Hilda Hilst, « Jubilation, mémoire, noviciat de la passion », lu par Jean-Claude Pinson (III, 11, notes de lectures)


Poesibao à la joie d’accueillir ici Jean-Claude Pinson pour cette note de lecture du livre d’une auteure brésilienne, Hilda Hilst 


 

 

L’amour – la poésie, la passion amoureuse jointe à celle du poème, tel est le thème de ce livre d’Hilda Hilst (1930-2004), auteure brésilienne à la fois romancière, dramaturge et poète. Thème universel, aussi essentiel que périlleux, quand pèse sur lui le soupçon de se prêter à toutes les facilités de l’effusion subjective et sentimentale. Rien de tel cependant avec ce livre. Hilda Hilst n’est pas de ces « poétesses, là, du fin fond de ma province, qui font rimer amour avec toujours », qu’elle brocarde dans un récit en prose. Dans Jubilation, mémoire, noviciat de la passion (quel titre !), le chant emprunte au contraire les chemins escarpés de la plus haute tradition lyrique (celle de l’hymne), sans jamais se défaire toutefois d’une conscience lucide des réalités les plus prosaïques de l’humaine condition en temps de détresse (« Or, baiser, est bien tout ce qui bientôt, hommes et femmes, va nous rester », peut-on lire dans Contes sarcastiques, des récits en prose que l’auteure a sous-titré « Fragments érotiques »).

C’est d’une passion non réciproque, de la douleur de n’être pas aimée quand vient avec l’âge « l’angoisse de ne plus jamais être aimée » (« tu as cinquante ans, et moi quarante-trois »), qu’il est question tout au long du livre. « Accepte-moi », « Prends-moi » ; « Aime-moi, il est encore temps » ; « Avant que le monde ne finisse, Tulio, / Allonge-toi et savoure/ Ce miracle du goût/ Qui s’est fait dans ma bouche », demande l’amante en souffrance. Mais « Tulio n’a pas voulu ».

On l’aura compris, chaque poème est une prière, une supplication, une invocation adressée à l’aimé et à toutes les divinités susceptibles d’intercéder en faveur d’un sujet poète, d’un Je lyrique féminin en proie à une fièvre amoureuse qui est en même temps « une fièvre inondée de poésie ». C’est donc la voie incantatoire de l’hymne qu’emprunte chaque poème du livre. Forme ancestrale, l’hymne, comme on sait, fait de la parole du poème une offrande offerte à tout ce qui peut faire figure de divinité. Forme obsolète a-t-on pu dire quand les dieux se sont enfuis et qu’ont été déconstruites toutes les entités sommitales destinataires de louange. N’y a-t-il pas cependant, jusqu’au plus sombre d’un temps de détresse, quelque chose comme ce « reste chantable » (un singbarer Rest) dont parle un poème de Paul Celan ?

Ce reste, pour Hilda Hilst, c’est ici l’être aimé « faiseur de chagrin », idolâtré malgré tout. Son prénom, Tulio, est l’objet d’une incessante interpellation tout au long du livre (« Tulio, rien que d’entendre ton nom, je défaille »). Usage d’un vocatif dont les linguistes (en premier lieu Benveniste) ont pu montrer qu’il implique, par-delà toute dimension sémantique, une dimension pragmatique où le langage en vient à outrepasser sa clôture pour aller rejoindre les existants humains eux-mêmes. D’où sans doute le côté poignant de bien des poèmes de ce livre.

Pris dans la ferveur de l’hymne, le « tu » apostrophé subit alors la loi d’un poème dont le chant, démultipliant ses échos, brise les limites de l’espace et du temps : « Chantant l’amour, les poètes dans la nuit/ Repensent la tâche de penser le monde ». Tulio ainsi se mythologise, au fil du récit se muant en Dionysos, en même temps que l’amante, poète « prodigieuse » ne s’appartenant plus, par la vertu de « la parole d’or de sa chanson aimantée », dans « l’exquise jouissance de chanter » (« Avant d’être femme je suis tout entière poète »), se fait « fleur et fruit », « mélodie ».

« Si toutes tes nuits étaient à moi
Je te donnerais, Dionysos, chaque jour
Une petite boîte de mots
Chose qui me fut donnée, secrète

Et avec l’offrande dans les mains tu pourrais
Composer incendié ta chanson
Et faire de moi-même, mélodie. 

Si tous tes jours étaient à moi
Je te donnerais, Dionysos, chaque nuit
Mon temps lunaire, transfiguré et rouge
Et aiguë se ferait ta jouissance. »

À cette dramaturgie ascendante qui voit se substituer au nom de Tulio celui d’un dieu orphique et voyageur, s’ajoute, dans le cours du livre-poème, une autre dramaturgie, un autre mouvement, d’intériorisation celui-là. Constatant la vanité de sa chasse à l’être idolâtré, lassée de n’être « jamais poursuivie », l’amante chasseresse en vient à faire de l’idée de l’amant, la seule chose qui lui reste, un bien précieux qu’au moins le fuyard ne pourra lui retirer. Enfermée au plus intime du for intérieur du poète qu’est l’amante, l’image de l’être aimé, son eidos, pourra elle être possédée, non pas comme une pâle abstraction, mais, par la grâce du verbe, comme un vivant trésor : « Je t’ai pensé. Et dans mon âme est apparu/ Un goût liquoreux, morsure/ / Plus douce que le propre bonheur d’exister […] L’idée, Tulio, ronde, esquissée/ de bleu, d’ocre et de sépia / C’était ta vie circonvolue en moi. »

Idée incarnée, au point que « circulant lentement », elle est « devenue matière dans mon sang ». Elle « se fait rouge/ À mesure que je te refais ». Ainsi le poète est-il bien poète au sens grec et matriciel du mot : poiétès est celui qui fait, qui façonne et refait les êtres et le monde en pétrissant les mots.

De l’apostrophe à l’insulte, les linguistes l’ont remarqué, il n’y a qu’une mince distance. Après une dernière supplique (« Je te supplie:// Que tu me permettes, Tulio, / À moi, d’être jeune fille, / M’embraser et me revêtir // Pour la dernière fois // Ma toile de feu / sur le visage. »), la narratrice en vient à vitupérer la tiédeur pleutre de Tulio (« Tépide Tulio ») et le met en demeure : « Ou tu te transformes […] Ou « Je me défais de toi, à mon grand plaisir. »

On l’aura deviné, s’il est infiniment riche en pensées, il s’agit avec ce livre de tout autre chose que d’une poésie d’idées. Rien d’abstrait : narrative en même temps que portée par une dramaturgie vigoureuse, la suite de ces poèmes a vite fait de captiver le lecteur. Brefs le plus souvent, incisifs et d’un phrasé mouvementé, proche souvent de la parataxe, les vers font entendre la vérité d’une voix en proie à la passion. S’ensuit une vivante interlocution qui, par-delà le seul destinataire invoqué (Tulio), s’adresse au lecteur hic et nunc, tandis qu’à l’orée de chaque poème ou presque retentit le nom de l’amant qui se dérobe.

Comment contrer ce que d’aucuns (de Rousseau à David Abram) ont pu considérer comme la « catastrophe » de l’écriture, la perte qu’elle implique de ces turbulences qui font la vivacité de l’oral ? Par l’écriture elle-même, répondra-t-on, dès lors qu’elle s’emploie à bousculer la langue, à la libérer, par les moyens du poème écrit, des règles qui finissent par trop la corseter et en figer le flux. Le chant poétique exige qu’à même la parole muette de l’écrit se fasse entendre la vivacité d’une constante accentuation. En résulte, dans le phrasé de ces poèmes adressés, une allure syncopée, toute en bifurcations, un flux souvent torrentiel, qui n’est pas sans faire penser au déploiement d’un solo de free-jazz. La parole d’Hilda Hilst paraît ainsi d’autant plus vivante qu’elle semble improvisée. L’art d’enchaîner parvient à faire que le plus imprévisible énoncé impose sa contingence comme une nécessité. Là est l’un des essentiels ressorts de cette tension lyrique qui habite cette suite de ces poèmes. Leur feu, leur verve jaillissante, emporte d’autant mieux l’adhésion du lecteur qu’il a le sentiment d’y retrouver la vigueur et les accents de l’oral.

En appendice à cet ensemble relevant de la lyrique amoureuse figure une suite intitulée « poèmes aux hommes de notre temps ». Poèmes en hommage à des dissidents du soviétisme finissant ou à une figure comme celle de Federico Garcia Lorca, ils relèvent cette fois du genre de la poésie politique (ou civique), fustigeant les « Dirigeants du monde » et déplorant cette « Triste gorge notre temps, TRISTE TRISTE. »
Les trois derniers poèmes cependant reprennent le thème de l’amour non partagé : « Pendant que je fais le vers, toi, certainement tu vis » […] L’être poète n’est pour toi qu’ornement, tu te détournes ». Et l’auteure d’ajouter :

« Je prétends seulement jouir de chagrins et de départs

Et de jubilation aussi

Parce que l’instant consent à ces doubles mesures.
Novice de mon heure. Les fleuves courant, le bourbier
Enterrant les minuties, qui sait ma mémoire
Connivences, l’or de mon chant, frères
Dionysos et Tulio. Les fleuves courant. Et tous les poèmes,
Fascination d’amants et d’amis, les chemins de retour
Prétendant.
 »

Jean-Claude Pinson

Hilda Hilst, « Jubilation, mémoire, noviciat de la passion », édition bilingue, traduit du portugais (Brésil) par Daphne Anton, Editions des Compagnons d’Humanité, Collection « Quelque part, nulle part », 182 pages, 18 €