“Quitter sa langue natale, écrire en français”, 24, Tom Nisse


Poesibao poursuit ici la publication d’une seconde série de contributions à la ‘Disputaison’ sur le thème de la langue d’écriture. …


Erik Desmazieres, Géography Theater, 2007, eau-forte et aquatinte, 195 x 265 mm © 2007, ProLitteris, Zurich (site de référence)

Ne pas ou ne plus écrire dans sa langue maternelle, est-ce un réel choix ? N’est-ce pas la langue d’accueil qui vous élit ? Est-ce une fuite, un exil, un rejet de son pays, une décision politique ? La langue adoptée est-elle une ‘contre langue’ (maternelle) ? Un exil dans l’exil ?  L’adoption d’une autre langue correspond-elle à un déplacement physique ? Est-ce une autre personne qui apparaît dans l’autre langue ? Peut-on parler d’un devenir-autre ? Et pourquoi le français ? Les questions sont nombreuses, elles se posent en vrac car l’histoire de la langue de chacun est un monde. Alors c’est l’histoire de poètes qui se sont aventurés dans la langue française, qu’on voudrait lire.
Cette disputaison a été conçue et préparée par Jean-Pascal Dubost. Elle fait suite à une première livraison de 16 contributions.

Aujourd’hui,  24ème contribution, celle de Tom Nisse

Retrouver les contributions précédentes, série Asérie B en cours


Le carton de lait et l’utopie

Si mes très lointains souvenirs sont bons et pas de la fabulation – ceci dit, il n’y a aucun mal à fabuler – je me suis tôt essayé à décrypter les successions des lettres de l’alphabet imprimées ou apposées, elles m’intriguaient par leur omniprésence incompréhensible, mais aussi, et peut-être surtout, par leur différences de taille et la variété de leurs supports. Le journal des parents, les panneaux publicitaires et, tous les matins, les cartons de lait. Cette curiosité – parfois encouragée – s’alimentait dans un village en pleine mutation, au milieu des années ’70 au Luxembourg, avec à proximité le jardin, l’école, la prairie avec les lentes grosses vaches, l’horizon des forêts. La culture linguistique du pays était très majoritairement d’obédience germanophone. Les inscriptions sur le carton de lait, bien qu’il s’agît de Luxlait, étaient en allemand. Une fois coincé entre chaise et pupitre, la première phrase apprise à écrire était « Bim geht in die Schule », Bim va à l’école, d’ailleurs une parfaite supercherie, personne nulle part dans les contrées germanophones ne se prénommait Bim. En dehors de l’école, dans un salon de goût médiocre de moyenne bourgeoisie, il y avait une encyclopédie de suppléments de revue reliée, une dizaine de tomes, la faune, Gepard, Luchs et Wolf, le guépard, le lynx et le loup surtout retenaient l’attention. Quand cette encyclopédie avait été usée pendant des années, je passais à celle de l’étagère en-dessous, même format, sauf que la reliure était verte et dorée et non plus brune et dorée, elle aussi en allemand, l’art moderne. Elle coïncidait avec les premières recherches malhabiles, Georg Trakl, Franz Kafka, Bertolt Brecht, Else Lasker-Schüler, mes écrivains préférés du début, et qui resteront et s’approfondissent, avaient écrit en allemand – précisons en passant que ma langue maternelle, le luxembourgeois, est un dialecte mosellan-franc – et bien que déambulaient par là aussi, pour le français Arthur Rimbaud, pour l’anglais Neil Young, par exemple, j’écrivais en allemand. Vint le moment, la première occasion était la bonne, de déguerpir de ce, comme l’identifia Kafka, cercle de pensée trop étroit, destination Bruxelles. Là, un certain milieu de contre-culture m’adopta immédiatement. Après trois ou quatre années à Bruxelles, il devint insupportablement gênant de me désigner comme poète et de ne pouvoir rien donner à lire à part à quelques étudiants luxembourgeois. S’ouvrait aussi la perspective de publication dans des revues alternatives. Ce fut une réelle rupture de passer de l’allemand au français, l’angoisse du retard de maîtrise linguistique à rattraper était violente et ne se transforma que tard en défi. Et c’était un échec d’essayer de traduire mes poèmes. Des poèmes allemands ne subsistent que des fragments éparpillés dans les premiers poèmes en français que je considérais – et pour certains considère encore – comme réussis. Je ne peux pas relater chronologiquement, mais quelques moments d’alors se sont gravés en moi. La satisfaction éprouvée après le premier jeu de mot spontané en français. L’impression d’avoir franchi une étape cruciale après avoir mené à terme en langue française une réflexion théorique sur l’écriture. Le désarroi lors de félicitations enthousiastes après une lecture à Liège. Cette rupture s’est faite écho, presque inaudible, dans la poésie. Dans un poème du premier recueil publié en 2007, ceci ; « Dans ma langue maternelle / le verbe aimer n’existe pas. » Ou un texte d’un recueil de proses courtes publié en 2016, mais écrit bien auparavant : « Oscillation entre deux langues, sans celle de la mère. Ce n’est pas un riche handicap. C’est de la bâtardise, de la pureté. » Bâtardise et pureté dans le sens où mon écriture n’est pas héritière d’une tradition littéraire mais a dû se forger toute seule. Ce qui explique peut-être mon penchant pour les avant-gardes, les ruptures. Un autre avantage s’est avéré en 2008, la traduction, la compilation d’une anthologie de la poésie allemande de ma génération éditée à Bruxelles. Depuis lors, quand j’écris, face à une hésitation, je traduis mentalement en allemand et quand ça fonctionne c’est que c’est bon en français aussi. La prairie des vaches est bétonnée, la faune en danger. La traduction demeure, est utopie, à partir du texte d’origine se déplient d’infinis possibles. Ainsi donc, la poésie une topie, à partir d’un monde mourant, par la création de beauté, un aller vers des mondes habitables.

Tom Nisse

Tom Nisse est né au Luxembourg, vit à Bruxelles. Il participe fréquemment à des lectures et des performances poétiques. Il a publié plusieurs textes dans la collection Bookleg aux éditions Maelström, ainsi qu’au Dernier Télégramme, Phi ou L’Arbre à Paroles.