Françoise Ascal, « autour d’Odilon Redon », (III, 5, Inédits)


Poesibao propose ici à ses lecteurs des extraits d’un projet en cours de Françoise Ascal, autour du peintre Odilon Redon.


Autour d’Odilon Redon
( extraits d’un chantier en cours)

Odilon
toi l’enfant rêveur d’un autre monde
toi qui poses ton front contre la vitre
dans les soirées d’automne
tandis que la pluie cingle les fenêtres
dessinant des chemins d’eau

pourras-tu m’accompagner dans mon hiver
à la recherche de la joie 

celle qu’il faut espérer
en dépit du désastre
toujours recommencé

celle qui demeure
je veux le croire
énigme en embuscade
dans un bouquet d’anémones ?



(…..)

L’ombre est ton amie.
Tu aimes enfouir ton visage dans les lourdes tentures du salon de Peyrelebade.
Sans quitter le monde familier, entouré de voix proches, tu expérimentes l’ailleurs caché dans l’ici.
Une nuit minuscule à ton usage.
Tu joues longtemps, enroulé dans les replis de tissus imprégnés d’odeurs, sûr de ton invisibilité.
Quelle frontière as-tu franchi ?
Que soupçonnes-tu  en ce lieu ?
Ombre-matrice, territoire attirant et ambigu, refuge ou maléfice.
Tu sais déjà que l’angoisse y fait son nid, mais le goût de l’inconnu, le désir de « voir » ce que l’obscurité recèle, le frisson face aux créatures que tu imagines y sommeiller, tout cela t’emporte dans une songerie qui deviendra la matière de ton œuvre durant plus de trente ans.


Voir. Connaître. A l’écart ou au-delà des sages limites familiales. Voir plus loin, plus haut. Le «  grand pommier » du verger de mon père fut un initiateur. A son sommet , prise dans le balancement du  feuillage,  le chant des merles, la caresse du vent sur mon visage, je croyais  toucher du bout des doigts au bleu du ciel.




Allongé sur les mousses et les herbes rases au pied d’un fût, tu écoutes le moindre froissement, observe le va-et-vient des insectes, détaille leurs carapaces, leurs antennes.
Au sommet de l’arbre, les palombes se sont posées.
Tu regardes le ciel, le jeu mouvant des nuages dans lequel ton père — grand défricheur de forêt qui a travaillé en Afrique, en Amazonie, à la Nouvelle-Orléans — t’invite à reconnaître des formes chimériques.
Tu vis en osmose avec ce qui t’entoure.
Paysage instable, tourbières mélancoliques sous des ciels changeants.
Flots qui érodent les côtes, déplacent les dunes.
Initiation à l’impermanence.


Une odeur d’humus règne dans ma mémoire. Une odeur de menthe aquatique aussi. Combien d’heures passées en lisière d’étang, là où  la terre se délite, devient vase ? eaux dormantes, chères à Gaston Bachelard, mon maître en rêverie, lui qui n’a pas manqué de se pencher sur tes figures aux yeux clos.




Pour qui rêve d’explorer l’obscur et l’invisible, pas de meilleur outil que le fusain.
Tendre ou extra-dur, le bâton de charbon de bois n’est-il pas déjà obscurité solidifiée ?
La  tige de saule carbonisée contient tous les noirs à venir. Noir du fond des temps, lorsque les premiers hommes ont tracé les premiers signes sur les parois des grottes.
Tu en fait un usage intense.
Dans tes « confidences d’artiste » tu écris : « tout mon art est limité aux seules ressources du clair-obscur et doit aussi beaucoup aux effets de la ligne abstraite, cet agent de source profonde, agissant directement sur l’esprit ».


Le noir du fond des temps, je l’ai découvert en  transgressant l’interdit familial. Penchée sur le puits fait de vieilles pierres mal jointoyées, j’ai humé l’odeur de souffre qui montait aux narines, j’ai frôlé du regard les minuscules fougères accrochées aux parois moussues. Gouffre effrayant autant que séducteur. Quel songe de sexe inavouable s’y dissimule?





Jusqu’au jour où la couleur éclatera, repoussant les noirs lourds et douloureux, les cauchemars et ses monstres.
Quelle alchimie a présidé à cette irruption de lumière ?
Quel long travail souterrain, quelle métamorphose au secret du corps ?
De l’obscurité originelle à l’exubérance végétale et solaire de la vieillesse, de l’angoisse taraudante aux « merveilles » du monde visible, tu auras parcouru une voie étroite qui raconte une naissance à soi-même.
Un  arrachement aux forces de la nuit.
Une  lutte pour accéder à la légèreté.


Dans les prairies voisines, croît le narcisse en mars, le bouton d’or en mai, le trèfle incarnat en juillet. Brassées joyeuses à offrir aux mères. Manière de dévotion, ou d’incantation. Conjurer le sort. Faire reculer  la mort cruelle qui frappe en plein jour. Poules et lapins égorgés,  suspendus à la porte d’une grange familière. Lames de couteaux rouges de sang séché.




Ta nature inquiète te porte aux questions métaphysiques. Tu as le goût du mystère.
Tu te tiens dans l’équivoque, scrutes les doubles ou triples aspects de l’apparence, « formes qui vont être ou qui seront selon l’état du regardeur ».
Tu t’éloignes du naturalisme de l’époque.
Tu cherches la réalité sentie plus que la réalité « vue ».
En accord avec ce qu’écrit Mallarmé,  tu donnes sa pleine mesure à la subjectivité: « Peindre non la chose mais l’effet qu’elle produit ».
On pense à la naissance de l’art contemporain, ce moment de rupture lorsque Marcel Duchamp dit son mépris pour la peinture « rétinienne ».
Cependant ton maître te fait travailler des études d’ossature. Tu lui en seras reconnaissant plus tard. 
Delacroix, à soixante ans, disait que s’il recommençait sa carrière, il n’étudierait que le squelette .
Michel-Ange lui-même, à quarante ans, était revenu à l’étude de l’anatomie.


Et moi qui dialogue avec toi en silence, moi parvenue au bout du chemin, où en suis-je ?
En quel point de la courbe qui me ramène au d’où je viens ?
Lestée de quel savoir ?




Quelle échappée, quelle issue, si ce n’est dans ton art ?
Tu travailles comme un forcené.
Tu combats le sort adverse.
À coup de fusain encre plume tu exorcises les puissances nocturnes.
Longtemps Orphée te hante, Orphée te parle à l’oreille.
Trois ans avant ta propre mort, tu lui offres le plus doux des tombeaux. 
Visage et lyre reposent côte à côte, enveloppés d’un nuage  luminescent,  piqueté  de fleur-étoiles.
Viatique pour le voyage de l’âme,  le livre bleu éclaire. 
Orphée l’inconsolable a trouvé  la paix.


Je rêve et songe à celui  qui a fermé les yeux au cœur d’un interminable hiver.
Comment transmuer en davantage de vie cette absence qui ronge, brûle, s’attaque à la racine ?