Rainer Maria Rilke, « La vie et les chants (Leben und Lieder) », (III, 11, inédits)


Un vrai événement, pour le centenaire de la mort de Rilke, des inédits bilingues de textes jamais réédités du poète.


 

Le livre introuvable de Rilke


Au début de l’été 1925, par l’entremise de leur ami commun Maurice Betz, le jeune écrivain alsacien Camille Schneider, de passage à Paris, rencontre Rainer Maria Rilke dans les jardins du Luxembourg. Rilke a 49 ans. Il est au faîte de sa gloire et mourra à la fin de l’année suivante. Les deux hommes se promènent longuement dans des allées dont l’auteur des Cahiers de Malte Laurids Brigge connaît chaque détour. Au moment de se séparer : « J’aimerais revoir Strasbourg avec vous, lui dit Rilke, et Colmar aussi. » Le départ est fixé pour le soir-même.

Le lendemain après-midi, Rilke propose à son compagnon d’aller voir les « deux seuls monuments vraiment beaux » de la ville : la cathédrale, dont il lui parle en bon connaisseur, et, à côté de la terrasse du château des Rohan, une fontaine ornée d’un dauphin et disparue depuis lors. Puis ils vont rue des Bouchers faire une visite au siège de Kattentidt, qui avait publié son tout premier recueil, Leben und Lieder (La Vie et les Chants) en décembre 1894. « À ce moment, explique Rilke, je voulais à tout prix me défaire de mes souvenirs de jeunesse en Bohême. C’est pour cette raison que je me fis éditer à Strasbourg. Mais c’est surtout la compréhension de M. Kattentidt, homme plein de goût et de force, qui décida peut-être de tout mon avenir, en satisfaisant ce Sturm und Drang qui me poussa violemment à voyager au-delà des frontières de mon malheureux petit pays. »

On voit par ce récit le rapport ambivalent que Rilke, arrivé à la fin de sa vie, entretenait avec son premier livre. Vis-à-vis de Kattentidt, Rilke éprouvait la plus grande reconnaissance, car il était le premier à l’avoir compris et à lui avoir fait confiance. Quant aux textes de Leben und Lieder, nul doute qu’il ressentait à leur égard la même insatisfaction que tout écrivain envers ses premières tentatives. Souvenons-nous qu’Arthur Rimbaud, qui avait lui aussi fait imprimer Une saison en enfer à compte d’auteur, n’en avait distribué que quelques exemplaires, laissant les autres chez l’imprimeur, et s’en était bientôt totalement désintéressé comme d’une « folie passée ». Le caractère particulièrement perfectionniste de Rilke ne pouvait qu’accentuer encore ces naturelles réserves vis-à-vis d’un premier ouvrage. Enfin, il faut noter que Leben und Lieder est dédié à Valerie von David-Rhonfeld (1874-1947). Même si la majorité des textes du recueil avaient été écrits dans les deux années précédentes à Linz, Schönfeld et Prague, nombre des poèmes du livre témoignent de l’amour passionné du tout jeune Rilke pour celle qu’il appelait avec effusion « Meine, meine, meine Vally ».

C’est en 1893 que celui qui s’appelait encore René Maria Rilke, âgé de 18 ans, avait rencontré la jeune fille dans un cercle de jeunes intellectuels germanophones à Prague. Dès le début de l’automne 1895, le poète prit ses distances avec la jeune fille, jusqu’à une dernière lettre d’adieu qui mit fin à toute relation entre eux : « Chère Vally, merci de ce don de liberté que tu me fais ; tu t’es montrée grande et noble, même en ce moment difficile – meilleure que moi. » Valerie von David-Rhonfeld ne se maria jamais. « Je suis absolument persuadée, déclarait-elle encore en 1927, un an après la mort de Rilke, que pendant toute sa vie après moi, une vie qui semble avoir été fort érotique, personne n’a été émotionnellement aussi proche de René que je l’ai été. »

Rilke était depuis plusieurs années impatient de faire son entrée dans le monde des lettres par la publication d’un volume de poésie. Kattentidt, chez qui il avait déjà publié en revue ses Lautenlieder était disposé à publier ce volume inaugural moyennant une subvention. La famille de René avait refusé de financer le livre et c’est Vally qui avait permis sa publication en donnant à Rilke l’argent nécessaire. Cette gratitude fut cependant très vite mêlée d’embarras. Si Rilke se voyait en troubadour amoureux et chevalier servant de la « divine Vally », il ne pouvait imaginer de rester dans la dépendance financière et affective de Vally. C’est donc sur ce premier livre, pourtant si attendu, qu’il reporta son irritation, et sans doute son remords, en voulant l’oublier.

C’est ainsi que Leben und Lieder est devenu, comme l’indiquait Rilke un ouvrage introuvable. « Le seul exemplaire qui semble exister aujourd’hui, précise Schneider, appartenait à Nanny von Escher, châtelaine de Berg-am-Irchel dont le poète avait été l’hôte en 1920. » Ce qui laisse à penser que Rilke avait probablement offert ce livre en remerciement à sa généreuse bienfaitrice et qu’il n’en était donc pas aussi insatisfait qu’il pouvait le laisser entendre.

Depuis sa première édition à Strasbourg en 1894, jamais ce premier livre de Rainer Maria Rilke, Leben und Lieder, n’a été réédité dans sa langue originale. « C’est une des plus grandes raretés de la littérature allemande », déclarait déjà le fidèle éditeur de Rilke, Insel-Verlag, quelques années après la mort du poète. Nous avons retrouvé ce texte rarissime, nous l’avons traduit et nous le proposons ici, précédé de l’éclairante étude qu’avait rédigée en 1933 Joseph Delage sur « Rilke et son éditeur strasbourgeois Kattentidt ».

Musil considérait Rilke comme « le plus grand poète lyrique que l’Allemagne ait porté depuis le Moyen Âge ». D’un écrivain d’une telle grandeur, il nous semble qu’aucun texte ne peut être négligeable, a fortiori quand il s’agit d’un premier livre où l’auteur a nécessairement, d’une manière ou d’une autre (et souvent à son insu, et souvent maladroitement) posé les bases de ce qu’allait être son œuvre à venir. Il suffit de lire le présent ouvrage pour se rendre compte que nombre des grands thèmes de l’œuvre future de Rilke sont déjà ici présents. Trois ans après la sortie de Leben und Lieder, Rilke qui n’est encore que René rencontre Lou Andreas Salomé, devient Rainer et entame sa métamorphose, dont Le Livre de la vie monastique, écrit en 1899 au retour d’un voyage en Russie avec Lou, sera la première manifestation.


Gérard Pfister, traducteur et éditeur


Poesibao tient à remercier de tout cœur Gérard Pfister de nous avoir donner en avant-première les poèmes de ce livre qui sera publié début juin chez Arfuyen.


 

Ich lieb ein pulsierendes Leben

Ich lieb ein pulsierendes Leben,
das prickelt und schwellet und quillt,
ein ewiges Senken und Heben,
ein Sehnen, das niemals sich stillt.
 
Ein stetiges Wogen und Wagen
auf schwanker, gefährlicher Bahn,
von den Wellen des Glückes getragen
im leichten, gebrechlichen Kahn…

Und senkt einst die Göttin die Waage,
zerreißt sie, was mild sie gewebt,
ich schließe die Augen und sage:
«Ich habe geliebt und gelebt!»


J’aime une vie palpitante

J’aime une vie palpitante,
qui pétille et enfle et déborde.
Sans cesse l’essor et la chute,
un désir qui jamais ne s’apaise.

Sans fin l’ondoiement et l’audace
sur une route instable, périlleuse.
Sur une barque frêle et légère,
enlevé par les vagues de la joie

Et si la déesse, un jour, incline la balance,
et déchire ce qu’elle tissa avec douceur,
je fermerai les yeux et dirai sans défense :
« J’ai aimé, j’ai vécu ! »



Dein Bild

Könntest ins Herz du mir schauen,
sähest du, schönste der Frauen,
doch nur dein eigenes Bild.
So wie im Quell, der so wild
hin durch die Flur eilt geflügelt,
doch sich die Rose gespiegelt.


Ton image

Si tu pouvais regarder dans mon cœur,
tu n’y verrais, très belle dame,
rien d’autre que ta propre image.
Comme dans la source si vive
qui s’envole à travers la prairie,
la rose se reflète.



Abendgedanken

I
Die Fernen dunkeln schnell,
still wird die Welt,
die Sterne funkeln hell
am Himmelszelt.

Wie mir das Herze schwellt
ihr heller Schein,
däucht mir der Schmerz der Welt
doch allzu klein;

und was auch Trübes zieht
mir durch die Brust,
nun wirds zum Liebeslied
voll reiner Lust!…


Pensées du soir

I
Les lointains s’assombrissent vite,
le monde s’abandonne au silence,
les étoiles brillent de mille feux
au vaste firmament.

En cet instant où mon cœur se dilate
de leur simple lumière,
toute la douleur du monde
me semble presque dérisoire ;

tout ce qu’il y a de tristesse
s’écoule à travers ma poitrine,
et se fait chant d’amour
plein d’une joie limpide !…


II
Wenn von lindem Traum umfangen
stille liegt die ganze Welt,
wenn der Mond schon aufgegangen
droben auf dem Himmelszelt;

wenn der Englein Götterhände
schon die Sternlein zünden an,
sitz ich oft ganz stumm und wende
meine Blicke himmelan.

Blicke selig zu den Sternen
auf, wie ein beglücktes Kind,
denn ich fuhls, dass jene Fernen
meine erste Heimat sind.


II
Quand, enveloppée d’un doux songe,
la terre tout entière repose en silence,
quand la lune est déjà haute
dans le ciel étoilé,

quand les divines mains des anges
une à une enflamment les étoiles,
je reste souvent là, muet,
les yeux rivés au ciel.

Comme un enfant comblé de joie,
je contemple en bienheureux les astres,
car, je le sens, ces lointains
sont ma première patrie.


III
Sagt mir, Sterne, wisst ihr
was die Welt entzweit?…
Sterne, o, dann müsst ihr
kennen alles Leid.

Möchtet ihrs auch teilen,
zwecklos scheint es mir.
Könnt ihr denn nicht heilen?
Sterne, könntet ihr!…


III
Dites-moi, étoiles, savez-vous
ce qui déchire le monde ?…
Ah, étoiles, vous devez alors
connaître chaque douleur.

Voudriez-vous aussi les vivre,
cela me semble vain.
Car pouvez-vous les guérir ?
Étoiles, ah, le pourriez-vous !…



Es war einmal

Die Blätter färben
gelb sich und fahl.
Sie müssen sterben.
Es war einmal.

Nebelumwunden
liegt Berg und Tal;
Lenz ist entschwunden:
Es war einmal.

Herz ist so trübe,
voll Sorg und Qual.
Wo ist die Liebe?
Es war einmal.


Il était une fois

Les feuilles se teintent
d’or et d’écume.
Déjà presque éteintes.
Il était une fois.

Monts et vallées
couverts de brume.
Le printemps s’en est allé.
Il était une fois.

Le cœur est si lourd
de peine et d’amertume.
Où est passé l’amour ?
Il était une fois.



Losung

Ertragen!
So lautet die Losung der Welt.
Doch furchtbarer noch in den Ohren mir gellt:
Entsagen!

Verschließen
will dieser Losung ich die Brust,
und will ihr zum Trotze die flüchtige Lust
genießen!


Mot d’ordre

Subir !
C’est le mot d’ordre en ce monde.
Mais, plus terrible encore, un autre me déchire :
Renoncer !

Ferme
ton cœur à ce mot-là !
Goûte
malgré lui le plaisir éphémère !


Subir !
C’est le mot d’ordre en ce monde.
Mais un autre, plus terrible, me déchire :
Renoncer !

Je fermerai
mon cœur à ce mot-là.
Je goûterai
malgré lui le plaisir éphémère.



Alte Pfade

Es gibt so viele kleine Seelen,
zum Kriechen gut, zum Flug zu schwer,
dass, wollte man die großen zählen,
man bald damit zu Ende war.

Es gibt so viele, die Gefühle,
im Herzen hegen, dumpf und seicht:
«Wozu sich setzen große Ziele,
wenn man sie nur vielleicht erreicht?

Man kann ja bei beschränktem Handeln,
getrost am Arm der alten Pflicht,
die sichern Wege weiter wandeln.»
So plärrt das elende Gezücht.

Die Sicherheit, die ziemt den Würmern,
die jeder edlen Kühnheit bar
im Staube kriechen. Sonnenstürmern
behagts zu suchen die Gefahr!


Les vieux sentiers

Il y a tant de petites âmes,
juste bonnes à ramper, trop lourdes pour voler.
Si l’on voulait faire le compte des grandes,
bien vite on en viendrait à bout.

Il y en a tant qui n’ont au cœur
que des sentiments vagues et plats :
« À quoi bon de hauts desseins
si peut-être on échouera ?

Sagement au bras du vieux devoir,
on peut très bien s’en tenir à son pas,
et arpenter seulement les voies sûres. »
Ainsi braille la foule misérable.

La sécurité est pour les vers de terre :
ignorant la noble audace, ils ne hantent
que la poussière. Les chercheurs de soleil,
c’est le danger qu’ils aiment.