturaliste de la morale est tout spirituel : l’épigraphe du livre cite ainsi sans ambiguïté Simone Weil : « Il n’y a qu’une faute : ne pas avoir la capacité de se nourrir de lumière ». Qu’on lise donc, lentement, ce qui suit avec prudence et confiance, comme on regarderait par-dessus l’épaule d’un pèlerin virtuose et loyal. Et, après les quelques extraits, on tente quelques remarques d’appoint, sans prétendre circonscrire un redoutable écrivain)   

 

biotope est intuition la voix
du défenseur meurtri
dans la forêt il y a
ma plus petite condition

le ciel caresse les pensées
comme un ventre clair et velu
j’ai remplacé mon prochain
mon proche humain

pour une prière végétative


par la brèche du regard
le bras les doigts
tendus dans le vent seule la faiblesse
est assez vaste

feuilles translucides
contre la paume
et les touffes d’herbes visibles tout au long de l’hiver


saison petite oreille
le tonnerre gît dans la terre
dans les couleurs
les moutons entrent sous les arbres
la chaleur emprisonne le silence
la prévision brutalise la croissance
voici
l’immuable
eau qui se rapproche


le vent trie les mots
dans la tanière fraîche
vois-tu la prière voûte palpitante
un animal plus calme
et le moindre buisson en feu



inséparable dans sa manière
d’être âgé
comme dans le chant-masque-vent
comme dans
es-tu venu pour habiter chez moi ?


la feuille percée en un motif
que tu as appris à aimer
lumière élaguée
la chaleur d’une petite lampe
contre la poitrine

la personne n’est pas sacrée
mais un cri presque couvert


comment suis-je arrivé ici
et ai-je toujours
un radeau sous les pieds

le sable froid sur la cheville
est-ce la mer qui
l’obscurité qui

pénètre le visible par un souvenir


même dans une matière corrompue
les formes de vie parviennent à se trouver
vêtu du biotope de l’étranger
glissement noir

le cœur ne m’appartient pas
pas de vent à hauteur d’âme

pas de pesanteur
seul le poids du butin


il n’existe pas de biotope étranger
je me cachai dans le champ
la nuit je recueillai des boutures blanc craie

je ne me cachai pas des hommes le sable
mais de la mer les minéraux
être soi-même l’invisible frontière


la nature prend fin dans la nature
lent œil

bios topos tes plus petits
présent témoin sabot de cerf

en cadence avec l’année
les oiseaux retournent à la mer

Casper André Lugg est un auteur difficile et inquiétant. On le sait tous : il faut que les auteurs « difficiles » soient intéressants, c’est-à-dire que ce qu’ils n’arrivent pas à formuler plus clairement soit de l’ordre du secret, non de ceux de la bouse ou de la gaudriole : dans leur obscurité, on veut deviner tapis Rilke, Juarroz ou Char, et non d’aimables singes batifolant dans leurs cintres en ruines, des figurants chevauchant, en apesanteur, leurs drones de théâtre, mais des explorateurs d’arcanes, des gens en tout cas dont « l’obscurité » soit comme une lumière qui se cache d’elle-même. Et il faut de même que les auteurs « inquiétants » (ceux qui implacablement recensent nos obstacles et menaces, et en décrivent les issues comme elles sont : impraticables, hors d’usage ou de portée !) soient nobles, désintéressés (et non ces indulgents maîtres-chanteurs vous concédant un prix d’ami). Et voilà que ce tout juste quadragénaire norvégien – dont voici le premier livre traduit en français -, auteur donc intéressant et désintéressé, est un écrivain abruptement profond. Abrupt parce que non seulement il est dense et coupant (quelques lignes de quelques mots font partout l’affaire à chaque page), mais il a la vision littéralement escarpée, il ne voit bien que de haut (et laisse les lecteurs, eux, à un vertige qu’il n’éprouve pas !), et, de plus, sitôt qu’il a vu ce qui importait, il abandonne sa position, il gagne d’un bond un autre surplomb, il est déjà dans la hauteur suivante, comme s’il s’arrachait des situations mêmes qu’il décrit ou permet : fulgurant, mais intraitablement sobre, sec, hachant ses propres révélations, rompant avec ses pics mêmes d’attention. Voilà, comme on vient de lire, pour la forme ; le contenu de sens, lui, se lit assez clairement dans le titre d’abord.

« Les biotopes-marie » (mariabiotopene) peuvent indiquer ceci : le prochain Salut viendra de l’exclusive compréhension des conditions générales d’une Terre vivable. L’Annonciation sera écologique ou ne sera pas ; le Saint-Esprit (poétiquement construit) engrossera la nouvelle et dernière Terre possible, ou rien. Seule la prise en compte de la totalité des vivants reviabilisera le seul Milieu encore capable d’avenir. « Il n’existe pas de biotope étranger » écrit l’auteur (p.45), car il n’y aura demain possible biotope que rendu commun, que partagé avec toutes les autres formes de vie, qu’interspécifiquement familier. Cela semble recouvrir (de la part de la poésie donnée ou reçue) trois efforts au moins.

Son premier effort est de deviner mieux (et plus franchement) l’enracinement naturel de nos concepts moraux (encore largement « anthropocentrés »), tels la dignité, le respect, la sagesse. L’auteur s’emploie ainsi à retrouver, hors des attributs ou valeurs propres aux seuls humains (la personnalité, le sentiment, le calcul, la réflexion) le fondement de l’interaction bonne ou de la juste interdépendance … dans les seuls plis de la vie naturelle (végétale et animale). La dignité d’un être, c’est ainsi ce qui ne mérite jamais d’être détaché de lui, c’est ce qu’on doit lui concéder au moins, c’est l’exigence d’une intégrité incompressible : c’est la plus petite des permissions d’être à lui accorder s’il doit pouvoir vivre ce qu’il est. Casper André Lugg paraît ainsi littéralement hanté par cette royauté du moindre, la considération d’un minimum universel de plénitude requise : ce qui, en tout type d’être, vaut d’être servi, est comme l’honneur ontologique de sa présence (un peu comme la nuance est, dans les pensées interhumaines, le minimum de distinction du sens). De même, le « respect » a pour principe l’exigence non sentimentale de « prise de distance » – chez l’homme, cette concession intérieure d’une distance est condition d’une possible estimation réciproque des destins. Ménagement, c’est conduite, comme dit Baptiste Morizot, des « égards ajustés » : le ménagement du vivable d’autrui est ainsi la base du « ce qu’il faut vouloir laisser vivre à et en l’autre », du respect donc, qui est comme une générosité de principe à l’égard de la liberté d’être eux-mêmes des êtres. Ainsi encore, la « sagesse » est le soin de laisser faire le monde (plutôt que lui imposer l’ordre de nos désirs), de laisser s’écouler, par et pour lui-même, ce que mérite d’être le sort : s’abstenir là où l’initiative propre irait à sa perte n’est ainsi plus calcul rationnel, mais « intuition » de ce que cherche à compléter de lui-même le réel : ici aussi, le « minimum » (cette fois d’intervention, d’obtention d’effets unilatéraux) appelle à l’évidence de sa leçon. Laisser toute vie se contenter du minimum dont elle sait avoir besoin, c’est consentir aux souverainetés nécessaires hors de soi, c’est respecter le timing impersonnel des orientations de vie. Les courts poèmes de l’auteur ont pour constant souci (naturellement moral, si l’on peut dire) de restituer aux êtres l’incompressible distance présente dont leur avenir a besoin : c’est mystérieusement évident, et d’une très émouvante exigence.

Le second effort du poète est, sur chaque point, de sortir de toute alternative ruineuse, d’ouvrir au milieu d’elle un nouveau et salutaire troisième choix. Sur le thème de l’accueil prudent et de la juste hospitalité, par exemple, (« es-tu venu pour habiter chez moi ?« , p. 34), la question même s’éclaire en étant sagement reposée entre deux autres : d’une part « es-tu venu pour me combattre et m’expulser ? » (qui condamne à répondre au défi) et « n’habites-tu pas plutôt chez moi sans y être venu ? » (qui condamne à la pré-existence et l’enfermement innés et fusionnels, comme quelqu’un qui s’enquerrait benoîtement du visa d’entrée en lui de sa flore intestinale !). Autre exemple : la maxime (« faire de l’impuissance son origine« , reprise de Andréas V. Holm, p. 26, mais l’auteur l’avait déjà dit lui-même autrement : »seule la faiblesse est (un fondement) assez vaste« , p.24), dont paraît mieux la justesse une fois replacée entre les deux extrêmes du Charybde poutinien de « faire de la puissance son origine » et du Scylla bruxellois de « faire de l’impuissance sa destination ». Ou bien encore, l’énigmatique déclaration « le chagrin ne se déplace pas temporellement » (p.44), qui s’éclaire si l’on saisit à la fois pourquoi celui-ci peut se déplacer spatialement (toute diversion réussie ôte son amertume à notre peine) et pourquoi la joie, elle, sait se déplacer temporellement (parce qu’elle est le plaisir même de s’ouvrir un avenir). Le chagrin se paralyse donc en nous car il signe en chacun l’empêchement même de se relayer. Partout, grâce à cette invocation d’une tierce présence, on comprend mieux jusqu’à nos réticences mêmes à comprendre !

La troisième chose qui frappe en ce si singulier poète est son obsessionnel contrôle des interactions entre les mots dans la vie qu’il leur donne. C’est comme aménager rigoureusement un biotope verbal, dont la fécondité tiendrait aux scrupuleux soins de faire croître, se reproduire et disperser les noms qu’il distribue sur la sorte de territoire de ses textes. Comme peuplent tout biotope naturel le soleil, les nuages, les reliefs, les cours d’eau et les vents dont chaque occupant tente d’unifier et pérenniser le service qu’ils peuvent ensemble lui rendre, ainsi la présence au monde de Lugg passe par les interactions significatives qu’elle veut retirer de ses inlassables ajointements de mots (« cadence-feuillage », « chaud-forestier », « suite-sommeil », « saison petite oreille », « chant-masque-vent », « fuite-habitat », et bien sûr : « fleur-nom », dans, à chaque fois, l’éventail de leurs justes relations : jusqu’où profiter de l’autre sans lui nuire ? peut-on habiter ce qu’on exploite ? comment dissuader sans détruire ? etc. ), car c’est répondre au non-sens comme l’être naturel répond au risque de mort, par adaptation et évitement, à ceci près que seul le chant humain peut s’adapter à ce qui n’est pas (alors que l’être naturel, comme le vent, « a choisi le regard de près », et ne peut changer que ce qu’il vient rencontrer) et éviter des états intérieurs (par la sublimation ou la méditation).

Réellement, ce si étrange petit livre m’a rappelé, et déjà dans son titre même, les étonnants coups de profondeur de « La vie de Marie » (Arfuyen, 2013 trad. Claire Lucques) de Rilke. Comme le génie de Rilke fait tenir à la mère du Seigneur (ou autour d’elle), en ces quelques poèmes, des propos décalés et anxieusement féconds (lorsque Gabriel lui annonce qu’elle concentre désormais en elle, dans sa chair, en le faisant vivre, ce que des millions d’autres humains n’auront su, eux, porter que dans leur cœur ou leur esprit; ou bien, son Fils désormais gisant sur ses genoux, la voici murmurant qu’elle ne peut plus, désormais, le faire naître ou lui reprochant d’avoir choisi de naître d’une femme plutôt que de se faire débiter d’un roc – car une pierre ne s’endeuillerait pas d’être taillée; ou bien Joseph, soupçonnant quelque infidélité dans la grossesse naissante de Marie, se voit merveilleusement rabrouer par l’Ange ainsi : toi, charpentier, qui voit que le bois produit copeaux et sciure, tu nierais qu’il puisse directement porter feuillage et fruit ?), le probable génie de Casper André Lugg remplit, invisiblement frontalier du devenir naturel, le contrat osé de (p.10) sa « prière végétative ». Merci au tout jeune éditeur* (et co-traducteur) de ce recueil, Emmanuel Reymond, de nous faire découvrir un poète interrogeant pour nous ce que se veut l’existence. 

Marc Wetzel

Casper André Lugg – Les biotopes-marie – traduit du norvégien par Emmanuel Reymond et Pål H. Aasen – [eklyz] éditions, 56 pages, novembre 2025, 16€

[eklyz] est une maison d’édition fondée à Tours en 2025.
Elle publie des livres de poésie.
[eklyz] héberge également la revue haha (subst. m.).