Raphsurscene, entretien avec Guillaume Dreidemie (III, 13, entretiens)


Raphsurscene fait surgir la poésie au cœur du métro, transformant les trajets ordinaires en instants de troubles, de rencontres et d’émotions.


 

 

1.
Guillaume Dreidemie (GD) : Vous intervenez dans le métro, un espace généralement régi par des codes implicites : anonymat, distance, évitement du regard, cohabitation silencieuse. Dans quelle mesure vos performances cherchent-elles à perturber ou reconfigurer ces règles sociales ? Diriez-vous que votre travail consiste à introduire une forme de rupture, ou plutôt à révéler une poésie latente déjà présente dans cet espace du quotidien ?

Raphsurscene (R) : Je cherche tout simplement à créer du lien car je suis intéressé par les gens et je voudrais les faire réagir à quelque chose.
Oui une rupture, une surprise même et faire dire que les transports peuvent être un lieu charmant, un lieu de rencontre.
C’est ça que je veux proposer, des rencontres.


2.
GD : Votre pratique peut évoquer le slam, notamment par son oralité et son rapport direct au réel, mais elle s’en distingue par l’absence de scène, de micro et de public volontaire. Vous reconnaissez-vous dans l’héritage du slam, ou votre démarche vise-t-elle justement à déplacer la poésie hors de ses cadres traditionnels, vers des contextes plus bruts, voire inattendus ? Qu’est-ce que ce déplacement change, selon vous, dans la réception du texte ?

R : Oui je cherche à faire sortir les textes, de poésie ou de théâtre, à l’extérieur et dans des lieux où on ne les attend pas. Je crois que les gens apprécient surtout la démarche car il est difficile de suivre parfaitement le texte à cause du bruit et des mouvements incessants dans le métro. Je dis ça mais je ne suis sûr de rien, certains ont peut-être tout entendu d’un poème !


3.
GD : La présence de la caméra introduit une double adresse : d’un côté, les passagers que vous interpellez, de l’autre, un public invisible qui découvrira la scène a posteriori. Comment articulez-vous ces deux niveaux de réception ? Lorsque vous écrivez et performez, pensez-vous d’abord à l’instant vécu avec la personne en face de vous, ou à la trace vidéo qui en résultera ?

R :Je ne pense jamais à la caméra et je ne la regarde jamais, sinon à la toute fin. Je ne joue et porte la voix que pour les gens présents devant moi. Ce qui m’importe est que le poème soit le mieux dit, sans faute et sans complexe pour faire naître un sourire quelque part dans la rame.


4.

GD : Vos performances s’appuient sur des interactions spontanées, marquées par une part d’imprévu dans les réactions des personnes que vous rencontrez. Comment appréhendez-vous cette dimension dans votre travail ? Est-ce que vous la considérez comme un élément constitutif de votre démarche artistique, et comment vous situez-vous par rapport aux effets que vos interventions peuvent produire chez les autres ?

R : Je suis heureux que les gens réagissent, c’est précisément pour cela que j’ai décidé de commencer. Je rêve d’une réaction passionnée, d’une déclamation en réponse à la mienne ou simplement des échanges sur la poésie, la littérature ou n’importe quoi, du moment que les masques tombent et que les yeux s’animent.
Je n’attends rien de personne. Je ne demande ni argent ni ovation. Je suis conscient de déranger, je sais que les gens qui rentrent du travail ont souvent besoin de calme et c’est pour ça que je veux être franc et respectueux dans mon dérangement. Je ne m’excuse pas mais je ne demande rien en retour. Ce que je veux, c’est déranger avec le cœur et l’enthousiasme. Le reste ne m’appartient pas.


5.

GD : Dans vos vidéos, les réactions (regards, silences, malaise ou adhésion) semblent parfois aussi signifiantes que les textes eux-mêmes. Où situez-vous la poésie dans votre travail : dans l’écriture, dans la performance, dans la situation relationnelle que vous créez ? Quelles sont les influences (artistiques, littéraires, urbaines ou autres) qui nourrissent votre démarche et votre manière d’habiter ces espaces ?

R : Je situe la poésie dans ma passion pour elle et dans ma façon d’habiter le monde. La poésie est mon élan vital et je brûle de la faire passer dans l’air. Tout est poétique si on le regarde avec son cœur et son enfance. Mes yeux regardent tout, tout le temps. Je suis fasciné par les visages et il m’arrive parfois de me trouver moi-même étrange quand je regarde dans un métro les gens autour de moi avec une grande curiosité et l’envie secrète de les connaître.
Ma manière d’habiter l’espace est purement instinctive, je bouge comme je suis, comme le moment m’invite à le faire. Je veux réfléchir le moins possible car c’est un exercice qui ne demande aucun commentaire ou perfectionnisme, il faut juste le faire. Une seconde de doute et le mental peut très vite me mettre des bâtons dans les roues. Avec du recul, ma démarche me paraît parfois complètement folle, puis je me dis que rien n’est plus vrai qu’un cœur alors je monte dans la rame et je me plie à ses désirs.


NDLR : on peut voir des vidéos de Raphsurscene sur Facebook, instagram, tik-tok, youtube.
Le voici par exemple lisant Baudelaire

 

 

 

Quelques mots sur Raphaël Duléry (il n’a pas écrit de livre à ce jour) : performeur, il déclame des poèmes dans le métro et rencontre un important succès sur les réseaux sociaux. Il débute très jeune à l’écran à 11 ans dans De l’autre côté du lit, puis joue plus tard dans La dernière leçon, Crime dans l’Hérault et la mini-série L’amour presque parfait. En parallèle, il développe une carrière au théâtre, alternant œuvres classiques comme Le Misanthrope et pièces contemporaines comme Joyeuses Pâques.