Christian Désagulier présente Edith Södergran, poète finlandaise de langue suédoise, pionnière de la modernité, et propose trois poèmes traduits de ses recueils.
Edith Södergran est née à Saint-Pétersbourg en 1892 dans une famille de langue suédoise. Elle passe son enfance en Carélie et étudie dans la Petrischule de Saint-Pétersbourg où l’on enseignait le français, l’allemand, l’anglais et le russe. Ne s’exprimant pas dans un suédois académique, la langue allemande est alors sa langue intellectuelle de prédilection hors du foyer familial, et par conséquent celle de ses premiers poèmes.
Son père meurt de la tuberculose en 1907, de sorte qu’il revient à sa mère de traverser avec sa fille unique les faits politiques et économiques bouleversants de l’époque et d’affronter les conséquences de la Guerre impériale tsariste de 1914 et de la Révolution russe à Raivola, bientôt commune de l’oblast de Leningrad.
Elle fait le choix du suédois comme langue d’écriture en 1908, l’année où elle apprend qu’à son tour elle est atteinte d’une tuberculose pulmonaire, ce qui la contraindra, avec l’aide de sa mère, à séjourner en Suisse à plusieurs reprises, et notamment à Arosa dans les Grisons, lieu d’échanges intellectuels cosmopolites décisifs dans ces Montagnes magiques.
Elle publie son premier recueil de poèmes en suédois en 1916 ; six autres s’échelonneront jusqu’à sa mort à 31 ans.
Les données biographiques d’Edith Södergran apportent un surcroît d’appréciation des poèmes de l’écrivaine originaire de Carélie en Finlande, à portée de cri de la frontière russe puis soviétique. Elles permettent d’évaluer à sa juste force sa capacité de transfiguration jusqu’à la limite de l’épuisement, quand on compte les jours de rugueuse réalité à étreindre à rebours. Elle a vu la couleur de la Guerre et de la Révolution russe par la fenêtre de sa Carélie natale, rouge sang comme celui qu’il lui arrivait de cracher dans son mouchoir blanc comme neige.
Poèmes à la prosodie innovante, aux tours grammaticaux inattendus et aux sujets ancrés dans la vie quotidienne avec leur part de religiosité énigmatique, à la désuétude retournée, renversée, prétextes à examen de la précarité de notre passage sur terre — une prosodie instable et prosaïque qui suscita au début la perplexité sinon l’incompréhension, d’autant plus qu’il s’agissait de poèmes signés de main de femme.
Elle aura heureusement pour la soutenir auprès de ses pairs la critique et bientôt proche amie Hagar Olsson (1893-1978), et ce jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’elle soit reconnue comme une pionnière. Gunnar Ekelöf s’en réclamait.
Ses poèmes, dont la ligne évoluera au cours de ses quelques années de vie créatrice, ouvriront la voie à la modernisation du langage poétique suédois, qui finit par convaincre Erik Lindegren, jusqu’aux plus modernistes des suédophones — chez lesquels on entendra l’écho d’Edith Södergran.
Un autre de ses talents est la photographie, qu’elle pratiquera assidûment avec une prédilection pour l’autoportrait et les portraits de chats.
Edith Södergran est unique. Peut-être Emily Dickinson pourrait-elle lui être comparée en tant que poète — dans la nécessité naturellement éprouvée d’une écriture insoucieuse des manières de leurs prédécesseurs et de leurs contemporains dubitatifs.
Avec de ces intensités de présence où le spirituel engage le corporel, révoltes potentielles de bords d’yeux et de lèvres aux décharges d’étincelles sémantiques dont la clarté occulte la clarté, azuréenne sans illusion. Le féminisme d’Edith Södergran dit son mot à sa façon intrépide : « Jag är ingen kvinna. Jag är ett neutrum. » — Je ne suis pas une femme. Je suis neutre (dans Vierge Moderne, Poèmes, 1916).
Mues par une nécessité de conserver les enregistrements des vibrations les plus ténues de la matière vivante, humaine, animale et végétale, des pierres avec leurs ricochets, terrestres et célestes sans solution de continuité que la ligne d’écriture, sonores et dramatiquement lumineuses : mission sans arrière ni avant-pensées, question de survie avec et après elle.
L’œuvre poétique complète d’Edith Södergran a été traduite pour la première fois par Régis Boyer en 1973 et publiée par l’éditeur, engagé disait-on, que fut Pierre Jean Oswald, veilleur jusqu’à l’aube qui dissout les monstres. Après celle-ci, des traductions en français de l’un ou l’autre de ses sept recueils ont paru, toutes épuisées à ce jour.
Ses œuvres originales complètes en langue suédoise sont accessibles sur le site
https://runeberg.org/authors/sodrgran.html
Pour la circonstance, j’ai traduit trois poèmes choisis parmi trois de ses recueils.
Christian Désagulier
DIKTER (Poèmes, 1916)
Jag såg ett träd . . . .
Jag såg ett träd som var större än alla andra
och hängde fullt av oåtkomliga kottar,
jag såg en stor kyrka med öppna dörrar
och alla som kommo ut voro bleka och starka
och färdiga att dö;
jag såg en kvinna som leende och sminkad
kastade tärning om sin lycka
och såg att hon förlorade.
En krets var dragen kring dessa ting
den ingen överträder.
Je vis un arbre …
Je vis un arbre plus haut que tous les autres
où pendaient plein de pommes de pin inaccessibles
je vis une vaste église au portail grand ouvert
et tous ceux qui en sortaient blêmes et réconfortés
et prêts à mourir ;
je vis une femme souriante et fardée
qui tentait sa chance aux dés
et je vis qu’elle perdait.
Le cercle tracé autour de ces choses
cela nul ne l’outrepassait
SEPTEMBERLYRAN (Lyre de septembre, 1918)
Världen badar i blod . . .
Världen badar i blod för att Gud måtte leva.
Att hans härlighet fortbestår, skall all annan förgås.
Vad veta vi människor hur den evige smäktar
och vad gudarna dricka för att nära sin kraft.
Gud vill skapa ånyo. Han vill omforma världen till ett klarare tecken.
Därför gjordar han sig med ett bälte af blixtar,
därför bär han en krona av flammande taggar,
därför höljer han jorden i blindhet och natt.
Därför skådar han grymt. Hans skaparehänder krama jorden med kraft.
Vad han skapar vet ingen. Men det går som en bävan
över halvvakna sinnen. Det är som en svindel inför avgrunders blick.
Innan jublande körer brista ut i en lovsång
är det tyst som i skogen förrän solen går upp.
Le monde baigne dans le sang…
Le monde baigne dans le sang pour que Dieu vive.
Pour que sa splendeur persiste, tout le reste périra.
Que savons-nous, nous les humains, de cette langueur éternelle,
et de ce que boivent les dieux pour conserver leur force ?
Dieu veut créer à nouveau. Il veut remodeler le monde en signes plus lumineux.
C’est pourquoi il se pare d’une ceinture d’éclairs,
c’est pourquoi il porte une couronne d’épines en flammes,
c’est pourquoi il rend la terre aveugle et la plonge dans la nuit.
C’est pourquoi son regard est cruel. Ses mains de créateur compriment la terre avec force.
Ce qu’il crée, nul ne le sait. Mais cela suscite comme une crainte
dans les esprits à demi éveillés. Cela produit comme un vertige devant l’abîme.
Avant que la joie n’éclate en chœurs dans un chant de louange,
règne un silence semblable à celui d’une forêt avant le lever du soleil.
FRAMTIDENS SKUGGA (L’ombre du futur, 1920)
Den stora trädgården.
Vi äro alla hemlösa vandrare
och alla äro vi syskon.
Nakna gå vi i trasor med vår ränsel,
men vad äga furstarna i jämnbredd med oss?
Skatter strömma till oss genom luften
som icke mätas med guldets vikt.
Ju äldre vi bliva,
desto mera veta vi att vi äro syskon.
Vi hava ingenting annat att skaffa med den övriga skapelsen
än att giva den vår själ.
Om jag hade en stor trädgård
skulle jag bjuda alla mina syskon dit.
Var och en skulle taga med sig en stor skatt.
Då vi icke hava något hemland kunde vi bli ett folk.
Vi skola bygga ett galler kring vår trädgård
att intet ljud från världen når oss.
Ur vår tysta trädgård
skola vi giva världen ett nytt liv.
Le grand jardin
Nous errons tous déracinés
tous qui sommes frères et sœurs.
Si nous allons dépenaillés nu-pieds avec notre bissac,
que possèdent les princes qui nous ferait défaut ?
Vers nous ruisselle avec l’air la richesse
qui ne se mesure pas à poids d’or.
Plus nous vieillissons
plus nous réalisons que nous sommes frères et sœurs.
Nous n’avons rien d’autre à obtenir de la création que de s’offrir à elle.
Si j’avais un grand jardin
j’y convierais mes frères et mes sœurs.
Chacun viendrait avec son trésor.
Nous pourrions alors former un peuple d’apatrides.
Nous devrons clôturer notre jardin tout autour
afin qu’aucun son du monde ne nous parvienne.
Depuis notre jardin silencieux
notre devoir sera de donner au monde l’exemple d’une vie nouvelle.
traductions inédites de Christian Désagulier