Jean-René Lassalle propose un nouveau dossier de traduction, consacré à un des grands poètes contemporains d’Amérique latine, célébré et controversé.
Le désert (7)
Une mer de morts s’immerge entre les
pierres. Le soleil sombrant illumine une nuit qui
descend dans le sépulcre du désert. D’ici la tache est
comme une fosse. Le bateau descend, les paysages morts
descendent tandis que les vagues empierrées se referment
dessus les emmurant. Ici est la nuit au milieu du jour,
ici sont les pierres qui crient.
Il y a la brume nocturne du désert qui s’engloutit dans
le plein jour. Le bateau mort s’enfonce sous la brume des
pierres qui chialent. Le Chili fait naufrage et la mer
asséchée se referme le recouvrant, se referment les vagues
de pierres qui crient.
La nuit rouille et noire s’enfonce en criant dans le
désert.
Un bateau de disparus s’engloutit et les rochers
morts se referment sur eux en crissant. Mireya se bouche les
oreilles et dépose des fleurs en plastique devant la tombe des
côtes mortes, de la nuit morte, de ses enfants
disparus et morts dans les océans de pierres du
désert d’Atacama.
Source : Raúl Zurita : INRI, Santiago du Chili : Fondo de cultura económica, 2003. Traduit de l’espagnol par Jean-René Lassalle avec les traductions anglaise et allemande et l’original.
El desierto (7)
Un mar de muertos se está hundiendo entre las
piedras. El sol a pique ilumina una noche que
desciende en el sepulcro del desierto. Está la mancha
como una fosa. El barco desciende, los paisajes muertos
descienden mientras las empedradas olas se cierran
arriba tapiándolos. Está la noche en medio del día,
están las piedras que gritan.
Está la bruma de la noche del desierto hundiéndose en
pleno día. El barco muerto se hunde bajo la bruma de
las piedras y éstas chillan. Chile naufraga y el mar
reseco se cierra cubriéndolo, se cierran las olas de
piedras y gritan.
La noche herrumbrosa y negra se hunde gritando en el
desierto.
Un barco de desaparecidos se hunde y las rocas
muertas se cierran encima chillando. Mireya se tapa los
oídos y pone flores de plástico frente a la fosa de las
costas muertas, de la noche muerta, de sus hijos
desaparecidos y muertos en los océanos piedra del
desierto de Atacama.
Source : Raúl Zurita : INRI, Santiago du Chili : Fondo de cultura económica, 2003.
***
Si seulement tu savais
Si seulement tu savais à quel point je pleure et ne
peux me réveiller, tu me trouverais si étrange si
comme moi tu te tenais devant les rivières de mon
pays pleurant pour toi. Ils m’ont raconté mais ce n’est pas
certain, je suis seule à t’avoir vu, vu ton visage
couleur de jais et de ciel mais non. Les
hommes ont dressé des drapeaux blancs dans le
campement et ils nous ont quand même battus.
Es-tu parmi les battus, les pleurants
les morts ? Es-tu là toi aussi mon Dieu
dormant face au sol ?
Il n’y a pas de pardon pour cette nouvelle terre, m’a-t-on
dit et rien de ce que nous faisons ne changera
le destin que nous aurons, mais je pleure et ne
me réveille pas et mon Dieu s’éloigne comme un bateau
Source : Raúl Zurita : La Vida nueva, Editorial Universitaria, Santiago, 1994. Traduit de l’espagnol par Jean-René Lassalle avec les traductions anglaise et allemande et l’original.
Si solo supieras
Si solo supieras entonces cómo lloro y no
puedo despertar, que graciosa me verías si
estuvieras como yo frente a los ríos de mi
país llorando por ti. Me contaron y no es
cierto, solamente yo te he visto, vi tu cara
color del azabache y del cielo pero no. Los
muchachos sacaron banderas blancas en el
campamento, pero igual nos golpearon.
¿Estás tú entre los golpeados, los llorosos,
los muertos? ¿Estás tú también allí mi Dios
durmiendo cabeza abajo?
No hay perdón para esta nueva tierra, me
dicen y nada de lo que hagamos cambiará
la suerte que tendremos, pero yo lloro y no
despierto y mi Dios se aleja como un barco
Source : Raúl Zurita : La Vida nueva, Editorial Universitaria, Santiago, 1994.
***
4
Les pattes antérieures repliées, pressées contre
la bouche entrouverte. Ses minuscules griffes noircies de
terre puis les incisives rougissantes.
Milliers de petites incisives mouchetées de sang
et la nuit. Milliers de lettres pleines d’amour
fondant en une petite tache de sang sous la
gaze de la neige, sous le bandage en tulle de la
neige de toutes les montagnes.
Susana dit des mots repliés sous le champ
ou l’eau ou l’air noir. Sous la terre des
minuscules griffes.
Les petites griffes du lapin écrasé. Ses
minuscules griffes et la terre noire du champ
durcie en leur revers. Ses yeux terreux
s’amassant comme deux monticules de terre dans
la nuit noire. Le ciel est noir, il y a des marguerites.
Ses yeux enterrés sous la terre friable que
toutes les fluettes griffes vont amassant.
Les yeux évidés. Bruno se replie, tombe.
Source : Raúl Zurita : INRI, Santiago du Chili : Fondo de cultura económica, 2003. Traduit de l’espagnol par Jean-René Lassalle avec les traductions anglaise et allemande et l’original.
4
Las patas delanteras dobladas, recogidas contra
el hocico entreabierto. Sus diminutas garras negras
de tierra y luego los incisivos enrojeciéndose.
Miles de pequeños incisivos punteados de sangre
y la noche. Miles de cartas llenas de amor
aguándose como un pequeño copo de sangre bajo
la gasa de la nieve, bajo la venda de tul de la
nieve de todas las montañas.
Susana dice palabras doblada bajo el campo o el
agua o el aire negro. Bajo la tierra de las
diminutas garras.
Las pequeñas garras del conejo atropellado. Sus
diminutas garras y la tierra negra del campo
endurecida en su revés. Sus ojos terrosos
acumulándose como dos montoncitos de tierra en
la noche negra. El cielo es negro, hay margaritas.
Sus ojos enterrados bajo la tierra campestre que
acumulan todas las minúsculas garras.
Los ojos vaciados. Bruno se dobla, cae.
Source : Raúl Zurita : INRI, Santiago du Chili : Fondo de cultura económica, 2003.
***
1
En face les montagnes émergent comme une gaze en
tulle qui se courbe au-dessus des ombres. La neige de la
cordillère luit phosphorescente, comme une gaze
flottante. Au-dessus les étoiles infinies et le ciel noir.
Les paroles sont ténues, les étoiles sont ténues.
J’ai écouté un champ interminable de marguerites
blanches. Elles plient sous le vent. J’entends la plainte
des fines tiges qui plient. Le son est hurlant,
aigu. Quand le vent cesse le silence revient.
Bruno. Juste une ligne blanche qui tombe et se
lève. Au-dessus de la ligne tout est noir et au-dessous
aussi. D’abord il y a la plage, je sais, ensuite la mer
jusqu’à l’horizon et puis le ciel. La nuit est une
boîte noire close, au-dessous la ligne des déferlantes
bruissante elle est blanche.
Bruno était mon ami.
Source : Raúl Zurita : INRI, Santiago du Chili : Fondo de cultura económica, 2003. Traduit de l’espagnol par Jean-René Lassalle avec les traductions anglaise et allemande et l’original.
1
Al frente las montañas emergen como una gasa de
tul curvándose contra las sombras. La nieve de la
cordillera fosforece levemente, como una gasa que
flota. Arriba las infinitas estrellas y el cielo negro.
Las palabras son leves, las estrellas son leves.
Escuché un campo interminable de margaritas
blancas. Se doblan por el viento. Oigo el gemido de
los delgados tallos al doblarse. El sonido es chirriante,
agudo. Cuando el viento cesa vuelve el silencio.
Bruno. Sólo es una línea blanca que cae y se
levanta. Arriba de la línea todo es negro y abajo
también. Antes está la playa, lo sé, después el mar
hasta el horizonte y luego el cielo. La noche es una
caja cerrada negra, abajo la línea de la rompiente
suena y es blanca.
Bruno era mi amigo.
Source : Raúl Zurita : INRI, Santiago du Chili : Fondo de cultura económica, 2003.
Raúl Zurita est un des grands poètes contemporains d’Amérique latine, célébré et controversé. Chilien né en 1951 il est emprisonné brièvement sous la dictature de Pinochet (1973-1990) et plusieurs de ses amis deviennent des “disparus”. Porté par sa rage de survivre, avec son groupe d’artistes CADA (Colectivo de acciones de arte) il organise manifestations, performances, expositions, lectures en des endroits improbables dans les années 70-80. Il réussit à publier son premier livre Purgatorio en 1979, une poésie qui tente de répondre à l’horreur du quotidien par une sorte de transe onirique, dont les allusions abstraites se dérobent à la censure. Cette écriture semble provenir des bords de la folie, mais c’est d’une part la seule solution trouvée dans son desespoir et d’autre part la construction en est très contrôlée (métaphores surréelles, motifs martelés en variations, voix multiples, expressionisme halluciné, paradoxes ciselés). En 1982 il fait écrire en sillons de fumée blanche quelques vers de sa poésie dans le ciel bleu de New York par cinq avions en hommage aux minorités du monde. En 1993 il inscrit au bulldozer avec une écriture monumentale “Ni pena ni miedo” (Ni honte ni peur) qui ne peut être lu que depuis le ciel, dans le désert chilien d’Atacama où furent enterrés beaucoup de prisonniers politiques. Dans un entretien avec un de ses traducteurs pour la Poetry Foundation il déclare écrire des “allégories” qui cherchent à contenir une partie de l’énormité de la souffrance humaine pour l’exorciser et toujours proposer un paradis utopique même inatteignable. Un tel programme le rend plutôt solitaire mais la force de sa poésie est incontestable, et lui qui fut considéré comme terroriste sous un gouvernement criminel se retrouve maintenant reconnu par le Prix National de Littérature de son pays démocratisé, et par plusieurs doctorats honoris causa d’universités de la planète.
Bibliographie sélective
Purgatorio. Valparaíso Editorial Universitaria, Santiago,1979.
Anteparaíso. Editores Asociados, Santiago, 1982.
Canto a su amor desaparecido. Editorial Universitaria, Santiago, 1985.
La Vida Nueva. Editorial Universitaria, Santiago, 1994.
Canto de los ríos que se aman. Editorial Universitaria, Santiago, 1995.
INRI. Madrid: Editorial Visor, 2004.
Zurita. Ediciones Universidad Diego Portales, Santiago, 2011.
Tu vida rompiéndose. Editorial Lumen, Santiago and Barcelona, 2015.
Traduction en français
Chant à son amour disparu, L’Harmattan 2015. Bilingue, traduit par Patricio García et Carole Risler
Antéparadis, Classiques Garnier 2018. Bilingue, traduit par Laëtitia Boussard et Benoît Santini
Purgatoire, Editions Caractères 2021. Bilingue, traduit par Laëtitia Boussard et Benoît Santini
Sitographie
Ecouter Raúl Zurita lire en espagnol son poème « El desierto 7 » traduit ici pour Poesibao
Entretien en français de 2020 avec Raúl Zurita pour la revue en ligne Le Vent Se Lève
Article en anglais de la poète Norma Cole sur Raúl Zurita
Courte vidéo de Raúl Zurita lisant au festival international de poésie de Rotterdam (curseur de 1h32 à 1h35, en espagnol avec sous-titres anglais)
Dossier et textes choisis, préparés et traduits par Jean-René Lassalle