De superbes poèmes sur l’amour fou et délicat du céladon sous ses teintes vert gris pâle et ses formes mouvantes…

Marion Poschmann est née en 1969 à Essen. Auteure de romans, de recueils de poésie et d’essais, elle a étudié la littérature allemande, la philosophie et les langues slaves. Avec cinq recueils de poésie et notamment son dernier recueil Nimbus, elle compte parmi les plus importantes poétesses de langue allemande. Marion Poschmann écrit aussi des romans et Les Îles aux Pins, son premier roman traduit en français (par Bernard Lortholary, Stock, 2019), a été finaliste du Prix du livre allemand en 2017 et a reçu de nombreux prix littéraires en Allemagne. Les Odes au céladon sont extraites du recueil Nimbus publié en 2020 et pour lequel Marion Poschmann a reçu le prix de poésie Orphil ainsi que le prix littéraire de la ville de Brême. Nimbus, le nuage sombre qui apporte la pluie, immense et majestueux est aussi insaisissable et informe. Mais le titre du recueil renvoie aussi aux nimbes, auréoles autour de la tête des personnages sacrés que l’auteure associe, non sans humour, à des aspects de l’esthétique zen japonaise.
Seladon-Oden
I
Ich war ein paar Jahre lang
seladonsüchtig,
süchtig nach jenem unhaltbaren Farbton,
ein zaubrisches Grau, das ins
Unbestimmte zu kippen beginnt,
sobald man sich nähert
Meeresgrau, das Türkis ferner Berge, changierende
Minttöne trockener Sommerwiesen –
und hieß es nicht « zärtlich wie Seladon » –
so gab ich mich dieser sanften Glasur anheim,
ging ich im städtischen Schäfergewand,
ich hatte mir ausbedungen
Glut und Geduld
wartete auf die verhaltene Prachtentfaltung
eines antiken Chinas
Odes au céladon
I
J’ai été quelques années
accro au céladon,
accro à cette teinte intenable,
un gris magique, qui
bascule dans l’indéfini,
dès que l’on s’approche
gris de mer, le turquoise de monts éloignés,
teintes menthe changeantes des pelouses sèches d’été –
et ne disait-on pas « tendre comme céladon » –
ainsi je m’abandonnais à cette douce glaçure,
j’allais dans l’habit de ville du berger,
je m’étais assurée
ardeur et patience
attendais le déploiement mesuré
de la splendeur d’une Chine antique
II
Ich war ein paar Jahre lang
seladonsüchtig, suchte die Nähe
von Anstalten, Kliniken, Heimen, Kantinen,
ich folgte den Fernwärmrohren durch modernisierte
Siedlungen, mehr als ein Spiel,
stand lange auf Parkplätzen, wartete
vor geschlossenen Einkaufszentren,
ließ einzelne Regentropfen in Hundenäpfe
vor den Geschäften fallen,
auf Treppenabsätze aus altem Waschbeton,
die Anakreontik vor dem Gewitter.
Lindgrün, Patinagrün, Russischgrün, Kölner Brückengrün –
ich hangelte mich an einer Farbe entlang
(« Fassadenfarbe Grüngrau mit Schutz gegen Algen und Pilze »),
der Farbe des Unscheinbaren, der Ära von Adenauer, Reseda,
gedämpft, unterdrückt, zurückhaltend, kühl.
Bei Betrachtung
der halbvertrockneten Büsche vor großen Wohnblocks
den Grauschleier selbst entfernen, hinzufügen,
ich war wie angelehnt an diese Gegend
(nomadischer Seladon-Pastoralismus) und endlich
entschlossen, den Trost der Form aufzugeben.
II
J’ai été quelques années
accro au céladon, cherchais la proximité
d’institutions, cliniques, foyers, cantines,
je suivais les tuyaux de chauffage urbain à travers des lotissements
modernisés, plus qu’un jeu,
restais longtemps dans des parkings, attendais
devant des centres commerciaux fermés,
laissais tomber des gouttes de pluie dans des gamelles
de chiens devant les boutiques,
sur les paliers en vieux béton lavé,
l’anacréontique avant l’orage.
vert tilleul, vert patine, vert russe, vert des ponts de Cologne –
j’avançais à la force du bras le long d’une couleur
(« couleur de façade gris-vert avec protection contre algues et champignons »),
la couleur de l’insignifiant, de l’ère Adenauer, réséda,
étouffée, réprimée, réservée, froide.
Par l’observation
des buissons à moitié desséchés devant les pâtés de maison
enlever soi-même le voile de gris, ajouter,
j’étais comme adossée à cette région
(pastoralisme nomade du céladon) et enfin
décidée, à renoncer à la consolation de la forme.
III
Was kann ein Gedanke dazutun, wie kann er die
Atmosphäre verändern, den Raum verformen
zu einer unbedeutenden Kleinigkeit ?
Seladon ist die Farbe, die Jade nachahmt,
die Farbe, die sich aus der Welt zurückzieht,
das Flüstern von einem nach innen gekehrten Meer –
Lichtblau, Puderblau, Poolblau –
wo ist der Punkt, an dem eine Farbe
als Blau oder Grün aufgefaßt wird ?
Grün ist die Farbe des Wachstums. Vegetation
gilt immer als grün, Wasser – wir wissen es ja.
Kann es Meergrün also geben ? Céladon, Meergrün –
die flüssige Transparenz, ein Ermattungsfrieden,
nicht darstellbar.
(Wir befinden uns nämlich in einem Gefühlsraum, der in allen Belangen dem Element Wasser ähnelt.)
III
Que peut ajouter une pensée, comment peut-elle
changer l’atmosphère, modifier l’espace
en un détail insignifiant ?
Céladon est la couleur qui imite le jade,
la couleur qui se retire du monde,
le murmure d’une mer repliée sur elle-même –
bleu ciel, bleu poudre, bleu piscine –
où est le point, quand une couleur
est perçue comme bleue ou verte ?
Vert est la couleur de la croissance. La végétation
est toujours considérée comme verte. L’eau – nous le savons bien.
Alors le vert de mer peut-il exister ? Céladon, vert de mer –
la transparence liquide, une paix d’épuisement,
impossible à représenter.
(Car nous nous trouvons dans une atmosphère émotionnelle qui ressemble en tout point à l’élément eau.)
IV
Eine ölige Fläche, schwappernd, voll Schlieren, den Himmel
spiegelnd, Mondlicht oder gewaltige Scheinwerfer,
ein monochromes Bankett, auf dem etwas auftaucht,
eine Vase
eine optische Täuschung
etwas, das sich aus den Tiefen des Meeres erhebt
und von Hand zu Hand gereicht wird, nicht
Fisch, nicht Fleisch, eine Vase also,
schaumgeborene, janusköpfige, die in deine
Vergangenheit und deine Zukunft blickt,
dich mit Farbe bewirtet, dem ewigen Meer,
gesintert in der Errinerung, fest
und nicht weiter formbar.
IV
Une surface huileuse, clapotant, pleine de traînées,
miroitant le ciel. Clarté de lune ou puissants projecteurs,
un banquet monochrome, où quelque chose surgit,
un vase
une illusion d’optique
quelque chose qui s’élève depuis les profondeurs de la mer
passe de main en main,
pas poisson, pas chair, un vase donc,
né d’écume, à tête de Janus, qui regarde
dans ton passé et ton avenir,
qui te régale avec la couleur, la mer éternelle,
ancré dans le souvenir, ferme
et pas plus malléable.
V Ode an die Bordsteingeflechte
was sich
festgesetzt hat auf alten Granitplatten
vor der Heißmangel, vor dem Hundesalon
ich war ein paar Jahre lang
Seladonsüchtig, ich wollte
Flechten abpausen gehen,
Gegengestalten, die Schatten und Schemen der reinen
Vernunft, ein ruhiges kreisrundes Wuchern
bis hin zu dem Punkt
an dem ich nicht mehr imstande war,
mich weiter vorzutasten,
ich wollte Platz lassen, wollte zur
Seite rücken und Raum geben, albernen Raum,
der sich sofort auflöste, der sowieso
den andern gehörte
ich kniete mit Pauspapier
vor dem Eingang der Heißmangel, selbstredend eine
Mangelerscheinung den andern,
die mit ihren Laken vorbeikamen,
ich kniete unbotmäßig
vor dem Hundesalon, ich kniete
zwischen den Kaugummiflecken und Steinflechten,
die wie verschimmeltes Brot, verschimmelte Spiele
die Exerzitien waren
in Weidenblattgrau : ein geheimer
Zengarten,
den ich mir ansah zwischen den Hundepfoten,
zartgeäderte Flechten, die wie eine aufgeschnittene Druse
das Innere des Gesteines zeigten :
was verbarg diese Wildnis
vor mir über all die Jahre ?
als begriffe ein Fleck,
wie es um mich stand,
ein Gewächs, schwer entfernbar,
und wie ich mich schließlich in Arbeit rette,
um irgendwo anzuknüpfen –
als gäbe es dies : den vollkommenen Ernst
Bürgersteige, über die die Kehrmaschine fegt
V Ode au lichen de trottoir
ce qui s’est incrusté
sur les vieilles plaques de granit
devant la repasseuse, le toiletteur pour chiens
j’ai été quelques années
accro au céladon, je voulais
décalquer du lichen,
contreformes, les ombres et schémas
de la raison pure, une prolifération tranquille, circulaire
jusqu’au point
où je n’étais plus capable
d’avancer à tâtons,
je voulais faire de la place, me ranger sur le côté
et donner de l’espace, espace stupide,
qui se désintégrait aussitôt, qui appartenait
aux autres de toute façon
j’étais à genoux avec du papier calque
devant l’entrée de la repasseuse, bien entendu
une apparition pour les autres,
qui passaient avec leurs draps,
j’étais à genoux avec insolence
devant le toiletteur pour chiens, à genoux
entre les taches de chewing-gum et lichen de pierre,
comme du pain rassis, des jeux moisis
qui étaient exercices de piété
dans le gris des feuilles de saules, un
jardin zen secret,
que j’ai contemplé entre les pattes de chiens,
du lichen aux tendres nervures, qui comme une druse découpée
montrait l’intérieur de la pierre :
que me cachait cette jungle
durant toutes ces années ?
comme si une tache comprenait,
ce qu’il en était de moi,
une plante, difficile à enlever,
et comment je me suis finalement réfugiée dans le travail,
pour me raccrocher à quelque-chose –
comme si cela existait : le sérieux parfait
trottoirs, sur lesquels passe la balayeuse
VI
Ich sammelte damals
Apparate der Zartheit
etwa den Winterpalast der Eremitage, seine
Farben des Ausatmens, sammelte
Zonen von Ungestörtsein, wie die Idee eines
seidenen Rokokokleides im Hirtenstil oder
die ultimative Gelassenheit einer Verkehrsinsel
ich saß unerkannt neben dir
ich blieb Gemälden vepflichtet, auf denen es regnet
ich war ein paar Jahre lang
unerreichbar
für die banale Abschilderung manifester Dinge
ich ließ Baustellensand durch die Finger gleiten
Baustellensand, und was
graue Mulden bildet, in denen ich noch
gestern gekauert
VI
à l’époque je collectionnais
les installations de la douceur
par exemple le palais d’hiver de l’Ermitage, ses
couleurs de l’expiration, collectionnais
des zones de tranquillité, comme les idées d’un
vêtement rococo en soie dans le style berger
ou le flegme ultime d’un ilot de protection
j’étais assise à côté de toi incognito
je restais l’obligée de peintures sur lesquelles il pleut
j’ai été quelques années
inaccessible
à la banale représentation des choses manifestes
j’ai laissé filer le sable de chantier entre les doigts
sable de chantier, et ce
qui forme des cuvettes grises, dans lesquelles
hier encore j’étais accroupie
Le traducteur remercie Emmanuel Malherbet pour sa relecture.