En complément de la note de Mathieu Jung, de substantiels extraits du livre de Julien Starck, « Naviguer sur la terre »

VOI[X]R
Ce qui intéresse Fred Deux c’est cette pesée qui précède la pensée : l’instinct de lire une voix, l’acte d’attention à des pondérations de silence. De cette sensibilité musicale de la pensée au poids des paroles prononcées, il n’y a que les degrés d’une force qui sépare le silence de la voix, c’est-à-dire une certaine gravité. N’entendez pas solennité ! Plutôt point d’équilibre, centre qui fait qu’une parole porte (et, comme le corps au judo, se libère de son poids).
La poésie, parfois, est cette expérience de physique : elle cherche à obtenir un état silencieux de la parole. Rimbaud n’a rien dit d’autre, dans son vœu d’une « langue de l’âme pour l’âme » qui lui permette d’écrire « des silences, des nuits » et de « noter l’inexprimable » (Les lettres du voyant). C’est pourquoi nous allons beaucoup utiliser la poésie. Et nous l’utiliserons comme une science physique de la signification.
Nous faisons le pari qu’il en va du poids de la parole comme des « situations gravitationnelles » du berger avec son troupeau, du lutteur avec son adversaire, du nageur avec la mer : de même que l’espace n’est pas vide, avec ce tranchant que peut avoir l’air, de même le silence opère invisiblement ses distinctions.
(…)
[BI]VAQUER
Il y a dans bivouaquer le désir d’embrasser la totalité du monde sensible. L’homme à l’affût d’un lieu où passer la nuit palpe le paysage du regard. Comme le « poulpe au regard de soie » des Chants de Maldoror, il est « le plus beau des habitants du globe terrestre », « qui commande à un sérail de quatre cents ventouses ». Bivouaquer c’est élire la terre. L’art de bivouaquer consiste à aimer lire la terre, à savoir lire la terre comme un monde de formes.
Le bivouac en effet cherche moins ses conditions de confort que la sensation de sa conformité. L’homme cherche d’instinct le relief qui lui sied, comme l’animal : la marmotte, s’il choisit une pente parsemée de rochers, une moraine ou un éboulis ; le bouquetin, s’il cherche une terrasse à l’aplomb d’une falaise ; la brebis, s’il campe sur une épaule herbeuse au-dessus d’une vallée ; la biche, s’il s’enfouit dans les hautes herbes à la lisière d’une forêt.
Dans cet amour plastique du monde, chaque relief est une invitation à une manière particulière de se lover. L’art de bivouaquer est très proche de celui de construire une cabane, à ceci près qu’il s’agit de trouver une cabane toute faite – tout au faîte d’une terre balancée comme un arbre. La terre tout entière, pour l’amateur de formes, est une chambre à coucher (et à faire l’amour) à espace réduit (cet espace doit être comme un nid protecteur) mais à proportions célestes.
(…)
ÉGAR[D]ER
Dans une métaphysique de la représentation, le monde dépend de l’existence d’un sujet pour en projeter la nature objective. C’est « où le désert croît », le no man’s land du « point de vue de nulle part ». Dans le monde des relations, dans le silence où s’engloutit tout projet, toute projection, se lève un centre de gravité qui n’est pas fixe, et qui plus est ne se voit pas – à moins d’en devenir la proie (comme Actéon de ses chiens, dont on sait qu’il s’agit dans la tradition d’une des allégories de la pensée). Devenir la proie : entrer dans la sphère de gravité de la chose regardée, être entraîné. Disons qu’il n’y a pas pour nous de centre – de force de la relation – sans l’épreuve d’une désorganisation de soi où pousse la fleur d’une attention.
Le pari de naviguer consiste à soutenir ce paradoxe de la relation comme impasse et ascèse d’un savoir « en pure et pleine conscience ». C’est ici que Walt Whitman danse avec Simone Weil ; qu’Emily Dickinson herborise avec André Dhôtel : où une force de séduction révèle, en même temps que son vide insensé, la grâce inouïe d’un mouvement, d’une avancée.
Celle-ci n’opère que si les deux pôles de la représentation se sont acheminés vers le centre de gravité de leur disparition – ou bien : l’espace de la relation n’émet silencieusement ses signes que dans le vide d’une désorientation – ou bien : l’espace précis de la séduction coïncide avec l’orientation à fond perdu dans le flux d’un devenir-vivant
(…)
Julien Starck, Naviguer sur la terre, Le Cadran ligné
On peut également lire des commentaires sur ce livre dans le Flotoir de Florence Trocmé, publié sur Substack le 24 mai 2026