Plongée folle dans le travail époustouflant de Sara Whym, échos faisant encore mille échos, par Michaël Bishop en pleine forme!

Long poème comportant prose, vers, théâtre, ‘journal domestique de Mariel’, catalogage des ‘sales guerres’ de la CIA, vaste, rythmique dépliement de fragments, de rêves éveillés ou nocturnes, ellipses et cabrioles spatio-temporelles, l’intégralité de Dreamscapes, est infatigablement, splendidement, offrant un précieux quelque chose de cette ‘histoire sur une histoire sur une histoire qui a peiné à se dérouler’. Nous lisons ici un fourmillant, auto-renouvelant poème qui dégringole et se relance, urgent, mutant et scintillant dans le quasi-infini de ses dardantes auto-auscultations qu’énergisent très largement les échanges, papillonnants et toujours surprenants, entre Maia et sa fille Ondine, il y a longtemps avortée. Car ce poème est aussi poème de résurrection, confessionnel, révélateur de non-dits, d’inavoués, peurs, joies, impulsions, désirs et regrets, profonde plongée dans les longs, tourbillonnants souvenirs, vifs ou brouillés –‘souviens-toi de te souvenir, créer’, exhorte Lee –, une suscitation ? de foisonnants moments, évènements, personnages qui dansent dans les voiles mêmes qui voudraient peut-être les obscurcir, peut-être les laisser reposer ne serait-ce ce lissant geste dont l’esprit résolu – le cœur aussi – exige hardiment l’inscription, ce rétablissement dans la vacillante lumière de la création, de la récréation de soi et de son poïein autofictionnel. Si le poème miroite viscéralement, scintillant, clignotant, c’est que la principale conteuse de rêves, Maia, face au vaste éventail de personnages de cette histoire lentement déroulée, reste un moi complexe, multiforme ‘se comportant différemment face à chacun’, pris et pourtant à jamais libéré dans les rets d’un quotidien multi-couches couvrant quatre décennies, sa ‘trivialité’, son urgence, ses demi-oubliés et ses toujours pressants nœuds d’un sens enchevêtré.
Que ce long poème se meuve parmi les ondulantes, à demi-soupçonnées formes du rêve, de la rêverie, le place dans une tradition poétique non seulement associée aux artistes et poètes symbolistes, mais, bien sûr, la poésie et l’art étant des projections de la conscience et du subconscient, les racines et les entretissements de Dreamscapes sont multiples et, en effet, assez fréquemment évoqués. Le rêve drague profond et large, ramenant le passé, souvent de manière obsédée, dans un présent où les sentiments non traités peuvent subir réflexion, modification, ses irrésolus libérés ou leurs nœuds desserrés. De tels scapes – on pense aussi aux inscapes de Hopkins – se détachent assez clairement, autorisant un voir, une espèce de voyance rimbaldienne, cette entrée dans la ‘nuit talismanique’ de Char où un surréel merveilleux arrive à faire signe dans le chiascuro ou l’obscurité. Le poème devient ainsi un acte et un lieu permettant à la ‘fille excavée de l’esprit’ qu’est Ondine d’amplifier et compléter le voir du poème, comme si de l’autre côté du voile, la rêverie activant quelque chose d’une réponse au qui suis-je de Breton, au où suis-je de Claudel et à son où en suis-je qui en fait partie. Le poème de Sara Whym conçoit tout comme impliquant ‘du spirituel […] pass[ant] à travers le corps, incarnation’, ouvrant des espaces d’illumination, ‘clairières’, nous dit le poème, ‘me pointant sur le chemin’ en pleine forêt, cette selva oscura de l’être et du faire. Ceci, peu importe l’horreur de la rêverie, car, dit Maia à Ondine, ‘elle est connectée à la réalité’, lien à ne jamais sous-estimer, car le couplage est sans couture, le rêve un des modes essentiels de notre conscience et de notre appréciation de notre faire et de notre présence au monde.
Betrayals, trahisons, pourtant. La vie un lieu d’extrême complication, dans nos gestes, dans nos pensées et le maelström de nos émotions. Et l’art un lieu de reconnaissance de soi, d’auto-découverte, d’auto-récupération, une réclamation de soi et d’autrui, même leur transmutation concevable par le biais du pouvoir de la pensée, de la prière, disons d’un recadrement virtuel-mental du réel, voyant celui-ci comme malléable, réimaginable, un processus sans fin reconductible. Et la trahison ici, grande ou petite, de tous les proches, mère, sœurs, collègues, amants, morts ou vivants, tous ceux dont la présence est propulsée sur la scène des dreamscapes. ‘Ne le raconte pas!’, crie Beckett dans l’épigraphe liminaire, car le territoire de Dreamscapes s’avère certes perfide, effarant comme peut l’être tout geste vers la vérité. Désirs, peurs, insécurités, hostilités ou simples réserves, jamais énoncés au moment de leur poignardage ressenti, sont maintenant articulés, vus, revécus – et ici il faut reconnaître le poème comme un acte audacieux, hasardeux, dangereux peut-être, exposant le moi, Maia, à un examen minutieux qui risque de déstabiliser l’entièreté d’une vie construite sur des facteurs supprimés ou ignorés, mais qui maintenant menacent, quoique libérateurs, angoissent quoique brossant un réel à peine imaginable, un beau quoique difficilement acceptable paysage de relations pour les autres. Les révélations et les prises de conscience peuvent, certes, impliquer une trahison de l’autre par la poète-narratrice; ou l’inverse. Mais on n’oubliera pas non plus celle, maternelle, de la présence non-née, abandonnée et disparue, déclinante d’Ondine, ce fœtus ici revendiquant un droit de vivre par procuration à travers la coupable et pénitente mère qui finit par prendre le chemin de l’art de la reconnaissance et de la résurrection via une manière d’être-là, christique presque, car intouchable. Il n’y a rien d’ésotérique dans cet à la fois intense et fluide, parfois désinvolte, même comique et multitonal théâtre de l’esprit. La trahison existe, on l’accepte, on l’étreint, l’éprouve, on la juge pour ce que c’est, sans s’attarder dessus, car le tout de l’être et du faire, le poème le pressent, est pris dans une innocence que l’art sait, tâtonnant mais puissamment, mettre en œuvre. Certes, l’art lui-même peut ne pas être ressenti comme coïncidant avec des vérités qui résident, fatalement, destinalement, au-delà des représentations du langage. Mais une telle ‘trahison’, Dreamscapes, Betrayals la comprend sûrement comme purement notionnelle, perdue comme elle est dans une profonde indicibilité au cœur de tout l’incarné malgré nos logiques et nos détections spontanées. Le poème lutte, alors, avec la charnelle-sensuelle-affective expérience de vivre-rêver le déjà suffisamment complexe – et, bien sûr, ne l’oublions pas, richement fascinant – monde du soi. Les trahisons humaines des ‘choses terribles, corrompues’ et des ‘horribles régimes’ opèrent sans doute à un niveau différent de celui où le moi puisse faire le deuil et ‘pleurer pour tous ceux que tu as délaissés, / […] tout le désiré, ensuite largué’ par Maia. Car Maia – ‘sorcière dans ton propre procès, feu dans la matrice’, dit Ondine, au-delà de tout reproche – sait qu’être-au-monde reste quelque part inhéremment une manière, lente, épineuse, lourdaude, tendue, à jamais convoitée, d’aimer, soi-même, les autres, surtout les plus proches, mais loin d’être exclusivement.
Dreamscapes, Betrayals, une rêveuse validation, un rêve de réparation et protection. Une caresse, un geste de re-création. Le spacieux théâtre d’un art sautant à travers l’anxiété et la douleur vers une transposition de cette lumière particulière qu’il génère. Un petit ‘temple’ pour Ondine ; et, pour tous les autres, trahissants ou trahis, qui se trouvent emmêlés dans la rêverie de Dreamscapes, ce que Mallarmé appelait ‘le minuscule tombeau, certes, de l’âme’ – un témoignage nourri de l’âme, rédempteur, que les derniers vers du poème, à jamais au-delà du temps et de l’espace, baignés de leurs propres mélodies intrinsèques, déclarent être ‘seulement pour ceux-celle-ci qui entendent intérieurement’.
Un très beau et, à bien des égards, remarquable poème, amoureusement modelé, profondément émouvant. Et à l’évidence intimement vécu.
Michaël Bishop
Sara Whym. Dreamscapes I, Betrayals (101 & 202 Nights). Contra Mundum Press, 2025, 440 pages.
Michael Bishop a traduit pour Poesibao des extraits du livre. Ils sont ici proposés au format PDF pour en respecter la disposition.
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