‘Le grimpeur singe sa propre singerie. Il apprend son singe, et c’est un singe bourré de signes.’ Ecriture en équilibriste !

Julien Starck parcourt les sentiers d’azalées. Ceux-ci l’ont mené un jour jusqu’à ma bibliothèque où nous avons rêvé, ensemble, sur une édition un peu ancienne du Petrusmok de Malcolm de Chazal (La Table Ovale, 1979). Mais Starck sait se mettre à l’écart de la Bibliothèque, pour pratiquer la libre physique du poème, faire du poème un exercice physique, une gymnastique. Mieux : une grimpe en quête du signe ascendant, de son singe même : « Le grimpeur singe sa propre singerie. Il apprend son singe, et c’est un singe bourré de signes. » Faire ainsi le singe, c’est aussi bien s’adonner à une « exégèse de la roche » (Chazal n’est jamais loin) tout en rêvant à une singulière lisibilité du monde.
Naviguer sur la terre se compose de cinq textes qui se présentent comme autant de divagations. Celles-ci ne s’entendent pas au sens mallarméen (trop claustral). Elles sont, plutôt, des extra-vagances, à la manière de Thoreau. En clair, c’est l’appel du Dehors. Celui de l’étang de Walden, mettons. Mais aussi l’au-dehors d’une conscience toujours jetée au-devant d’elle-même, dont témoigne l’open road, la grand-route chère à Walt Whitman. Moment fascinant entre tous où Starck fait littéralement danser, pardonnez du peu, Whitman et Simone Weil :
Imaginons la rencontre, sur la piste de dancing d’une dimension inconnue, entre Simone Weil et Walt Whitman. Imaginons une danse dont la mesure vivante de l’espace comme égard repose sur les cinq sens de « l’âme » qui est « effluve », « fluidité adhésive », qui est « fraîcheur, douceur d’hommes et de femmes ».
On lit, dans les livres donc, que la poésie doit s’incarner, qu’elle est la chair même. Plus rares sont les penseurs et poètes (Starck est l’un et l’autre, et berger indissociablement) qui osent mettre cette évidence en acte vraiment, en geste. De sorte à en faire une éthique véritable. Ainsi, avec Naviguer sur la terre, non content de proposer un nouvel usage du monde, Starck établit une poétique de la relation – au monde, à l’animal. On lui sait gré, sur ce point, de ne pas se restreindre à l’incantation théorique. C’est d’une forme de chamanisme dont il est question.
Car Starck s’est engagé, avec ses bêtes, brebis (« plutôt fair play ») et chèvres (« capables de coups bas »), selon un « itinéraire élémentaire », qui lui enseigne l’égard dans la garde du troupeau, l’égarement aussi – ce qu’il nomme « égar[d]ement ». Beaucoup d’intuitions animent le corps électrique (whitmanesque, oui) du poème de Julien Starck. Je pense à la très belle « Divagation sur la parole comme exercice de gravitation ». Graviter, gravir, ravir – la pensée embrasse et embrase ces termes.
De très belles pages sont également consacrées au bivouac. Rimbaud est bien sûr présent (« Plus tard, reître, j’aurais bivaqué sous les nuits d’Allemagne. »), mais on relit, par-dessus l’épaule de Starck, quelques autres grands viatiques : les poèmes d’Emily Dickinson, le Traité de l’idiotie de Clément Rosset, L’Amour fou ou, plus oubliés peut-être, Le Parcours d’Edmond Jabès, Le Grand livre des floraisons d’André Dhôtel ; on découvrira les cassettes de Fred Deux, l’œuvre de Jacques Lusseyran, beaucoup d’autres choses.
Ces références culturelles sont mises au service d’un « savoir [v]ivre » autant au cœur du monde qu’à idéale distance de celui-ci. C’est ainsi que la navigation sur terre prend tout naturellement des accents phénoménologiques : « l’artiste, plutôt que décrire, incarne ce corps phénoménologique électrique et pratique une sorte de mathématique des qualités ». Ou encore amoureux :
L’amoureux est pris entre la folie du signe et le silence de la communion. Mais entre cette folie et cette stupeur, il touche à des formes de connaissance qui sont des formes d’oubli à l’intérieur d’un acte de considération. L’amoureux contemple son ignorance comme une forme de savoir du silence.
C’est un univers à la fois généreux et accueillant que celui de Julien Starck, qui a su de longue date s’égarer, et méthodiquement, sans velléité de retour (heureux homme !), par les voies mi-lucides mi-hallucinées du Grand Rêve. De là, il nous fait joyeusement signe et cela est précieux alors même que l’on nous somme quotidiennement, quelquefois non sans succès, de désespérer de tout.
Mathieu Jung
Julien Starck, Naviguer sur la terre, 2026, Le Cadran ligné, 110 p., 15€