Emile Viteau tient une librairie atypique et passionnante dans le 15ème arrondissement de Paris. Poesibao a voulu en savoir plus.
Un jour, je suis arrêtée par la vitrine d’une toute petite librairie, rue des Volontaires, dans le 15ème arrondissement de Paris. C’est un vrai éblouissement car j’y découvre tous les livres qui m’intéressent à ce moment-là (et que je ne vois nulle part ailleurs !). J’ai commencé à me rendre régulièrement à cette librairie, notamment pour de superbes rencontres du dimanche après-midi (Judith Balso, Sophie Benech). Ou pour une série de lectures autour de Dante, proposées par Federico Pietrobelli, un connaisseur hors-pair de l’œuvre dans tous ses aspects, un commentateur à la fois érudit et profond, dont les analyses portent sur les plans poétique, linguistique, historique, théologique.
C’est ainsi que j’ai fait la connaissance d’Emile Viteau, le tout jeune libraire qui a repris cette librairie, autrefois La Lucarne et devenue la Librairie Volontaires.
Il a bien voulu répondre à quelques questions, ainsi qu’à quelques autres d’Isabelle Baladine Howald qui fut elle-même libraire.
F.T
Florence Trocmé (F.T.) : Emile, vous avez repris cette librairie il y maintenant cinq ans. Comment cela s’est-il fait ?
Emile Viteau (E.V.) : J’ai longuement cherché ma voie aussi bien dans ma vie que dans mes études, en m’appuyant beaucoup sur la lecture. Il se trouve que mon père est, depuis quelques années, devenu libraire, tout en étant aussi éditeur. Julien Viteau, c’est son nom, a animé en effet la Librairie « Vendredi », rue des Martyrs à Paris. Il s’est impliqué aussi dans plusieurs autres projets de librairies ou d’éditions, comme la librairie Occitane à Bagnols-sur-Cèze, la librairie EXC (malheureusement fermée pour le moment), les éditions Le Linteau ou encore L’Extrême contemporain. Lorsqu’il a appris que la librairie La Lucarne, rue des Volontaires, était à vendre, il m’a proposé de m’aider à la reprendre et d’y fonder ma propre enseigne.
Isabelle Baladine Howald (I.B.H.) : D’où vous vient le goût de la lecture ? De votre père ? Qu’aimiez-vous lire enfant, puis adolescent ? Avez-vous des souvenirs très marquants ?
E.V. : J’aime lire depuis l’enfance, ce qui vient certainement de ma mère comme de mon père, car je les ai toujours vus lire et j’ai toujours adoré parler de littérature avec eux. Les deux ont en commun un grand amour de la littérature classique, malgré des parcours personnels extrêmement différents. Une autre raison plus difficile à mettre en mots, mais que beaucoup de lecteurs comprendront sans doute, c’est simplement, depuis l’enfance, une nécessité intérieure. Enfant, j’aimais lire ce qu’aiment lire les enfants (à l’époque du moins, mais aujourd’hui aussi puisque je les vends souvent !) : les livres de Roald Dahl, Le Petit Nicolas, Le Club des Cinq… Et bien sûr un certain nombre de bandes dessinées (au premier rang desquelles Calvin et Hobbes !). Adolescent, j’ai pu commencer à dévorer la littérature classique, européenne surtout. J’ai bien sûr été marqué par le XIXe français (avec un amour sans bornes pour notre Balzac !), mais peut-être plus encore par le XIXe russe : Dostoïevski et Tolstoï ont bien sûr été des révélations. Avec Guerre et Paix et Les Frères Karamazov, la lecture la plus marquante pour moi a sans aucun doute été Oblomov de Gontcharov. En parallèle, je commençais aussi à dévorer tout ce que je pouvais trouver de philosophie métaphysique, car j’étais dans une quête de compréhension intense et angoissée du monde et du fait même de son existence. De ce côté-là, j’ai été très marqué par la lecture de George Berkeley.
F.T. : Quel a été, quel est votre projet pour cette librairie ?
E.V. : Je n’avais pour ma part aucune formation pour ce métier, même si j’avais fait un master I Métiers de l’édition et un stage aux Editions Maurice Nadeau. Les choses se font faites progressivement, mais dès le départ, je savais que je voulais faire une librairie de fonds, avec pas ou peu d’office (un office est le service de nouveautés basée sur une grille dite grille d’office déterminant la quantité pour un livre reçue par le libraire, par accord entre éditeurs et libraires. Ndlr). Je voulais sélectionner, choisir moi-même les livres que je vendrai. C’est aussi le modèle de « Vendredi », la librairie que tenait mon père. Je travaille toutefois avec les représentants de certains diffuseurs, comme les Belles Lettres, car il y a toujours du fonds qui paraît, finalement. Je me revois, au tout début, passant des nuits entières à dresser des listes des livres que je souhaitais voir présents dans ma librairie. Je pourrais donner aussi cette autre indication : tous les livres que j’aime sont dans la librairie.
F.T. : Quels sont les domaines les plus représentés ?
E.V. J’ai choisi surtout de développer les rayons pour lesquels je me sens une compétence, la spiritualité, la philosophie et la littérature étrangère. J’aimerais proposer les grands livres des principales sagesses et des autres pays du monde. Les grandes et petites œuvres intemporelles de l’humanité, tous domaines et tous pays confondus. Je me sens très loin de l’actualité littéraire et médiatique. Cela dit, il n’y a aucune censure dans mon esprit, et j’accepte et honore toutes les commandes. Je peux faire voisiner Bakounine et Drieu la Rochelle, Jaurès et Bernanos. Et faire venir exactement ce que les lecteurs souhaitent, sans aucun jugement ni ostracisme. J’attache aussi de l’importance au rayon jeunesse, que je développe petit à petit, car cela me parait nécessaire.
I.B.H. : Pouvez-vous développer ce dernier point ? La littérature pour la jeunesse remporte un fort succès mais j’imagine que vous avez aussi vos raisons. Là aussi choisissez-vous des titres, des thèmes, avez-vous un souhait particulier quant à la lecture envers la jeunesse ?
E.V. : Pour être tout à fait honnête, au départ, l’importance d’avoir un rayon jeunesse était une sorte de formalité. La librairie se situe dans un quartier très familial, avec beaucoup d’enfants, et cette librairie, avant que je ne la reprenne, avait un grand rayon jeunesse. Donc je m’y sentais quelque peu obligé, sans réticence ni enthousiasme particuliers. Mais au fil des ans, j’ai pris conscience d’une évidence, qui est qu’un enfant doit vraiment pouvoir se sentir à sa place dans une librairie (du moins généraliste). J’adore les voir entrer avec leurs parents, s’asseoir pour lire, pointer du doigt des livres, s’exclamer et poser des questions. Une belle librairie sans enfants serait comme un arbre très digne mais sans joyeux petits oiseaux. Triste !
I.B.H. : Comment se passe votre travail avec les éditeurs ? Parvenez-vous à avoir des conditions commerciales correctes ? Vous sentez-vous soutenu ?
E.V. : Je m’entends très bien avec un certain nombre de maisons d’édition indépendantes, dont je révère sincèrement le travail. Quand je vois dans nos rayons les merveilles qu’elles publient, je ne peux m’empêcher de les remercier intérieurement, ou publiquement sur nos réseaux sociaux ou quand nous les recevons pour des rencontres ! Je sais aussi à quel point leur métier peut être délicat ou précaire, notamment pour les plus modestes. Les difficultés financières que je peux rencontrer au fil de l’année créent plutôt des frictions avec leurs éventuels distributeurs, je dirais. Certains grands groupes dont nous dépendons ne sont pas vraiment à l’écoute, ni dans une logique d’entraide. En même temps, je conçois bien leur droit légitime à être payés systématiquement en temps et en heure, surtout pour que leurs éditeurs puissent l’être ! Mais disons qu’au moindre manquement (parfois inévitable tant une petite librairie est un commerce peu rentable, surtout à certains moments de l’année), certains vous coupent purement et simplement les vivres, sans aucun dialogue possible. Comme je ne connais pas leur côté du miroir, je ne saurais honnêtement pas dire si ce côté implacable relève d’une pure logique de survie, ou bien d’un manque d’intérêt complet pour le sort des petites librairies. On ne peut en tout cas pas dire qu’on se sente soutenu par eux, sans pour autant savoir s’il est légitime de leur jeter la pierre. En fin de compte, j’ai l’impression que c’est la chaîne du livre elle-même (du moins en France, je ne sais pas comment c’est ailleurs) qui est un système économique précaire pour chacun de ses maillons, puisque aussi bien auteurs qu’éditeurs et libraires semblent assez systématiquement dans une logique de survie.
F.T. : Que pouvez-vous dire de celles et ceux qui fréquentent la librairie ?
E.V. : il y a une clientèle de quartier et une clientèle de passage. Je dirais qu’une personne sur trois ou quatre qui entre dans la librairie est un habitué. Les gens me demandent des conseils ou fouinent et je suis souvent émerveillé par leur choix. J’aime bien l’idée qu’il y ait dans la librairie à la fois une force de proposition et une mise à disposition, sans aucune forme d’imposition. J’aime voir les habitués évoluer, parfois s’ouvrir à des domaines nouveaux en raison de mes propositions. J’aime que les lecteurs trouvent dans la librairie autre chose que ce qui les assaille dans l’espace public et médiatique. On me dit parfois que le lieu est apaisant, cela me comble. Et j’y suis bien aidé par Elinor qui me seconde à la librairie. Je peux dire aussi que de nombreux clients de la librairie sont devenus de vrais amis.
I.B.H. : Vos clients vous ont-ils fait découvrir des livres que vous n’avez pas encore lus ?
E.V. : Oh que oui ! Tous les jours ou presque. C’est une de mes plus grandes joies ! Et puis quel bonheur alors de les lire et d’en reparler avec eux. Un exemple serait Sarn, de Mary Webb, que j’ai adoré et recommande bien souvent.
I.B.H. : Que lisez-vous en ce moment ?
E.V. : J’ai souvent plusieurs livres en cours : toujours un roman et un livre de spiritualité, et éventuellement un recueil de poésie ou un essai, par exemple. En ce moment, mes lectures sont assez particulières car je suis plongé dans la Rome antique pour un projet personnel. Je lis donc un essai sur Spartacus, d’Eric Teyssier, ainsi qu’un ouvrage des Belles Lettres sur Pompéi et la Campanie antique. En parallèle (mais en premier plan), je relis L’Enseignement de Râmakrishna. J’ai fini tout récemment L’Âne d’or d’Apulée, qui m’a impressionné, et hésite encore sur le prochain roman à lire.
I.B.H. : Nous conseillerez-vous précisément un livre de poésie, un livre de spiritualité ou de philosophie, un livre de littérature étrangère que vous auriez particulièrement aimé ?
E.V. : Avec joie ! En poésie, pourquoi pas Le Lien d’ombre de Hugo von Hofmannsthal, traduit par Jean-Yves Masson aux éditions Verdier. Une merveille dont je parle plus en détail dans une des publications de la Librairie Volontaires sur ses réseaux sociaux, pour qui voudrait en savoir plus. Comme livre de spiritualité, tout dépend bien sûr des sensibilités, mais parmi les merveilles qui me viennent en premier sont Le Discours du discernement de Maître Eckhart et la Bhagavadgita. Puis, à la croisée de la philosophie et de la spiritualité, La Connaissance de soi, de Marie-Madeleine Davy. Comme vous le voyez, j’ai un léger biais vers la mystique ou la métaphysique, ainsi qu’une tendance à ne pas trop savoir me cantonner à une seule recommandation ! Comme roman de littérature étrangère, je dirais Les Enfants Jéromine de Ernst Wiechert pour qui voudrait lire un magnifique pavé, et La Sorcière Olessia de Kouprine pour qui voudrait lire d’une ou deux traites une belle histoire d’amour russe.