René Depestre, « Rage de vivre, œuvres poétiques complètes », lu par Isabelle Baladine Howald (III, 10, anthologie commentée)


Les Œuvres poétiques complètes de René Depestre, publiées par Seghers, redonnent voix à une poésie caribéenne de révolte, de fraternité et d’exil.


 

 

C’est le centenaire de la naissance de René Depestre cette année. Les éditions Seghers publient les impressionnantes Œuvres poétiques complètes du grand poète caribéen, œuvres nombreuses en 19 parties, enfin rééditées pour un certain nombre d’entre elles. C’est un très beau travail très approfondi sur ce poète qu’on méconnaît parfois, sauf parmi certains amateurs très amoureux de cette poésie révoltée, surréaliste et militante, tout au long de sa vie portée par de grands idéaux. Il aura traversé le XXe siècle sans jamais y avoir renoncé.
La préface vibrante de Yannick Lahens renforce encore la figure impressionnante de ce fou de mots, de liberté, de fraternité et de langues – le créole et le français.
Le rapport est parfois déchirant entre les deux en lui, comme entre la France et Haïti, comme entre l’idéal politique et le réel qui le piétine. Exilé en raison de ses positions politiques anticolonialistes, souvent chassé (de Paris puis de Prague), il voyage énormément, nomade en son cœur. Ce communiste sincère ne pourra jamais cautionner le régime stalinien, ni plus tard celui de Cuba. Ce poète intense n’a que faire de la rime, n’a que faire des thèmes habituels de la poésie (la nature, l’amour, la mort) ; il s’intéresse surtout à son peuple et au destin continuellement tragique de celui-ci :

Allô Allô la Maison-Blanche yes
—  un Nègre est à l’appareil
      les libertés de M. Roosevelt
      serait-ce du vent
      Pour les hommes noirs
Voyez-y la fête de tous les peuples


Allô allô le Kremlin oui
—  Un Noir Haïtien vous parle
            que sont les libertés de l’ONU
            aux yeux du camarade Staline
Camarade noir des Antilles
            fils choyé de notre Octobre rouge
prenez-les pour une bonne nouvelle


Allô allô Palais national
—  un jeune poète est à l’appel
            les quatre libertés de l’ONU
            sont -elles les bienvenues en Haïti
Leur proclamation est renvoyée à jeudi
p. 35


Colère, rage, fraternité (« Ode à Malcolm X », p. 272), liberté, lutte contre l’esclavage (« Les jeunes filles élégantes vendaient un noir pour acheter un bracelet, un collier, ou un fiancé blanc » ; « si le nègre n’est pas docile, il le deviendra à coups de fouet », p. 277), et surtout l’amour de Haïti constamment célébré – sans oublier l’amour, qui fait monter en lui de beaux accents fortement charnels (lire le poème « Blason du corps féminin » ou « Élégie païenne », p. 190-191) – voilà l’essence de cette poésie.
Et le rôle de cette poésie ? Un « métier à métisser » selon un mot de Léopold Sédar Senghor, comme le rappelle Depestre dans son discours à l’Unesco en fin de volume.
Nombre de poèmes sont adressés, dédiés (sur Cuba, à Régis Debray – ils en reviendront…). Quelques préfaces importantes accompagnent les poèmes, d’Aimé Césaire par exemple, de Claude Roy ou de Georges-Emmanuel Clancier. Gaël Faye dit avoir trouvé dans la poésie de René Depestre un équilibre entre « la révolte et la tendresse ».
Il est difficile de résumer une œuvre aussi foisonnante, mais au sortir de cette lecture, il apparaît qu’il était vraiment nécessaire d’éditer ce volume. Nous aurions pu penser que notre époque serait plus sage, moins guerrière – il n’en est rien. La poésie aussi est un éternel recommencement et, quand une voix s’épuise, il en faut une autre :
« Ami si tu tombes / un ami sort de l’ombre / à ta place » (« Chant des partisans »)

René Depestre, Rage de vivre, Œuvres poétiques complètes, Seghers, 2026, 634 p., 25 €

 

 

Un chant pour Aimé Césaire

Du dernier volcan est arrivé Césaire :
à chaque poème il renaît de ses cendres
pour redonner des ailes au rêve caraïbe.
Au nord des poètes, au sud de tous les mots
Césaire a le poids d’un grand matin de soleil
et sa lumière est attendue dans le tumulte
d’une famille de feuilles qui ne tombe jamais.

Plus libre que la flambée des saisons,
il habite l’air chaud du vrai ciel des hommes,
sur le dos du mot Martinique, sans escale,
il traverse les plus grands froids du monde.
Entre étoile et mort son Orient fraternel
lève des trésors à l’horizon de nos malheurs.

Merci frère pour ce côté solaire en toi,
merci pour le galop du fier petit cheval
qui arrive en tête à la course des marées.
Césaire plus glorieux tam-tam que jamais,
maître du satellite auquel nous confions
les voyages de nos meilleurs arbres à pain.

Je chante Aimé Césaire : je ris, je danse de joie
pour l’homme entêté de racines et de justice,
je chante la force émerveillée du poète
qui convoie la sève à la cime du fromager.

(p.478)



Histoire d’une petite lampe (à Alejo Carpentier)

Augmente monte et monte encore
Au ciel de mes passions
Bien plus haut que le vaisseau
Cosmique de l’enfance, bien plus haut
Que plane en moi l’aigle
De l’éternelle douleur,
Monte et monte et monte dans la rose
Des vents tristes de mon passé !

Petite lampe aux ailes noires
Noir escalier de mon chagrin
Mon envie sans ailes
Mon envie haïtienne
Mon envie–tortue mon envie–serpent   
Mon envie qui rentre et qui grimpe
Ô mon envie de pleurer sur le monde !

Petite lampe–alouette de la flamme
Tu lécheras jusqu’au bout la chair
Ensanglanté de ma parole humaine.
Tu monteras toutes les marches
Qui mènent jusqu’à l’agonie du monde
Tu feras ton escalade de soie noire
Avec tous les mauvais jours de ma race
Ô mon envie de pleurer sur le monde !
Ô lampe perdue dans la foule des blancs

Lampe–tempête que la neige tua une nuit
Au fond d’un cachot du Jura
Milliers de petites lampes que la neige
Tue encore chaque soir
Au cœur jurassien du monde
Petite lampe sans mémoire au bout de la tristesse de mon âme,
Immense escalier de mon jardin d’enfant
Ô monte avec ma rage de voir
Que rien n’a vraiment changé sous le ciel
Monte avec mes mélodies et mes os
Qui se sont brisés sur un rocher perdu de la lune
Monte les marches haïtiennes de ma peine
Monte les marches planétaires de ma peine
Monte hirondelle aux cieux ovariens de mon long passé d’esclave
Monte avec mes légendes couvertes de neige
Monte comme un rendez-vous dans mes pas
Avec la volonté de toute la terre en marche dans l’espace humain
p.334)