Gérard Cartier, « Les Amours de Loris », lu par Maëlle Levacher (III, 11, notes de lecture)


Les poèmes des Amours de Loris balisent les contours d’une histoire d’amour et font du recueil une sorte de roman.


 

Gérard Cartier, qui aime les chiffres, nous offre un triptyque composé autour du personnage d’Ornel Colomb. Ce triptyque comprend un roman tressé de trois fils narratifs (L’Oca nera, La Thébaïde), le journal du narrateur du roman (Journal de l’oie, La Thébaïde), et un recueil poétique en trois parties, organisé autour des poèmes du narrateur du roman : Les Amours de Loris (Al Manar). Trois genres littéraires, une variété de formes et de tons, pour traiter une même aventure amoureuse, Les Amours de Loris étant le seul des trois ouvrages à y être exclusivement consacré.

 

Librement traduits d’Ovide, un « Art d’aimer » et des « Remèdes à l’amour » encadrent les poèmes qu’Ornel Colomb consacre à son aventure avec Loris. Après lecture de ces derniers, les textes ovidiens apparaissent comme leur antithèse : la posture d’autorité du « maître en amour », sa naïveté et son caractère tranché, ne tiennent pas contre le sentiment, l’élan, le tourment d’Ornel Colomb, c’est-à-dire contre la vérité de l’amour. On ne voit d’ailleurs aucune application des recommandations ovidiennes par Ornel dans ce qu’il laisse deviner de son histoire (« Les sentiments nul n’en sait la science », p. 29). En amour, la théorie et l’expérience s’affirment l’une et l’autre, mais demeurent irréconciliables, du moins chez un homme de notre temps. La référence à Ovide est donc en même temps à sa place et déplacée, elle fait l’objet d’un traitement malicieux. Malice d’auteur à auteur, et d’époque à époque.

Dans l’« Épitaphe » d’un vélo (p. 32) entre autres, on lira l’application ludique du registre poétique à l’objet usuel, ordinaire ; on s’essaie à la devinette complice que le poète destine à celle qui est la maîtresse de son cœur comme de l’objet familier.

Ces éléments contribuent à une variété de tons de l’ensemble, et lui donnent une touche presque humoristique plus marquée, peut-être, que dans les précédents ouvrages.

L’audacieux entremêlement des phrases (p. 77, « Écoute la pluie », où l’on retrouve peut-être Catulle et le moineau équivoque de Lesbie ?) est également plus sensible ici que dans d’autres textes, et spécialement efficace pour traduire l’égarement de l’amant privé de ce qu’il aime.

Les courts poèmes évocateurs des Amours de Loris, comme appliqués au pochoir, balisent les contours indiscernables d’une histoire d’amour. Cette histoire, dans sa dimension narrative, chronologique, fait du recueil une sorte de roman, le roman d’un amour malheureux, le roman des amours tourmentées d’un homme et d’une femme qui s’aiment et se séparent sous le plein soleil, dans les crépuscules et les nuits, toujours émouvants et vibrants, de l’Italie. Suggestions et images plongent le lecteur dans le cœur authentique d’Ornel, produisant un effet de vérité convaincant.

Une lecture qui exalte chez le lecteur la joie des souvenirs heureux, autant qu’elle caresse les plaies des amants affligés, et de qui ne sait pas se consoler.

Maëlle Levacher