Jeremy Eichler montre comment la musique, comme la poésie, confrontées aux totalitarismes du XXe siècle, peuvent témoigner et faire mémoire.

Bien qu’elle ne soit ni narrative, ni argumentative, la musique peut-elle témoigner et commémorer ? Jeremy Eichler, dans un livre intitulé L’écho du temps et sous-titré La guerre, la Shoah et la musique de la mémoire, développe cette interrogation en évoquant la vie de quatre compositeurs et en analysant particulièrement quatre œuvres relatant, de manières différentes, leur traversée des totalitarismes du XXe siècle.
Richard Strauss, après des années de complaisance (pour le moins) avec le Troisième Reich, composa, en 1944-1945, des Metamorphosen dont l’auteur souligne la « funèbre grandeur » et son statut de « chef-d’œuvre emblématique de la musique du XXe siècle ».
Arnold Schönberg, qui quitta l’Allemagne en 1933 et comprit dès l’instauration du régime nazi ce que serait l’extermination des Juifs d’Europe, écrivit en 1947 Un survivant de Varsovie, oratorio dans lequel un récitant décrit sans ménagement l’assassinat des habitants du ghetto, et à la fin duquel un chœur d’hommes chante le Shema Israël, prière juive reprenant les paroles de Deutéronome 6, 1-12.
Benjamin Britten, musicien anglais préservé des horreurs de la Seconde Guerre mondiale grâce à un exil en Amérique motivé par ses convictions pacifistes, composa en 1962, pour la consécration de la nouvelle cathédrale de Coventry à côté des ruines de l’ancienne bombardée en novembre 1940, une œuvre poignante intitulée War requiem, dont l’auteur écrit qu’elle « saisit l’attention de l’auditeur (…) et ne la laisse jamais s’échapper dans une consolation à bon compte qui se contenterait d’un simple et vague “repose en paix” ».
Dmitri Chostakovitch, enfin, dénoncé en 1936 par le régime stalinien pour « formalisme bourgeois » et condamné la même année par l’Union des compositeurs soviétiques comme « ennemi du peuple » – sentence qui préludait à une déportation au goulag à laquelle miraculeusement il échappa –, dut tout le reste de sa vie contourner les oukases politiques imposant la doctrine du réalisme socialiste de Jdanov contre toutes les valeurs artistiques et éthiques que Chostakovitch refusa obstinément d’abandonner. En 1962, il composa une Treizième symphonie sous-titrée Babi Yar en mémoire de l’assassinat sur les lieux ainsi nommés, les 29 et 30 septembre 1941, au début de la « Shoah par balles », de plus de 33.000 Juifs ukrainiens. Il le fit en toute conscience que le régime soviétique, encore dans les années 1960, préférait manifestement, pour des raisons suggérées dans le livre, passer sous silence ces terribles événements.
La poésie est loin d’être absente de ces pages, qui pourraient bien au contraire nous inciter à réfléchir aux « échos du temps » que font ou sont, eux aussi, les poèmes. Ainsi rencontre-t-on, longuement ou rapidement évoqués, Goethe, Schiller, Nietzsche, Rilke, Hugo von Hofmannsthal, John Donne, T.S. Eliot, Wilfred Owen, W. H. Auden, William Wordsworth, Paul Celan, W. G. Sebald, Evgueni Evtouchenko, Alexandre Pouchkine, Anton Delvig, Boris Pasternak, Federico Garcia Lorca, Apollinaire, Anna Akhmatova, Ossip Mandelstam, Marina Tsvétaïeva et quelques autres…
L’enjeu de l’étude est grave et sa « thèse » – selon laquelle il existe des formes spécifiquement musicales de mémoire et d’éthique la rendant apte à se rapporter à l’indicible – est à la fois suggestive et exigeante. L’auteur l’expose, l’illustre et l’argumente avec une clarté, une précision, une force de conviction, un élan d’écriture qui rendent ce gros livre passionnant de bout en bout. Sans jamais tomber dans aucun jargon, il rend exceptionnellement vivantes les situations qu’il décrit et fait preuve à chaque instant d’une exemplaire empathie et d’un sens jamais démenti de la vérité.
Servi par une traduction limpide et par une très belle édition, ce texte est un vrai don adressé aux lecteurs, non seulement à ceux qui s’intéressent à l’histoire de la musique, mais à tous ceux, qu’on peut espérer nombreux, pour qui l’histoire récente de notre continent demande encore d’être documentée avec probité et méditée en profondeur.
Daniel Payot
Jeremy Eichler, L’Écho du temps. La guerre, la Shoah et la musique de la mémoire, traduction de l’américain par Laurent Slaars, Paris, Les Belles Lettres, 2025, 450 pages, 29 €.
ndlr : Jeremy Eichler a remporté le Grand Prix du Livre France Musique-Claude Samuel pour son livre « L’Écho du temps. La guerre, la Shoah et la musique de la mémoire », remis ce lundi 30 mars 2026 à Radio France.
« Que peut recouvrir l’idée d’écouter la musique comme mémoire de la culture, et de témoigner à notre tour de l’acte de témoignage qui est à l’origine de la musique ? À une époque où disparaît la dernière génération à avoir connu les terribles drames du XXe siècle et où la connaissance et la compréhension sont progressivement remplacées par l’océan de l’information et les montagnes de données, n’est-il pas légitime de se demander comment et dans quelle mesure de nouvelles manières d’écouter pourraient nous modifier, en tant qu’individus et en tant que sociétés ? » (p. XIV).
« L’art, nous dit Proust, nous permet de vivre avec les fantômes de l’histoire, avec la présence du passé, et chaque forme d’art le fait à sa manière. La musique n’échappe pas à la règle : pour établir un contact authentique avec ces multiples formes de passés, elle entretient avec la mémoire une relation spécifique. C’est ainsi qu’à travers l’interprétation enregistrée par tel ou tel musicien de notes couchées sur le papier voici quelques décennies ou siècles, nous sommes à même d’entendre la substance sonore d’instants qu’on croyait perdus, évoquant depuis l’éther les lueurs d’un autre temps, un temps qui a écrit, entendu, rêvé, espéré et pleuré différemment. La musique sait également rappeler les visions d’un monde que nous percevons, à tort ou à raison, comme étant plus juste et plus équitable que le nôtre. » (p. 354).