Daniel Payot ouvre pour nous l’œuvre poétique d’Erri de Luca, moins prolifique que sa prose, aussi essentielle à ses yeux.

L’œuvre prolifique d’Erri De Luca, né à Naples en 1950, est faite très majoritairement de récits en prose. Elle comprend pourtant, outre une anthologie de poèmes de lutte et de résistance intitulée Grido, non serenata (Crocetti Editore, 2024), cinq recueils poétiques personnels : Œuvre sur l’eau (Einaudi, 2002, traduction Danièle Valin, Seghers, 2002), Aller simple (Feltrinelli, 2005, traduction Danièle Valin, Gallimard, 2012), L’hôte impénitent (Einaudi, 2008, traduction Danièle Valin, Gallimard, 2012), Bizzarrie della provvidenza (Einaudi, 2014, non traduit) et Récolte à la lumière du jour (Crocetti Editore, 2021, traduction Danièle Valin, Gallimard, 2025).
À première lecture, l’écriture poétique de De Luca partage avec ses textes en prose de nombreuses caractéristiques : une certaine simplicité lexicale, une syntaxe fluide, la présence de nombreux éléments narratifs, des thématiques voisines, souvent liées à des engagements éthiques et politiques. Au point que l’on peut se demander pourquoi l’auteur ressent parfois le besoin d’interrompre son travail habituel de romancier, de traducteur et d’essayiste pour s’adonner ainsi à la poésie.
Cette question est aussi celle de l’auteur lui-même, qui semble parfois s’étonner d’être ainsi, de temps en temps, poète ! Quelques formulations, disséminées dans ses recueils, tentent de prendre la mesure de cet étonnement.
Un court texte liminaire d’Œuvre sur l’eau décrivait ainsi le sentiment de l’auteur récemment accueilli dans le catalogue des publications poétiques des éditions Einaudi : un sentiment apparenté à la surprise et à un soupçon d’imposture. Vraie modestie ou coquetterie, De Luca disait alors ne pas être « au niveau des noms et prénoms réunis sous cette vénérable couverture ». Et il ajoutait aussitôt, comme s’il se devait de fournir malgré tout un semblant d’explication : « C’est qu’à cinquante ans un homme se sent obligé de se détacher de sa terre ferme pour s’en aller au large. Pour celui qui écrit des histoires au sec de la prose, l’aventure des vers est une pleine mer. » La poésie était ainsi évoquée comme une aire à atteindre pour qui ressent le besoin de quitter une certaine sédentarité confortable (le ferme, le sec). La mer, très présente dans l’œuvre du napolitain De Luca, était la métaphore d’une expérience autre, liquide, instable, privée de certitudes. Mais l’aveu ne tardait pas : cette aire n’avait pas été rejointe : « Je ne suis pas arrivé jusqu’aux vers. Ici, ce sont des phrases qui vont trop souvent à la ligne », formulation apparemment naïve mais qui semblait indiquer une sorte de compromis, une demi-mesure : on ne tourne pas radicalement le dos à la terre ferme de la prose, on en suspend seulement l’allant potentiellement lénifiant en brisant sa continuité.
Répétant littéralement cette confidence d’une écriture de gué, désireuse mais inaccomplie, De Luca ajouta en 2005 au titre de son deuxième recueil, Aller simple, le sous-titre : « des lignes qui vont trop souvent à la ligne » (righe che vanno troppo spesso a capo).
Une autre image, en Avant-Propos de l’édition d’Aller simple et de L’hôte impénitent dans la collection Poésie/Gallimard, en 2021, jouait, elle aussi, sur une certaine ambiguïté : « La poésie que je ne peux atteindre est un éventail fermé, je l’agite quand même ». La poésie encore lointaine serait ouverte, elle brasserait l’air efficacement ; dans sa version actuelle, l’écriture ne se déploie pas suffisamment, et pourtant elle mérite déjà d’être vécue et adressée.
Cette sorte de tension entre désir, station intermédiaire et accomplissement inspirait, dans l’introduction de L’hôte impénitent, ajoutée en 2021, une autre métaphore encore, partiellement empruntée à la pratique de l’alpinisme qu’Erri De Luca évoque volontiers. Après des références précises à la Bible hébraïque – au prophète Élie et aux Psaumes –, De Luca ajoutait aussitôt : « Telle est la sommité d’où vient la poésie. Une fois établi le sommet, chacun peut mesurer vers le bas l’altitude atteinte. Le lecteur est un altimètre. Dans les pages qui suivent, on rôde autour de ses premiers reliefs. » On retrouvait ici la modestie habituelle de l’auteur : ce qu’il propose en matière de poésie, disait-il, ne se situe qu’à des hauteurs relatives, bien loin encore des cimes. Mais l’image de l’altimètre, instrument permettant de relever les différences, n’introduisait-elle pas aussi une idée d’échelle commune du mesurable, d’univocité relative ?
À côté du thème de l’imperfection et des réserves qu’elle impose, se dessinait ainsi la perspective d’une approche qui, éloignée de tout triomphalisme et de toute arrogance, ne dénierait pourtant pas totalement la possibilité d’une réception positive. C’est peut-être ce que confirmaient les quelques mots d’explication du titre – « Quatre quartiers » – donné à une séquence intégrée dans Aller simple. Ces mots étaient d’abord ceux d’un lecteur, pour qui chacune des pages des livres de poésie était comparable à une rue. Puis l’écrivain y souscrivait en son nom – « Pour moi, un livre de poèmes est une ville. Sur les vers de Brassens et de Rilke, de Dylan et de Brodsky, je me promène, je cours ou bien je m’arrête : je voudrais habiter là » – avant d’inverser la relation et d’imaginer « une personne de passage » cheminant dans ses propres pages et les utilisant comme observatoires pour à son tour contempler la rue et embrasser la ville du regard.
Dans l’Avant-Propos du dernier recueil paru, Récolte à la lumière du jour, De Luca tente d’exprimer synthétiquement « quel genre de poète loufoque je peux être de temps en temps ». Il y reprend l’idée selon laquelle « ce qui arrive aux poèmes » et les distingue des textes en prose, ce sont des pages « raccourcies, avec des lignes interrompues, fragmentées ». Μais à ce propos trop simple sont maintenant jointes des indications concernant la genèse de ces « lignes courtes ». De Luca établit en effet une relation entre leur brièveté et l’intensité de leur émergence. Elles viennent d’une « salle d’attente » souvent oubliée et « se décident » soudain, indépendamment de la volonté du poète, parfois rapidement, parfois après un long sommeil.
Dans tous les cas, jamais ces « lignes » ne restituent l’intégralité de leur motivation initiale. Quelle que soit leur précision, « les vers ont des vides entre eux, des mots absents qui relient ceux qui sont écrits ». Ici l’absence, le vide ne sont pas des défauts, des manques regrettables, ce sont des opérateurs de liaison, et leur intercession permet finalement aux énoncés explicites d’acquérir de la cohérence et du sens. Comme s’il leur fallait, pour être poétiques, le creusement en eux de galeries innommées.
Erri De Luca n’est pas poète par défaut ni par hasard, mais parce que selon lui l’écriture ne consiste pas à s’installer fermement dans une supposée entité déjà identifiée et nommée – « poésie », par exemple –, mais à s’engager dans un mouvement sans fin, empli de doutes, voyage vers un terme toujours lointain, aventure qui par ses vides et ses absences devient parfois l’objet d’un partage.
Daniel Payot
Erri De Luca, Aller simple, suivi de L’hôte impénitent, bilingue, traduction Danièle Valin, Poésie/Gallimard, 2021, 320 p, 10,30€.
Erri De Luca, Récolte à la lumière du jour précédé d’Œuvre sur l’eau, bilingue, traduction Danièle Valin, Gallimard, 2025, 176 p., 20,50€.